10. TONG 

 

Le sombre était dans la cour. Il y eu un grattement à la porte du Temple. Le vieux Maître reposa au sol la tête du jeune homme. Ses mains avaient les veines gonflées par la pression du chi. Depuis des heures il massait le ventre du jeune homme. Il avait mis les paumes sur la chair revêtue de sa peau moite. Il lui avait dit, à cette chair-là, de reprendre de la force. Il lui avait parlé. Il parlait sans cesse depuis des heures. Il lui disait de laisser son chi à lui, sa force à lui, venir dans les fibres de la vie de l'autre pour que l'autre reprenne de la vie. Il avait parlé à la chair.

 

- Tu sais, toi la chair, tu le sais bien quel est ton pouvoir de faire vivre ou mourir!

 

Les veines gonflaient sous l'effort de la pression de sa vie à lui qui voulait passer dans la chair de l'autre. Il avait chaud. Il transpirait et il avait enlevé son lourd manteau.

 

- Tu le sais, toi la chair, que tu es porteuse de la vie de celui-là. Alors, laisse-toi mener vers le chaud de mon chi et porte-le à la volonté de celui-là dont tu as la charge.

 

Il lui parlait. Comme à une amie. Car cette chair-là, elle devra devenir son amie. Il faudra qu'elle aspire à son contact, à sa présence, aimant la chaleur qu'il lui donnera. Elle sera malmenée par la volonté de celui-là qui ne voudra pas reprendre la vie chez les Hommes. Pas chez ceux qui marchent debout. Lui, il a la Vue sur le Monde du Ciel et ce Monde-là il ne veut plus le quitter. Il veut le rejoindre!

 

- Dis, mon amie de la terre, dis, chair qui porte la volonté de l'homme, ne laisse pas se faire cette folie de celui-là qui ne veut plus vivre chez nous.

 

Il aplatissait les paumes sur le ventre et il tournait inlassablement dans le sens d'une aiguille d'une montre.

 

Il avait écarté les pans du manteau de celui qui était allongé. Puis, avec patience il était allé à la recherche des fermetures. Les peaux des vêtements furent écartées les unes après les autres jusqu'à ce qu'il vienne sur le tissu blanchâtre qui semblait du coton et qui recouvrait le ventre.

Il glissa les doigts sous le tissu et ses doigts remontèrent le coton sur les côtes du torse.

 

Le ROSHI pratiquait pouce par pouce. Il prenait connaissance avec ses mains de la présence de l'autre. De son corps. Celui-là était le corps de son fils et il devait le connaître dans ses moindres plis.

 

Il était venu enjamber le bassin de son fils et il remontait ses mains, doucement. Son nez au dessus du corps lui disait l'odeur acide. Celle-là aussi il lui faudra l'aimer. Car c'est de l'Amour que celui-là aura sa survie. Mais avant qu'il le comprenne et accepte de le respirer cet Amour, pour qu'il soit ensuite dans ses veines et son haleine, il faudra qu'il soit d'abord en son haleine et ses fibres à lui, le ROSHI.

Celui-là ne pourra pas être trompé. Il saura immédiatement le mensonge. Il sentira comme une lame dans la chair la moindre défaillance de la parole avec le mouvement de l'action.

Alors celui là, il faudra lui dire la vérité des choses et cette vérité-là passera par les gestes de celui qui parlera. Aucune impasse possible pour celui-là car celui-là ne veut plus vivre parmi les hommes. Il sera à la recherche de la moindre défaillance des hommes pour justifier son abandon.

 

- Ne crains rien, mon fils, je serai à la hauteur de ma tâche, murmura le vieillard dans la pénombre des lampes à huile.

 

Il avait perçu une modification de la vibration de l'air bien avant que le son vienne frapper à la porte du Temple. Ce ne pouvait être qu'HIRO qui envoyait un moine lui porter un bol de soupe brûlante. Nul autre ne se serait aventuré près du Temple tandis qu'il y était enfermé. Chacun savait ici que la mort est la seule sanction à l'erreur. Ne pas respecter les décisions du Maître est une erreur. Le plus grave dans la Famille SHIN.

