13. HIRO

 

" On ne peut pas obliger un être à faire le bien si son plaisir est de faire du mal"

 

Ainsi HIRO renvoyait à lui même le songe de la nuit venue après la course près du ruisseau qui descendait de la montagne.

Il s'était retourné sur sa couche de nombreuses fois dans la nuit. Assailli par les images du passé.

 

" C'est le fils du ROSHI!".

 

Cela il l'avait compris tout de suite. Ce jeune corps rayonnait une force qui hérissait le poil. C'était la Force de la Vérité. Net. Il la connaissait si bien pour l'avoir côtoyée si souvent auprès du ROSHI, ce très grand Maître de la Vérité. C'était comme un sabre nu. On l'aimait parce qu'il coupait le mensonge et qu'on devinait que ce mensonge-là était son démon. Mais on lui en voulait de cette possibilité-là. On lui en voulait de la coupure qui faisait le bien. Qu'on savait être son bien !

Car on aimait le mensonge et faire du mal. Ce plaisir-là était celui de l'homme qui cherche à prendre son pouvoir sur les autres. Sur la vie. Tout simplement. Et puis, c'est facile de faire le mal. Il produit un contentement immédiat par le mouvement de la blessure chez l'autre. Il y a satisfaction immédiate de sa force.

 

" Bien petite, cette force!"

 

HIRO ne disait plus "mesquine" depuis des années. Le ROSHI l'en a guéri de cette manière de regarder le Monde. Celui-là n'est jamais celui que l'on croit. " Il n'est que le type de regard que tu portes sur lui" lui disait le Maître.

Alors HIRO tentait de modifier sa respiration selon les instructions du Maître. Il tentait. Il y arrivait. Mais un jour il en voulait au Maître d'être là. D'exister. Le ROSHI le regardait dans son effort. Le ROSHI gardait alors un silence de Celui qui ne peut plus faire autrement que de ne plus intervenir.

Pourtant HIRO croyait voir au fond des yeux du Maître que l'origine n'était pas là. Qu'il se leurrait lui-même. Mais cela il fallait qu'il le découvre lui-même et cela prenait du temps.

 

Mais ce qui le heurtait, c'est de ressentir que le Maître, le ROSHI, son vieux compagnon, continuait sa route comme si ses souffrances à lui étaient inexistantes. Il ne se souciait pas de lui!

Le Maître continuait le mouvement de sa Pratique. HIRO, tout à coup, en était exclu. Il ne trouvait pas cela juste.

Il lui a fallu du temps, beaucoup de temps, pour se rendre compte que le vieux Maître ne pouvait pas faire autrement sans pervertir la Vérité. C'est lui HIRO qui quittait le mouvement vrai.

Car il y a du vrai et il y a du faux.

Il a mis longtemps à le découvrir. Des années de souffrance et d'interrogation pour savoir qu'il y a une position juste. Une seule.

" C'est celle de l'Esprit Religieux", mon ami, lui disait le ROSHI lorsqu'il parlait le soir d'été sur le banc de la véranda du pavillon du Maître.

Il ne comprenait pas. Alors le Maître lui disait que l'esprit religieux n'est que l'esprit ordinaire qui devient sérieux.

Mais cela il ne le comprenait pas non plus. Il a fallu du temps, beaucoup de temps.

Et il s'en est voulu lorsqu'il a compris.

Car il a alors vu que ce qui empêchait l'esprit ordinaire d'être sérieux, c'était tout simplement le plaisir de faire du mal…. Et de se faire du mal !

Alors il a su qu'il était le seul et unique responsable de son isolement.

 

Lorsqu'il a dit sa découverte au ROSHI, celui-ci l'observa un long moment. Puis il a éclaté de rire.

 

" Mon ami, ta Pratique quotidienne montre ce que tu es!".

 

HIRO a froncé les sourcils. Le Maître a alors entouré son épaule de son bras et lui a soufflé à l'oreille.

 

" Dis, toi le Maître tueur, tu ne sais pas si celui qui est en face de toi à la peur au ventre?"

" Bien sur que si !" s'insurgea HIRO qui sentait une attaque directe sur son savoir de combattant.

" Alors, moi, en Maître de l'Esprit, je sais ce que contient le tien".

 

La vérité lui fit l'effet d'un coup de sabre sur la tête car il compris qu'il n'avait jamais réussi à tromper.

Seul lui se leurrait lui même.

 

- Le fils du Maître est encore pire!

