18. Le défi

 

Le Maître souriait depuis trois semaines… depuis la nuit où le jeune Blanc a voulu s’échapper dans le précipice du torrent.

Il attendait son heure d’agir. Le guerrier n’en fait pas une affaire d’attendre car il sait qu’il attend. Seul l’homme vulgaire ne sait pas se hâter lentement.

 

Le jeune homme recouvre sa vigueur jour après jour. Heidi et Tong se relaient, l’oreille collée à la paroi de bois et suivent chacune de ses respirations. Ils se sont installés dans un réduit à côté de la pièce principale. Ils y ont placé un lit de camp.

 

Hiro ne comprend pas comment le jeune Blanc retrouve si vite la force de son corps. Le Maître sourit à sa demande et doucement répond, les yeux malicieux :

 

- Son corps prend appui sur la colère de son esprit.

 

Hiro écarquille les yeux. Ces yeux interrogateurs sous ces sourcils effrayants qui font peur à chacun, font rire le Maître et son ventre tressaute.

 

- Son esprit a émis des sons vrais d’une autre Dimension… Maintenant ces sons sont dans cet univers, le nôtre, le sien aussi tant qu’il a un corps… Alors son corps peut s’en servir pour se nourrir.

 

Le rétrécissement des pupilles témoigne de l’incompréhension grandissante du Maître tueur.

 

- sa fureur l’a bloqué dans cet univers qu’il voulait quitter… Comprends-tu mon vieil ami?

- non, il avoue.

- Alors je vais te le dire autrement. ….. Il existe un autre univers que celui que tu décodes avec les outils normaux de ton corps. Tu sais déjà que ton esprit n’est qu’un outil de ton corps… et que ta pensée n’est que le décodeur de ta mémoire… Tu sais cela.

 

Le vieux suspend un moment ses mots. Son souffle a besoin de pénétrer l’autre Dimension pour suivre et porter son mouvement.

 

- Mais il existe une Force au-delà de cet univers. C’est une Intelligence. C’est elle qui provoque l’impulsion à la vie… Je pourrais dire que c’est elle la Vie, l’essence de la Vie… la Force créative suprême… Mais ce sont encore des mots car cette Force est un Vent… une Intelligence qui regarde, comprend… aime.

 

Il respire doucement dans son ventre qui se tend sous ce souffle. Cette Intelligence vibre en lui. Il la laisse le caresser. Car c’est Elle qui doit parler. Pas lui. Il est le vibreur des mots car il a un corps. Cette Force a besoin de son corps pour communiquer dans l’espace des hommes.

 

- Mais il n’y a rien derrière cette Intelligence. Rien qui décide… Seulement une Intelligence, une manière de regarder, de sourire, de respirer. C’est la Force de la Vraie Vie.

 

Hiro écarquille les yeux… Jamais il n’a entendu le Maître parler ainsi. Toujours il a dit “vous avez tout en vous!.... ne cherchez pas ailleurs!...”… et maintenant…

 

Le vieux a seulement besoin de parler, de laisser des mots vrais sortir de sa bouche. Hiro est là, dans le temple, entre les cuisses du Bouddha. Il parle au Bouddha. Il parle à lui. Il parle à tous ses amis de l’autre monde… Enfin il ne se sent plus seul… Car ce jeune Blanc est là, maintenant… et lui, il est porteur de cette Force dans son corps!

 

Alors maintenant le vieux Maître peut en parler car il existe auprès de lui Celui qui peut montrer comment faire.

 

- La fureur est l’un des mouvements de cette Force lorsqu’elle est bloquée sur cette terre des hommes… Mais lorsqu’elle fait vibrer le corps de l’homme qui porte cette Force, la vibration est alors la propriété de l’espace des hommes… tu comprends?

 

Le Maître cuisinier hocha la tête, plus par politesse que compréhension. Le vieux le savait, mais il continua car les mots se pressaient derrière ses lèvres.

 

- Cette fureur a nourri son corps car c’est son corps qui a vibré… tu comprends?.... Alors je vais te le dire encore plus simplement et ton esprit pourra comprendre cela… Il existe une Force de Vie à l’origine de Tout… au-delà de l’amour universel de cet univers… Une Force d’Amour et de DON encore plus immense que celle que tu peux concevoir avec ton entendement… Lorsqu’elle vibre dans l’espace de cet univers, l’univers s’en nourrit et se renforce… Tu comprends?