 

Alors, il avait baissé les linges sur le ventre de son fils. Il avait empêché l'air froid de venir chercher la chaleur montante dans ce corps qui revenait à la vie des Hommes.

Puis, il avait glissé sur les genoux. Le parquet faisait un crissement contre ses robes. La nuit accompagnait ce bruit de connivences et les sourires étiraient les lèvres des statues en bois peint tout autour de la salle.

 

Lorsque le son frappa la première fois la grosse porte de bois, il avait les mains pleines de la tête du jeune homme. Ses paumes conduisaient la force de la vie sous le crâne à la pompe d'énergie qui est là, juste au haut de la colonne vertébrale. Cette artère de vie qui fait que l'Homme est Celui qui Marche Debout.

Le son résonna dans la salle de bois et le vieillard lui demanda de venir avec lui dans ses mains. Celles-là étaient les conducteurs de la Force et il conduisit la vibration sur ses paumes et la redonna à celui allongé sur le parquet. Celui-là commençait à se gorger des vibrations de la vie des hommes. Il y veillait depuis des heures!

 

Maintenant, il était bon qu'il prenne lui aussi des aliments. Il a prodigué ses soins à ce corps-là, si laid et qui sentait mauvais. Mais celui-là était son fils maintenant et il lui devait ses soins de père!

Il se disait cela avec un sourire de connivence sur les lèvres en regardant le visage de ce fils. Il se parlait depuis des heures. Il lui parlait. Il lui disait qu'il l'aimait déjà malgré sa laideur et son odeur de porc.

 

- Pardi! c'est pas pour rien que les Dieux t'ont choisi pour mon fils!.

 

Et puis, cela fait maintenant cinq jours qu'ils sont ensemble. Cinq jours de souffrance pour celle qui tirait le chariot. Il savait qu'il ne devait pas l'aider car c'était sa charge à elle et cette charge-là allait devenir sa libération. Telles sont les Connaissances du Maître sur la nature et les besoins des Hommes!

 

Le son revenait dans la salle. La porte avait une nouvelle fois vibrée. Le moine avait levé la main serrée une deuxième fois, étonné de ne rien entendre dans le Temple.

Le ROSHI avait froncé les sourcils. Il avait perçu le mouvement de l'intention du moine bien avant d'entendre la fêlure de l'air lorsque le bras s'est levé. Puis c'est le son sur le bois de la porte. Un son qui n'était que le contact d'un poing et du bois. Seulement!

 

- Celui-là ne sait pas encore grand chose de la Vie!

 

Le vieillard fit la moue en reposant la tête de son fils sur la veste qu'il avait serrée en quatre sur le parquet. Il se leva doucement et glissa sans bruit sur le parquet. Il ne faisait jamais plus de bruit depuis des années déjà. Il ne se souvient plus à quel moment son corps a fait partie de l'air et que l'air l'a porté.

 

- Que veux tu, toi qui fais tant de remue-ménage dans l'Univers?

 

Le moine faillit renverser le bol de soupe fumante posé sur le plateau de bois, avec une assiette par dessus. Il n'avait pas entendu le corps du Maître venir derrière le panneau de bois contre lequel il avait l'oreille collée.

Lorsque le battant s'ouvrit soudain, il fut surpris dans cette position honteuse.

 

- C'est le Maître cuisinier qui vous fait porter cette soupe de bouillon avec du pain dedans, s'empressa-t'il de répondre en reprenant son équilibre.

 

Les yeux du Maître étaient fixés sur son front. Il savait que ce regard-là voyait au delà des os et il eut honte de lui même.

Le vieillard glissa un pas de côté. Juste pour lui permettre de passer vers les tabourets contre le mur du fond, à droite de la porte.