 

Voilà ce qui le tournait sur sa couche. Ce jeune homme-là était encore pire. Lui, la Vérité, il la suintait par tous les pores de sa peau. Car en dehors de la vérité, il n'avait pas d'autre nourriture.

 

- Celui-là ne veut rien d'autre!

 

Il en était certain. Ses rêves de la nuit en sont le témoignage dans la sueur qui baigne ses draps.

 

- Celui-là a le pouvoir de mettre les autres devant leur mensonge!

 

Alors, c'est peut-être pour cela que les hommes ont voulu le tuer ! Il faudra qu'il demande au ROSHI.

 

Hier, il est revenu du torrent les poumons brûlants de la course. Le bruit des glaces qui se rompaient fracturait ce qui était encore en attente en sa tête et il ne se doutait pas qu'il y en ait encore tant en elle.

Mais c'est la présence de ce fils du Maître qui entraînait ces réminiscences car celles-là continuaient à exister et à être à l'oeuvre dans les décisions de l'Homme. Alors il fallait que cela soit au jour pour que la fin soit.

Il est donc revenu avec le corps bouillonnant. Il a passé la petite porte du mur de pierres sèches qui séparent des cours intérieures du monastère. Il a presque couru vers les portes du temple. Leur bois lui semblait maintenant rayonnant. Elles paraissaient respirer de l'intérieur. Dedans, dans le bois, il voyait aujourd'hui la Force de la vie qui respire partout. Il la voyait pour la première fois avec cette netteté du regard et il en eut les larmes aux yeux.

Sur les marches, il resta devant les grandes portes. A elles seules, elles disaient la Force du Monde.

 

- C'est Celui qui est dedans!

 

Cette certitude venait de s'imposer comme un fracas de roche sur son crâne et il courba les genoux.

Il s'agenouilla sur la marche devant la porte de bois peinte. Il courba l'échine et son frontal donna du son sur le palier devant la porte. Juste à l'endroit où les Maîtres doivent mettre le pied.

Le son rayonna dans le crâne, sous les os, avec le fracas de la connaissance qui se déversait sur lui. Les larmes furent dans les yeux et il ne les retint pas contre les joues.

 

- Ainsi, Celui-là qui est Dedans est si fort!

 

Car ce ne pouvait être que celui qui était maintenant le fils du ROSHI qui pouvait obtenir des Dieux une précision de la Force dans les choses. D'un coup lui revenaient devant les yeux les flammes qui sortaient des orbites de celui qui respirait tout juste après la technique de la Sortie de la Mort. Ce sont ces flammes-là qui ont produit la course dans le torrent et le souffle de la montagne dans ses poumons en feu.

Ce sont elles qui font devant lui respirer la lourde porte de bois.

Ce sont elles qui tirent en lui cette bénédiction d'exister et la certitude de sa vérité, celle-là qui conduit les larmes à rouler sur ses jours et il n'en a pas honte car ce sont des gouttes de la Connaissance telles que tous ceux qui cherchent rêvent d'en posséder un jour une seule d'entre elles.

 

Alors, devant les portes lourdes de bois et de peinture, celui que l'on nomme HIRO, ce fils des steppes sauvages, ce Maître tueur, celui qui dirige le Monastère en l'absence du Maître, celui qui nourrit par le corps et les plantes et ses aiguilles d'acupuncture, Celui qui.... Mais celui-là ne savait plus rien tout à coup. C'était comme un niais qui avait oublié son alphabet et qui ne savait plus que sourire doucement au mouvement de l'air sur ses lèvres. C'était comme le fou qui avait oublié jusqu'à son nom car seule existait la colossale Force de la Connaissance qui lui faisait plier les genoux et rompre son échine pour que son front touche le bois devant la porte jusqu'à ce que son front en devienne rouge.

Alors, devant ce bois et ces couleurs, la chaleur qui emplissait son corps, cette Connaissance qui ne voulait pas le quitter au point qu'il ne savait plus que faire, il eut la vision de son avenir, du seul rôle qui devait maintenant être le sien.

" S'occuper et servir jusqu'à la Mort Celui qui Respirait de nouveau".

 

Il n'y avait plus rien à dire ni à penser. L'évidence était dans les fibres de son être et il sut que cette Force de la Connaissance qui s'attardait sur ses épaules comme une chaleur rayonnante et qu'il en avait envie de crier son amour pour les autres, n'était là que pour lui. Pour lui. Pour qu'il ne perde jamais le fil de son devoir car le devoir lui était maintenant apparent sans le mouvement de l'esprit.