- Alors c’est de là que sont venus tous les Grands Instructeurs, souffle Hiro qui reprenait possession de son cerveau.

- Oui, de là… bien au-delà de toutes les compréhensions des Maîtres ordinaires dont très peu d’entre eux ont touché cette Force de Vie… L’intelligence majeure de cet univers leur suffisait!

- Mais pourquoi vous n’en avez jamais parlé! S’insurgea Hiro.

 

Le vieillard laissa ses paupières glisser sur ses yeux. Il resta longtemps ainsi… Hiro, suspendu à ses lèvres en attente des sons qui peuvent toucher son cerveau, fut surpris par l’eau qui coulait des orbites.

Alors le vieillard souffla :

 

- Parce que vous n’en voulez pas!

- Mais… commença Hiro…

- La Force de Vie ne peut pas violer… Elle ne peut pas forcer… Elle se donne!... Mais c’est la terre qui décide de l’ampleur de la pénétration. C’est elle qui décide dans son propre univers et c’est là la décadence de l’homme qui a oublié pourquoi il fut créé et cherche à organiser son propre espace selon son plaisir.

- Mais je n’ai aucun plaisir humain, s’insurgea Hiro

- Si… le seul fait d’être dans ce monastère témoigne que tu as des plaisirs très humains!

 

Le vieux frappa le sol de son bâton et le Bouddha vibra.

Hiro baissa la tête… mais il ne savait pas pourquoi.

La lune pénétra par la porte entrebâillée.

Le Maître attendait son heure.

 

Un craquement du bois du Bouddha assis mis en alerte le vieillard. Il leva la tête et il rencontra les yeux de la statue. Ils avaient la même flamme que celle du jeune Blanc. Alors le Maître sut que son heure d’agir était maintenant.

 

Il se leva lentement, reprenant conscience de chaque fibre de son corps. Il allait avoir besoin de ce corps comme serviteur parfait et rapide dans le combat qui s’ouvrait devant lui. Ce jeune Blanc est pire que le tigre blanc! Il saura profiter de chaque souffle imparfait pour insinuer sa lame et déchirer l’espoir qui reste encore dans le vieux corps avant de quitter cette terre : donner les moyens suprêmes de la délivrance à l’homme… Car l’homme est son ami!.... il n’est pas l’ami de ce jeune Blanc. Il l’a compris hier, lorsqu’il regardait la scène au bord du précipice. Il était resté en arrière des palissades. Il ne fallait pas que le jeune homme le sente trop proche de lui. Il aurait sauté immédiatement!.... mais il n’avait pas senti l’approche des autres, même de Hiro, car ils étaient trop faibles pour percuter la Dimension dans laquelle il était et qui était sa protection.

 

Hiro croyait que le Maître allait se reposer dans son pavillon et il s’apprêtait à l’accompagner pour lui préparer sa couche comme chaque soir et vérifier que les moines avaient bien tout préparé.

Le Maître leva la main et arrêta le mouvement du Maître cuisinier.

 

- C’est à moi de cuisiner seul ce plat-là, dit-il…

 

Hiro ne comprenait pas… Il ne comprenait plus rien dans l’attitude du Maître depuis plusieurs semaines!.... mais il obéit à la main qui lui disait de s’assoir de nouveau sur son coussin et d’attendre.

 

Le vieillard glissa sur le parquet brillant sous les lumières des bougies. La porte ne grinça pas. Les pas ne firent aucun bruit dans la cour.

Il savait trouver le jeune homme assis sous la véranda, avec une couverture autour de lui. Il aimait la nuit et son mouvement. Son oreille captait tous les bruits de l’obscurité et le sourire s’élargissait sous ses oreilles lorsqu’il était avec cette vie frémissante de ceux qui ne dorment pas.

 

Le vieux vint s’assoir à côté de lui. Il n’a pas bougé. Il n’a pas sourcillé. Mais le Maître sait qu’il n’aurait pas accepté qu’il prenne place devant lui et le coupe de l’univers pour imposer le sien.

Alors il attendit longuement, attentif à la respiration du jeune homme. Elle était dans son ventre et il savait qu’il ne devait pas encore intervenir. Le souffle ne l’aurait pas permis. Ce n’était pas encore l’heure.

Il savait l’importance de l’espace qui conduit toute chose et qui imprime son mouvement sur le temps… Ainsi l’action est le fruit de ce que permet l’espace… Le vieux sait cela par son entraînement à la vie des hommes. Il sait cela par son intrusion dans la Dimension des Dieux qui l’ont permis. Mais lui, ce jeune Blanc, le connait car il est Cela!.... Aussi il réagira immédiatement si le rythme de l’univers est rompu!