Le moine alla poser le plateau sur le tabouret le plus proche. Il savait que la pénombre du Temple n'était pas pour lui maintenant. Il s'y passait de drôles de choses dans ce Temple! On en parlait sans fin dans les cellules. La fille? C'était un drôle de sujet de discussion! Mais ce que faisait le Maître depuis des heures seul dans le temple avec le corps de celui qu'il avait lui même porté sur son dos!....

Il tenta de voir à travers la pénombre de la pièce. Il devina une forme allongée entre les cuisses de la Force de la Compassion. Juste une forme qui ne remuait pas. Le vieux Maître avait les yeux sur lui et il le savait. Il fallait qu'il se retire au plus vite et il recula.

 

Le ROSHI n'avait pas bougé de la porte. Il avait toujours les bras le long du corps. Mais la lueur au fond de ses orbites paraissait au moine comme des flammes qui éclairaient son âme à lui. Une fois encore il eut la certitude que le vieillard savait mieux que lui ce qui se passait en son corps et son esprit. Et il eut honte de ses pas maladroits, de sa main qui revint contre le portail de bois pour saisir l'anneau de bronze et tirer vers lui.

Il se courba devant la silhouette qui s'amenuisait entre les battants qui se rapprochaient. Il se courba et il sut lui aussi que même ce geste-là n'était pas juste car il n'était pas porteur de vie.

 

Bien après qu'il eut tourné le dos au temple et qu'il eut traversé la cour principale pour rapporter à HIRO qu'il avait bien remis au Maître les aliments, il sentait encore comme une brûlure en son ventre le regard du vieux Maître.

Car ce qui le tranchait dans sa chair, c'est la tristesse de ce regard-là sur lui et il sut que cette tristesse était le message du vieillard. C'était la beauté de son enseignement. C'est ainsi qu'il les enseignait constamment. Chacun des gestes de la journée et de la nuit, chacune des rencontres étaient un message de ce que l'autre était.

« Inutile de te masquer ce que tu es, » disait-il toujours..... « C'est à partir de là que tu dois travailler car c'est ton seul point d'appui solide! »

Et le vieux Maître, celui que chacun avait cru mort dans la montagne les cinq jours passés, car on avait pensé qu'il s'en était allé mourir tranquillement, venait de reprendre son rôle de Maître. Il venait de lui donner une nouvelle leçon. Et cette leçon-là était comme une plaie dans le ventre. Car il venait de percevoir la nullité de son être à toujours tourner autour du pot. Voilà ce qui émergeait tandis que les lames des prunelles le transperçaient.

 

Ce moine-là, il s'appelait TONG...... Il était venu de loin. Il avait bravé bien des dangers pour être ici. Pour recevoir l'enseignement incomparable de la Famille SHIN. Directement du vieux Maître que l'on disait encore sans successeur. Il était chinois. Il eut honte de lui.

Lorsqu'il entra dans la cuisine, les yeux des autres moines se tournèrent vers lui. Mais il ne releva pas le front du sol en passant devant les jambes repliées. Il alla à l'âtre. Sans le regarder lui non plus. Il se laissait guider par la chaleur. Il s'arrêta à deux mètres. Devant lui il y avait la fille allongée sur les couvertures, avec de gros oreillers sous les reins et les épaules. Elle buvait une grande écuelle de soupe avec du lard coupé en morceau.

Le moine mit ses mains jointes devant sa poitrine. Puis il monta les mains vers son front et il s'inclina. Sans un mot.

 

Les autres le regardaient sans comprendre. La jeune fille avait tourné la tête vers lui et lui a souri. Il n'a pas remarqué ce sourire-là. Il n'a rien vu que le feu qui crépitait. C'est devant lui qu'il s'inclinait. C'est à lui qu'il venait dire qu'il avait rempli sa mission. C'est à lui qu'il dit qu'il avait besoin d'aide. Car les yeux du Maître avaient fouillé dans son ventre et cela avait remué la vase. Lui, dans son dos, il avait senti la brûlure de la vérité. Elle était montée comme une onde brûlante. Il lui fallait faire les gestes du moment. Poser le plateau. Reculer vers la porte, monter le bras et saisir l'anneau de bronze pour tirer le battant à lui. Saluer la menue silhouette du Maître, presque noire devant lui et se mêlant à la pénombre.