Il sut que cette Force s'attardait car le don de lui devra être extrême et que parfois il doutera.

Il sut que cette Force caressait son front comme le ferait une mère avec son enfant, pour lui dire qu'elle est là, avec la paume ouverte sur la peau douce, car l'effort sera rude.

Il sut que Celui qui commençait à respirer de nouveau était de la race de ceux qui culbutent les montagnes.

Et il sut que sa vie à lui maintenant appartenait entièrement au devenir de Celui-là.

 

Alors, lui le fils noble des steppes brûlées par les vents, il frappa le front sur le bois à faire que ses os se rompent car ceux-là devront maintenant s'ouvrir pour qu'enfin le meilleur de lui même puisse s'exercer.

Lorsqu'il se releva, il avait le sourire sur les lèvres et ses yeux lançaient des éclairs comme il le faisait il y a bien longtemps en chargeant les tanks au sabre sur son cheval fou.

 

- Ah! tu es revenu.

 

Le ROSHI a ouvert la bouche et ces mots ont passé ses lèvres. Il semblait attendre. Un sourire curieux flottait sur ses lèvres, un de ceux qui n'arrive pas à s'accrocher car ils sont une caresse de l'âme et l'homme est trop dur avec eux. Alors ils se cachent.

Il était dans la pénombre du temple et cette obscurité habillait son corps. Il s'en dégageait une force tranquille qui semblait remonter de la nuit des temps. Celle-là on savait la reconnaître car elle était encore perceptible par la mémoire de l'homme. Mais on ne savait pas comment la faire venir et s'installer en elle. Sauf les Maîtres.

 

- Oui, souffla HIRO.

 

Il n'a rien dit d'autre. Il s'est assis. Juste assis sur ses talons et il a posé les mains sur ses cuisses. Juste cela.

Le ROSHI ne le regardait pas. Du moins ses yeux traversaient le corps de l'homme des steppes sauvages. Il semblait écouter. Il avait le cou doucement tendu. HIRO connaissait cette position. Elle vient avec une poussée de la vertèbre réunissant la force des bras à la pompe crânienne. Le ROSHI était en train de sentir la vie avec ses mains. Le drôle de sourire s'élargissait sur ses lèvres.

Le Maître cuisinier laissa son corps s'apaiser dans ce silence-là. Il était de ceux qui savent comment il est si rare. C'est une bénédiction de pouvoir le côtoyer avec sa peau et la sentir frissonner doucement. Cette caresse-là, elle en a encore le souvenir. Du Temps pas encore si lointain où la pensée de l'homme n'avait pas encore pris possession de lui.

Alors il ferma les yeux.

 

Il voulait garder imprimé au plus profond de son être cette image qui était devant lui.

Il y avait le ROSHI. Assis en lotus au pied de la statue de bois.

Il y avait aussi l'autre, le futur Maître, le fils du ROSHI. Son dos était appuyé contre la cuisse de la Divinité.

Il avait le même sourire que le ROSHI. HIRO ressentit la force qui les liait au-delà du temps et il ne sut pas qui était l'instructeur de l'autre.

Alors il a eu le vertige dans la tiédeur de ces deux bouches étirées sur les lèvres et il a fermé les yeux car il était maintenant le temps de se recueillir et de baisser la tête devant l'évidence.

 

Le ROSHI avait dit " Tu es revenu". Ce sont les mots qui sont sortis de sa bouche.

Mais HIRO savait que ces mots-là s'adressaient à un être au-delà de l'apparence du corps. Ces mots-là allaient parler à celui qui acceptait de revenir chez lui et il en était bouleversé qu'il ait fallu ce jeune homme venu de si loin pour le lui révéler.

Il sut alors ce que lui disait son vieil ami, lorsqu'ils parlaient un peu dans les nuits d'été, les fesses sur le banc de bois contre les palissades. Il lui demandait des nouvelles de son "autre". HIRO ne comprenait pas et il fronçait les sourcils. Alors le ROSHI laissait venir un petit rire comme un bruit de boules de bois qui s'entrechoquent. Il tentait de froncer les sourcils comme l'homme des steppes, en les rapprochant tant qu'il n'y avait plus d'espace entre eux sauf une profonde barre dans la chair. Alors, il riait et HIRO fronçait encore plus fort le front car il ne comprenait pas.