Il doit attendre le moment juste ou la porte se fermera à la Dimension de ce tigre… et le jeune homme le renverra à ses “fourneaux” pour apprendre à mieux cuisiner la Vie de l’Eternité.

 

La lune passa les crêtes de la chaine de montagne devant eux. L’obscurité devint matière. La respiration du jeune homme se modifia. Le corps du vieillard fut en alerte. Le moment approchait!

Le vent qui se leva lui dit que maintenant ses mots seront portés par ce Souffle de la Création. Alors il ouvrit la bouche.

 

- Tu es là pour dire la Vérité, attaqua-t-il en direct… Tant que tu as un corps tu es là pour LEUR dire la Vérité!... Alors fais-le et cesse d’emmerder le monde avec tes humeurs!

 

Le jeune homme sourit.

 

- Que tu parles bien ce soir, vieux sénile.

- Sénile!... moi?

- Bien sûr!!!!... pour être Maître d’un monastère, tu ne peux être qu’un sénile de Cœur et d’Intelligence. Seulement un montreur de foire pour recevoir les applaudissements du public!

 

Le Maître sut qu’il venait de tomber dans le piège du jeune homme. Il s’était défendu!

 

- Tu as raison… Je ne suis qu’un vieux con qui tente de mettre un peu d’ordre dans le merdier humain, soupira-t-il… Mais avec toi maintenant…

- Rien!.... « maintenant! »…. Ne raconte pas des histoires!.... Ce n’est pas pour eux que tu travailles… mais pour toi!.... Tu te sers d’eux pour découvrir plus profondément dans quel merdier tu es!....

- C’est vrai que nous nous aidons les uns les autres…

- Sauf que tu es AUSSI ce merdier, le coupa le Blanc… Et c’est là où le mensonge s’insinue.

- Je ne comprends pas, reconnut le Maître.

 

Cela était la vérité. Il ne comprenait pas ce que disait le jeune Blanc. Il entendait les mots. Il pouvait répondre à ces mots. Son intelligence fonctionnait correctement… mais il savait que ce jeune tigre n’ouvrait pas les lèvres pour dire des sentences ordinaires. Il sentait une profondeur qu’il n’atteignait pas… Son corps sentait!.... Sa raison ne suivait pas!

Le jeune Blanc perçut cette réelle interrogation du vieillard à côté de lui. Il perçut son désarroi. Il reconnut que ces mots venaient de son corps et pas de son intelligence raisonnée.

 

- Ah!... tu as donc l’autre intelligence en activité!....

 

Il fut surpris de la radiation du corps du Maître. Cette Intelligence-là était de son Domaine à lui. Elle n’était pas liée au cerveau raisonné de l’homme.

L’impulsion spontanée de son corps à lui, fut de prendre ce vieillard dans ses bras et de le serrer sur son Cœur… Lui donner de cette Force qui est en lui… Car son corps aime les corps sincères.

Alors il déplaça un peu son épaule et elle toucha celle du vieux qui glissa doucement et vint s’appuyer.

Ils restèrent ainsi, sûrement longtemps, car les crêtes donnaient de plus en plus leur obscurité.

 

- C’est lorsque l’on a oublié pourquoi le corps fut créé que l’on se préoccupe du merdier… Juste une recherche d’organisation.

 

Le vieillard comprit. Son ventre se crispa.

 

- Quel con j’ai été! rugit-il.

- Non… juste un homme qui tente d’en aider un autre… Et je crois que tu as bien fait cela.

- Oui, j’ai fait cela soupira le Maître… Mais je les ai aussi envoyés dans une voie sans issue!

- C’est cela… Une voie sans issue pour le Ciel… Mais une magnifique organisation pour la terre…

- Merde!

- C’est ainsi que l’homme spirituel devient un thérapeute… Quel gâchis!

 

Le temps laissa passer ses heures. La lumière revenait derrière les crêtes. Le jour commençait déjà, encore très loin d’ici.

 

- Alors, il est temps que tu leur apprennes ce que c’est que d’avoir un corps pour la Création…

- Fais pas chier avec tes espoirs à la con!

 

Mais le souffle du jeune homme était maintenant dans son Cœur. Le vieillard savait qu’il avait gagné le combat.

 

Le dernier défi allait commencer!

 

 

***********************