Ces gestes-là l'ont empêché de s'écrouler sous la brûlure.

Ensuite, il fallait allait dire à HIRO qu'il avait bien rempli sa charge. Mais dans la cour, la brûlure est devenue connaissance de lui-même. Le Maître venait de lui faire une fois encore le cadeau de sa vie. Et il eut honte de lui.

Il aurait voulu s'écrouler dans la boue de la cour et se laisser mordre par le froid. Il voulait mourir tout à coup.

Mais il avait encore une mission à remplir. Dire à HIRO qu'il avait rempli sa mission.

Alors il marcha vers les cuisines. Il perçut chacun des pas qu'il fit car chacun des pas était souffrance du mouvement qui commence à se connaître lui-même. C'est le regard et la force du Maître qui lui donne cette présence à lui-même et il le sait. Il sait que c’est cette présence-là qui le replace sans son existence d'homme qui marche, ce n'est pas lui qui l'a fait naître. Alors il a eu honte. Il a honte.

En plaçant un pas après l'autre il revoit le passage devant ses yeux, le mouvement si désordonné de son bras qui montait pour frapper du poing sur le portail de bois. Le son lui a fait mal au coeur. Comme l'inclinaison de sa longue silhouette pour mettre son oreille sur le bois de la porte. Maintenant il sait que son corps et son esprit ont tout enregistré de ce qu'il est, lui. Pas un autre ! Lui. Mais il a fallu le regard du Maître et sa Force pour que dans sa bienveillance il lui permette de voir lui-même au dedans de lui et qu'il cesse de se mentir sur lui.

 

TONG s'inclina devant le feu par trois fois.

La jeune fille s'étonna de cette marque de respect que l'on ne réserve qu'aux Grands.

Le moine resta longtemps courbé par une cassure en équerre à la taille lors de la troisième salutation. C'est comme si ses lèvres bougeaient et il sembla que des voix cessaient par derrière, contre les murs où les moines s'appuyaient.

Le grand moine, celui qu'on a appelé "Un Jour sans Pain", car il devait approcher de deux mètres et était maigre comme un clou, se redressa. Il ne mit pas ses mains dans ses larges manches de la robe. Ses bras glissèrent sur les flancs et ses mains se serrèrent. Seul HIRO vit ces mains blanchir sous l'effort des articulations serrées à les faire craquer.

Le Maître cuisinier ne quitta pas du regard la longue silhouette pivoter, puis marcher à grands pas vers la porte de la cuisine, comme si elle s'enfuyait.

La porte ne claqua pas derrière lui. Le chinois l'avait refermée avec la douceur de l'adieu que l'on donne à un ami en le remerciant de l'avoir accueilli au coin de son feu un moment de froidure.

 

La nuit donnait la place à du jour. Un petit jour mauve dans la lumière qui filtrait des cimes découpées telles des ailes de rapaces.

Le Temple gardait son silence dans le secret des lampes à huiles.

Dehors, il y avait du mouvement depuis des heures, bien avant que les coqs aient dit leur chant. Comme chaque jour.

Toutefois, aujourd'hui n'était pas un jour ordinaire. Les moines n'ont pas eu accès au Temple pour la méditation. Elle fut conduite dans la cuisine par HIRO.

Il y avait des robes brunes partout. Sur les tables, autour d'elles. Parfois dessous pour les plus petits qui se glissaient entre les jambes des autres.