Il avait perçu l’Illumination sous la conduite du ROSHI. Il avait vu la Force de la Vie au delà de la forme et des apparences.

Alors pourquoi lui demandait il des nouvelles de "l'autre". Il n'a jamais vu "d'autre" dans cette perception.

Et maintenant, il sait qu'il y a un autre et que lui, il peut frapper son front sur le bois du parquet car il est bête et qu'il l'a toujours été.

 

- Viens maintenant!

 

L'ordre traversait la pièce et venait frapper HIRO en plein front. "Viens!". Il savait cet ordre impératif. Il l'avait ainsi reçu en plein front les fois où une décision capitale se prenait pour lui. C'est ainsi que son vieil ami, le ROSHI, lui disait son intégration dans la Roue de la Vie.

Alors il leva la paupière. Elles frottaient sur les globes douloureux d'avoir couru dans la froidure de la montagne.

Il y avait le ROSHI. Il y avait son fils. Son Fils.

Maintenant, ils étaient deux et le "double" de HIRO le vit.

 

Ils étaient là, assis contre la statue de bois peint. Lui, le Vieux, le dos droit sur ses cuisses repliées. Lui, le Jeune, l'épaule appuyée contre la cuisse. Entre les deux, il n'y avait rien sauf du vide. Mais ce vide avait une coloration bleue dorée.

Alors HIRO s'inclina. Il ne savait plus rien d'autre, tout à coup, que de frapper son front sur le sol. C'est le geste de l'Homme devant l'Incommensurable.

 

Il lui a dit "Viens maintenant". Car c'était le moment de se lever comme un homme qui se tient debout car il avait enfin vu "l'autre". Alors, maintenant il sait QUI marche. "Maintenant" est le mot qui prend son importance. Fou qu'il était d'avoir cru que l’Illumination lui avait TOUT appris!

Il y avait le Fils et maintenant c'était sa tâche que le garder à la vie. De faire la vigueur dans ce corps. Il n'était soutenu que par les yeux.

Il était sorti de la Mort. Ce sont eux qui l'ont extrait du bec de l'Aigle. Maintenant il est là. Maintenant.

Alors il y a son corps à refaire vivre. " Viens!". Maintenant, c'est à lui de faire.

Il se leva et s'avança vers le jeune homme qui le regardait en souriant. Mais HIRO perçu une flamme brûlante au fond des orbites creuses. Cette flamme-là allait être son adversaire. C'est elle qui ....

 

- Va!

 

Le Vieux Maître venait de parler. IL coupait court à l'angoisse qui montait dans le ventre du Maître cuisinier.

 

- Oui, souffla le vieux sauvage des steppes.

 

Il s'agenouilla près de l'épaule du Fils et prit le bras le long du corps. Le bras ne résista pas lorsqu'il le passa autour de son cou. Il le maintint fortement.

Puis il se redressa emmenant avec lui le corps de l'autre qui se laissait faire. Dans ce corps-là il n'y avait plus de chair.

Ce ne fut pas lourd pour le géant des steppes. Le corps glissa sur son épaule et il arrondit le dos pour le recevoir.

Ce corps-là avait le poids de la plume car ce corps-là ne voulait plus vivre parmi les hommes.

Mais HIRO gardait maintenue une extrême attention car ce corps-là avait une force en plus. Celle du regard. Et ce regard-là était comme une lance enflammée.

 

Le ROSHI posa une couverture sur le dos de celui qui était maintenant son fils. Le jeune homme le fixait. C'était un regard d'une fixité curieuse. Comme immobile. Mais au fond des orbites profondes il y avait une flamme vive et le vieillard ne s'y trompa pas. Celui-là allait lui donner du fil à retordre car cet homme-là n'était pas de ceux que l'on trompe. Car celui-là avait la mort pour compagne et elle était sa porte de sortie au-delà de l'imagination des hommes.

 

"Alors les hommes ont peur de toi"

- Que dis-tu vieillard?

 

Le son était sorti rauque des lèvres entrouvertes du jeune homme. Juste une vibration qui avait glissé dans la gorge. Mais le vieillard savait que ce son là était venu du ventre. HIRO avait aussi senti. Il se raidissait sous le poids du corps qui était devenu lourd tout à coup. Il arc-bouta les cuisses sur les genoux et il vissa les pieds au sol en bloquant les chevilles. Il arrêta sa marche un moment. Juste le moment. Un instant. 

 

- Rien, mon fils... Tiens, je rabats la couverture sur ta tête. Il ne faut pas que tu attrapes froid en sortant du temple. Tu sais, ici, c'est la montagne et elle n'est pas encore sortie de l’hiver.

 

Les yeux sombres, dans les marrons profonds comme les lacs d'été qui miroitaient au soleil mais qui ne laissaient jamais voir le fond, suivaient les gestes du ROSHI. Les mains ridées déroulaient la couverture sur les épaules puis elles tirèrent vers le visage qu'elles recouvrirent de la toile rêche.

Le jeune homme ne fit rien. Il laissa le mouvement se dérouler. Il y consentit en appuyant sa joue sur l'épaule de HIRO qui attendait devant la porte fermée du temple.

Le gros drap recouvrit le corps du jeune homme. Le visage et les mains furent masqués aux regards des moines que l'on entendait dans la cour.

 

- C'est bon, dit le ROSHI.

 

HIRO avança alors encore d'un pas et le ROSHI tourna prestement autour de lui. C'est lui qui baissa le loquet. Il le laissa retomber lourdement. Volontairement. Ce bruit du futur Maître qui sort de la présentation aux Divinités était dans les textes secrets de la transmission.

Les deux vieillards attendirent que le son entra dans les statues de bois et de métal doré. Ils laissèrent le son vibrer dans le temple, puis s'amortir doucement.

Alors, dans l'épaisseur du silence, le ROSHI s’arc-bouta sur la porte droite et poussa. Le jour dehors coupait la pénombre comme un chemin de lumière. HIRO fit un pas de côté et se plaça dedans. Puis il avança derrière le Maître.

 

Le silence se fit dans la cour lorsqu'ils entendirent le bruit sourd du loquet qu'on laissait tomber. Les yeux pivotèrent dans les orbites car les têtes n'osaient pas bouger. Pas regarder ouvertement. Les bras et les fronts continuèrent leur travail de nettoyage.

La porte s'ouvrit. Elle ne faisait aucun brut. Mais il y avait maintenant une Force qui venait de là. Ils la connaissaient. C'était celle du Maître qu'il laissait comme une trace dans l'air.

Derrière lui, il y avait HIRO qui portait sur ses épaules celui qu'ils avaient porté dans le temple. Une couverture le recouvrait.

HIRO descendit les marches de bois avec précaution. Il courbait le dos et ses deux fortes mains agrippaient les vêtements du fils du Maître et le maintenaient haut sur ses épaules.

Les deux hommes traversaient la cour en diagonale Est-Ouest. Ils allaient à petits pas vers le mur du fond qui ouvre sur les pavillons des invités et du Maître par une porte basse dans le mur de pierres sèches.

 

Ils étaient à mi-chemin, presque au milieu de la cour. Le corps bougea sur le dos de HIRO. C'est une tête qui sembla se relever de l'épaule du Maître cuisinier. Elle était encapuchonnée. Elle se releva ainsi et se dressa telle celle d'un faucon sous sa cagoule.

Les moines avaient maintenant relevé le front. Cette tête encapuchonnée avait une Force qui les tirait d’eux-même tout à coup et les plus jeunes firent en réflexe un pas en arrière. Les anciens firent rapidement un moudra sacré avec leurs mains. Ils reconnaissaient cette Force-là. C'était celle de la Connaissance qui amène la mort. C'était cette Force-là qu'ils tentaient de maîtriser depuis les décennies qu'ils suivaient les entraînements secrets du monastère.

Et cette tête-là avait cette Connaissance! Sous le drap lourd, elle rayonnait de sa Force. Ils avaient l'impression de voir les yeux brillants projeter ses flammes de la Mort puisque tout ce qui vit doit être de toute manière détruit.

Alors, les anciens reculèrent eux même d'un pas. Mais ce n'était pas de la crainte. Cette Force-là était l'ami de l'homme qui cherche à se tenir debout. Ils le savaient. Mais cette Force-là avait la Puissance et il était bon de faire un pas de respect.

La tête sembla tourner sous le capuchon. C'était maintenant comme un aigle qui observe son territoire.

Les moines surent que c'était ce contrôle qui se déroulait présentement. Les yeux brûlants de Puissance fixaient, fixaient et fixaient encore les choses de la vie des hommes qui étaient en ce lieu.

Alors, les moines ne purent faire autrement que de poser les genoux sur le sol. Pas possible de faire autrement. Obligé. Le geste vint tout seul car il n'y a avait que celui-là devant ce regard-là qui contrôle le mandala de la Vie Présente.