Quelqu'un avait proposé d'aller méditer dans le réfectoire. Là il y avait de la place pour tous. La proposition était de bon sens. Mais elle rencontra le regard noir et globuleux du Maître cuisinier. Alors les moines se turent et ils ne surent pas pourquoi.

 

HEIDI qui avait dormi prés de l'âtre qu'un moine alimentait toute la nuit les regardait s'installer sur leur coussin noir. Prendre la position des jambes croisées en lotus. Elle avait entendu parler de ces gens qui ne respiraient pas la vie de la même manière. Son frère lui avait dit à ce sujet. Elle avait d'ailleurs froncé les sourcils et barré le front d'une ride car il lui semblait que la voix du frère portait du respect et de l'envie.

Maintenant elle les voyait s'installer devant le feu. Et elle, elle était devant eux. Presque nue sous les couvertures car celui qui ressemblait à un ancien mongol des steppes l'avait ordonné et elle ne sut pas pourquoi elle avait laissé les mains de deux moines faire sur elle ce qu'elle n'aurait jamais cru possible. Ils lui avaient retiré ses vêtements un à un, sans un geste de trop. Puis, une fois qu'elle fut nue, ils lui ont dit de mettre une tunique très large avec des manches qui dépassaient ses poignets. Ils avaient ri. Elle se sentait bien dans la grosse bure râpeuse sur sa peau. C'était comme si du feu commençait à couler sous ses chairs et qu'elle avait conscience qu'il existait un corps au-delà de la peau.

Le vieux qui dirigeait ses moines la fixait avec une intensité qu'elle ne pouvait pas soutenir et elle préféra baisser les yeux sur ses genoux ramenés contre sa poitrine.

Le jeune moine qui lui avait enfilé le haut de la tunique lâcha un petit gloussement en la voyant ainsi. Ses lèvres étaient contre son oreille et il lui sembla qu'elle entendait qu'il lui chuchotait : "Ne t'en fais pas.... Nous aussi nous n'avons jamais pu nous faire à ce regard!".

Elle n'est pas certaine d'avoir entendu. Ce qui est certain c'est que du contentement coula dans ses veines avec ces mots-là, les premiers que les moines prononçaient pour elle. Jusqu'à maintenant ils l'avaient regardée et ils ne parlaient qu'au vieux mongol, en ne le regardant jamais d'ailleurs en face. Elle avait remarqué.

 

Maintenant elle était gênée.

Ils étaient tous là, au moins deux à trois cents, qui la fixaient. Elle était devant le feu, dans ses couvertures qu'elles avaient remontées jusqu'au menton. Elle avait chaud. Bien. Depuis longtemps elle n'avait pas senti cette sensation de repos du corps. Elle ne sut pas ce qu'on lui a fait boire et manger. Un genre de soupe avec du riz et des légumes, le tout avec une sauce de soja. Puis, c'est une drôle de tisane qu'elle ingurgita avant que le vieux mongol ordonne qu'on lui mette les oreillers à plat et qu'elle dorme. Car c'était le temps du sommeil, à ce qu'elle comprit. D'ailleurs, ils sont tous allés dans un silence impressionnant. On n'entendait que le mouvement des robes. A peine celui des bottes de peau. Ceux-là marchaient comme des silencieux!

Son frère lui a dit qu'il existait au-delà des montagnes des hommes très particuliers. Des moines ou des tueurs. On ne savait pas très bien. Elle avait ressenti son envie d'aller voir ces hommes-là. Peut être de faire partie d'eux. D'avoir un destin, il disait. Alors, elle avait eu peur qu'il parte et elle avait pleuré. Il avait alors passé son bras autour de son cou et il avait commencé à lui caresser la nuque du plat de la paume. Jusqu'à ce que la nuque chauffe et que le feu descende dans les épaules. Ensuite, elle savait ce qu'il fallait faire. Aspirer le feu et laisser la chaleur gagner la colonne vertébrale. Puis de là, elle devait remonter la chaleur dans sa tête, en haut du crâne puis la faire descendre entre les deux sourcils. A partir de là, c'était facile et amusant. Le liquide chaud passait dans sa langue avec un drôle de goût, puis elle le sentait dans sa gorge. Il lui disait qu'il fallait qu'elle l'amène dans son ventre. Toujours.

 

Elle aurait voulu se déplacer. Ne pas être devant les regards de ces moines. Elle aurait voulu, mais les yeux du mongol la fixaient sur sa couche et elle n'osa pas bouger pendant qu’ils s'installaient dans un bruit de robes froissées.

Puis, les choses se déroulèrent autrement. Ils ne fixaient plus l'âtre. Ils avaient le regard devant eux, à terre, comme s'ils y fixaient un point entre les dalles de pierre. Elle ne sentait plus la même pression sur la tête. Le mongol ne cessait pas de l'observer. Il lui sembla que le regard se portait entre ses deux yeux. C'est comme une impression de piqûre qui naissait là. Un picotement qui ramenait ses sourcils au milieu du front.

Puis c'est comme une douce chaleur qui naissait sous les os du crâne. Un peu différente de celle que son frère lui donnait sur la nuque. Celle-là s'élargissait sous ses os, elle était plus blanche et compacte. Comme un lait épais qui adoucit les mets trop piquants et salés.

 

Sa tête lui donnait maintenant du silence. Un vide de tranquillité qu'elle n'avait plus espéré. Si, ce vide-là, elle l'avait ressenti lorsque le vieux était dans sa cuisine à elle et qu'elle lui donnait de la soupe.

Dans sa cuisine à elle! Les mots de sa tête firent résonner le souvenir de pays lointains, comme si d'un coup elle commençait à connaître son présent. C'était comme si elle sortait d'un rêve et qu'elle le comprenait. Alors, il y avait le présent comme de la matière et elle sut pourquoi le vieux mongol avait ordonné la méditation devant la cheminée de la cuisine et pourquoi il avait voulu qu'elle reste dans ses couches. Elle le sut avec une telle précision que les mots n'allèrent pas plus loin et ils furent avalés par le silence.

"Merci", souffla-t'elle dans son ventre alors que la chaleur du petit lait épais y glissait. "Merci!"

Elle ne pouvait plus dire autrement. Il n'y avait plus d’autre mot, d’autre possibilité de message. Quand plus rien n'est possible, il y a encore ce mot-là.

 

Voilà, elle ferma les paupières sur ses yeux car maintenant, présentement, il n'y avait rien à voir à l'extérieur. Le sourire du vieux mongol fut sa dernière lueur de vision tandis que les prunelles allaient au fond de ses orbites. Ce sourire-là étirait les lèvres sur les dents. C'est comme s'il ramenait ses oreilles en avant!

Mais ce qui était le plus étonnant, c'est la force qui entrait dans le regard de l'autre qui voyait ce sourire. Car celui-là, il lui restait dans les yeux alors que ses yeux étaient fermés et qu’elle les avait envoyés au fond de son ventre, avec le lait chaud et épais.

 

Alors, elle se laissa conduire par la force et la chaleur du regard et du lait épais. Elle cessa de combattre et le souffle s'installa paisiblement dans son ventre. Elle le suivit dans le bassin. Son esprit voulut un moment poursuivre son investigation mais elle entendit un son chaud à son oreille qui lui disait "NON!".

Elle n'a pas ouvert les yeux mais elle sut que c'était le vieux mongol qui avait glissé prés d'elle et qui l'accompagnait dans ce moment de vie intense. Elle sourit. Elle ne pouvait pas faire autrement que de sourire car les mots lui étaient interdits. Ils n'avaient plus de place dans le mouvement qui s'étendait dans son ventre. Il n'y avait plus de place dans le cerveau, comme s'il était vide tout à coup.

Le vieux mongol la suivit et elle sourit pour dire le seul mot possible. Merci.