Et ce regard-là était sous un drap lourd et sombre. Une grosse bure qui leur sert à faire les couvertures et le manteau de travail pour le jardin les jours de grands froids. Ils en connaissaient l'épaisseur.

Mais les yeux traversaient ce drap-là et ils le savaient bien puisqu'ils étaient remués jusqu'au fond de leur ventre et qu'ils avaient tout à coup envie de pleurer.

Mais ces pleurs-là, ce regard flamboyant n'en voulait pas. Car ces larmes ne sont qu'une manière de pleurer sur soi. Il le disait derrière son drap. Il le disait par le mouvement lent de la tête qui pivotait doucement. Lentement. Cette tête faisait partie du corps du HIRO qui s'était arrêté. Pour lui aussi il n'y avait pas moyen de faire autrement. C'était pour lui aussi une obligation de laisser la Force découvrir le territoire des Hommes qui était maintenant celui dans lequel elle allait devoir écouler sa puissance.

 

- Si tu arrives à vivre, tiens, moi je te le dis!

 

Le vieux mongol des steppes sauvages avait sorti ces mots rudes comme il parlait souvent à son cheval fou d'avoir entendu et vu les flammes des armes brûlantes des hommes et de les avoir senties dans son corps douloureux. Il lui parlait ainsi, avec ce son de violence. Juste avant de s'élancer au combat. A un contre cent. Contre les tanks et les automitrailleuses. Le sabre large dans la main, lacé au poignet lorsqu'il fallait le lâcher vite et saisir la grenade dégoupillée maintenue entre ses dents serrées.

Il hurlait ainsi la bouche grande ouverte sur le métal quadrillé. Le cheval fou s'élançait au-delà de ses forces vers le métal hurlant. Il le savait hurlant. Il le savait dans sa mémoire et la douleur de son corps. Car maintenant il ne pouvait plus voir et entendre. HIRO lui avait bandé les yeux et ses oreilles étaient remplies de linge. Autrement il aurait fui.

 

- Cause pas et avance droit!

 

Le vieux mongol en resta coi. Sa main droite faillit lâcher le tissu. Il sentit tout à coup que ses doigts gourds pouvaient ne plus lui obéir.

 

- Fais donc comme ton cheval! Bande tes yeux et ferme tes oreilles.

 

Par tous les démons, comment celui-ci sait-il? Car c'était le corps sur son dos qui venait de parler. Il en avait senti la vibration lorsque les sons étaient nés du ventre. Puis la vibration monta le long de son dos et il la sentit sur sa nuque lorsque les mots dirent ce qu'ils dirent.

 

- Allez, bourrique. Tiens, des borgnes qui mènent des aveugles!

 

HIRO roula des yeux furieux. Il faillit tout lâcher et prendre un bâton. Il eut la vision de sa violence et à ce même moment, c'est un rire gloussé qui lui répondit sur son dos.

 

- Tiens, t'es pas meilleur que ceux que tu juges.

 

HIRO agrippa férocement les vêtements sur son dos et roula des yeux vers le Maître qui observait à trois pas devant. Lui aussi il s'était arrêté. Mais il ne s'était pas retourné. Juste une rotation de son long cou maigre.

Les yeux du ROSHI étaient masqués par les paupières presque baissées sur les joues. HIRO n'arrivait pas à percevoir sa respiration. Tout à coup son vieux compagnon, Celui qu'il a servi comme une mère depuis des décennies, restait comme il se doit que le Maître soit. Extérieur.

Alors HIRO se retrouva seul avec le poids de celui qui était sur son dos et qui maintenant ne disait plus rien. Il lui avait semblait entendre glisser le long de ses oreilles « Fallait me laisser là où j'allais! ». Mais il n'en est pas certain. Peut-être qu'il avait rêvé.

Mais ces sons lui firent monter de la force de la terre dans ses jambes torses. Il sentit la force de la Terre dans son ventre. Là, elle était à sa disposition.

 

- Merci, souffla-t'il.

 

Il ne sut pas à qui il parlait. Il ne savait plus rien. Sauf qu'il devait reprendre les pas dans la cour. Un mouvement après l'autre. Il eut d'un coup la vision que la mort n'était pas autre chose. L'arrêt de ces pas. L'arrêt de pas. Un pas que l'on ne peut plus terminer. Là. Ici et maintenant.

Le ROSHI avait repris sa marche devant lui et alla droit à la porte basse dans le mur de pierres sèches.

 

 

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