 

Après la méditation qui dura une heure, les moines se sont inclinés devant l'âtre qui faiblissait.

HEIDI restait assise sur sa couche, enveloppée dans ses couvertures jusqu'au menton. Elle avait ramené ses genoux contre la poitrine et de ses bras les avaient entourés. Elle tenait le poignet gauche dans la main droite, sans forcer. Il lui semblait que de la chaleur circulait par les bras avant qu'elle ne remonte dans les épaules et ensuite fasse le circuit par la tête et le devant du corps que son frère lui avait appris.

 

Derrière, dans son dos, il y avait l'âtre qui chauffait avec ses braises rougeoyantes. La salutation terminée, deux moines se sont glissés derrière elle et ils ont ramené des bûches courtes sur les braises. Elle n'a pas bougé. Il lui a semblé d'ailleurs qu'elle avait entendu "Laisse!". C'est un mot de son frère lorsqu'il ne voulait pas qu'elle bouge. « Laisse! ». Pourquoi ces hommes-là qui sont presque de son âge ont les mêmes mots? Curieux. Comme leur drôle de chanson grave en milieu de leur méditation, avant qu'ils ne se lèvent une première fois pour marcher à petits pas les uns derrière les autres. Ils ont fait le tour de la cuisine. Un quart de l'heure durant. Elle a bien vu! Ils avançaient d'un demi pied à chaque fois. Même pas un pas! Les uns derrière les autres. Le regard baissé. Ils regardaient la taille de celui devant. Puis il y eut un son de bois, comme un rondin qu'on frappait sur une grosse planche. Il venait du fond de la cuisine. Elle ne voyait pas celui qui avait fait ce son. Alors les moines ont rompu leur marche et sont revenus à leur coussin. Puis ils ont de nouveau baissé le regard et le silence est revenu.

 

HIRO regarde la jeune femme et elle le sait. Elle le sent bien ce regard depuis le tout commencement. Comme s'il n'avait jamais cessé de la fixer! Pourtant, elle sait bien aussi que ce regard là n'est pas interrogateur. Il est d'un autre espace de celui qu'elle connaît. Plutôt de celui de l'habitude ordinaire car il lui semble bien quelle reconnaît cet espace-là. Du moins sa tonalité. Car c'est un son, cet espace et elle l'a entendu dans les oreilles tandis que les moines respiraient doucement pendant la méditation.

 

Elle l'entend maintenant, tandis que les deux jeunes novices attisent le feu derrière son dos et qu'elle sent leur présence chaude et rieuse contre son flanc. Elle aurait envie de se retourner et leur demander si elle peut rire avec eux. Pourtant, ils ne font aucun bruit. Pourquoi est elle certaine qu’ils rient de bon coeur, comme on le fait un petit matin de printemps pour saluer le soleil qui passe par dessus les crêtes de la montagne. Et ce vieux moine qui ressemble à un bonnet mongol des temps anciens comme on les lui a montrés à l'école dans les livres d'images!

 

HIRO se lève de son coussin. C'est le dernier. Tous les autres sont déjà en train de se préparer. Certains sont déjà partis de la cuisine et un courant d'air froid vient de la cour.

HEIDI le regarde avec ses grands yeux de jeune femme de vingt ans qui croit en l'espoir de la vie. Elle ne sait pas comment elle regarde le monde, cette petite! Elle regarde, c'est tout.

Le vieux Maître cuisinier hausse les épaules en secouant la robe comme s'il voulait en enlever de la poussière. Puis il s'approche de la jeune fille.

 

- Tu iras aujourd'hui dans un bungalow qui sera ta maison. Tu le tiendras propre ainsi que son jardin. Tu aideras à la cuisine. Telles seront tes tâches jusqu'à ce que d'autres te soient données.

 

Il avait parlé avec calme. La voix n'avait pas forcée. Ce n'étaient pas des ordres. Juste des faits.

Heidi les a ressentis ainsi. En plus, c'est un bonheur qui est entré soudainement dans son coeur. Elle ne sait pas pourquoi ni comment. Ce fit une présence chaude et agréablement lourde qui lui prit par la poitrine et qui rayonna dans le corps. Elle a aimé ce que le vieux cuisinier lui demandait! C'est ainsi qu'elle le comprit et elle sourit.

Le vieux captait les flammes des yeux de la jeune fille et elle le savait puisqu'elle ne les baissait pas comme les autres. Elle avait donc senti le bonheur de la tâche. Alors, on fera peut être quelque chose d'elle!

 

- Le Vieux Maître ne l'aurait d'ailleurs pas ramenée si cela n'avait pas été le cas, murmura-t'il entre ses lèvres à peine entrouvertes.

- Que dites-vous? demanda HEIDI.

 

Elle n'avait perçu que des sons sans portée. HIRO le savait car ces sons-là ne lui étaient pas destinés et il est bon que la destination soit bien connue de celui qui émet. Voilà encore une chose qu'il va falloir lui apprendre! La tâche sera longue et il se sent d'un coup très vieux, comme s’il prenait conscience de son âge avancé et tout ce qu'il fallait encore faire.

 

- Tu n'as rien entendu, ma fille. Fais ce que tu as compris.

 

Il releva la tête et chercha autour de lui. Il passa en revue une dizaine de moines qui étaient encore dans la cuisine. Il semblait chercher quelqu'un.

 

- Allez me chercher le chinois, lança-t'il dans la pénombre de la cuisine. Il ne s'adressait à personne en particulier. La porte s'ouvrit et l'air froid entra. Heidi frissonna.

- Tu iras avec celui que l'on va ramener et tu suivras ses directives, dit HIRO en regardant de nouveau la jeune fille.

 

Il semblait un peu soucieux, avec une ride entre les sourcils.

Alors, Heidi sentit le besoin de venir à son aide et elle demanda :

 

- Que dois-je lui dire et lui demander?

 

HIRO sourit et le pli de son front disparut. De la lumière naquit au fond de ses orbites et la jeune fille ne baissa pas le yeux. Au contraire, c'est comme si elle allait se nourrir de cette couleur-là dans les bleus dorés.

 

Le sourire de HIRO s'élargit en remarquant l'attention de la jeune fille. De celle-là, c'est presque certain, on allait arriver en faire quelque chose de presque bien.

 

- Tu ne diras rien, ma fille. Lui, il saura ce qu'il doit.

 

Il avait dit "ce qu'il doit". Il n'a pas dit "ce qu'il doit faire" et cela la frappa en plein front comme un choc qui résonna sous les os du crâne. Les larmes lui vinrent aux yeux et elle ne sut pas pourquoi. Mais pourquoi a-t-il dit "Ce qu'il doit!". Et pourquoi cela l'a-t-il touché ainsi ?

Tout à coup elle ne savait plus rien, si ce n'est que le bonheur s'épanouissait dans son coeur et qu'elle se sentait dans sa maison ici, comme si celle qu'elle avait quittée dans l'autre vallée n'avait jamais existé, comme si celle-là n'avait jamais été sa maison. Juste un point de passage.

Et son frère, qu'est-ce qu'il venait faire ici, là-dedans! Pourtant, elle le sentait toujours avec lui, encore plus fort ici. Alors, qu'y avait-il dans ces mots qui lui ont donné le vertige?

 

- je crois bien que l'on fera de toi quelqu'un de très correct, marmonna le vieux bonze mongol en quittant la cuisine.

 

Le moine devant qui il passait dressa l'oreille mais lui non plus ne comprit pas les mots.

Il suivit la silhouette qui diminuait dans la cour principale du monastère. Elle allait à grands pas vers les portes du Temple toujours fermées.

Les moines qui balayaient la cour s'écartaient à son passage, les yeux baissés. Mais ces yeux-là revenaient sur le dos droit de celui qui avançait.

 

 

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