19. Avoir un corps pour la Création 

 

Ils étaient tous là…

Assis sur son coussin le Maître dirige la méditation. Ils attendent le jeune Blanc qui va leur donner un “enseignement”.

Le jeune homme, en contemplation devant la chaîne de montagne, adossé à la paroi de bois de son pavillon, attend l’heure… le signe du destin qui lui dira d’aller dans le temple et de leur parler.

 

La brise levée caresse sa tête. Il attend, attentif. Le vent glisse autour des oreilles et cherche à entrer par le col de la pelisse. Il ouvre le tissu et la brise prend possession de sa poitrine. Il attend encore… La confirmation vient par le rouge-gorge qui s’installe devant lui, bien accroché à la rambarde. Il ouvre la bouche pour son son et lance son chant dans l’air frais.

Alors le jeune Blanc se lève et gagne prestement le temple. C’est à lui maintenant de faire son “son”.

 

Il n’a fait aucun bruit et ils sont étonnés de le voir à côté du Maître. Il y a un coussin pour lui à côté du vieillard qui lui sourit.

 

- Pousse-toi, vieux ridé pas beau, dit-il, en lui montrant du doigt le coussin vide.

- Que les sons de ton cœur résonnent si bien en le mien, susurre le Maître…

 

Les moines s’agitent. Ils n’ont jamais vu cela!.... et c’est le Maître qui se déplace dans un sourire de contentement.

 

- Merci, mon fils… Ainsi je vais pouvoir prendre un peu de repos et me préparer à aller en vacances!

- Fais pas chier!.... Le fils de personne je suis!.....

- Je sais cela… mais que c’est beau de te voir en colère… Au moins tu parais vivant!... continue à susurrer le vieillard avec son large sourire.

 

Hiro a du mal à maîtriser les moines avec son regard effrayant de Maître tueur… Tout est un enseignement!.... compris!

 

Alors le jeune Blanc s’installe sur le coussin du Maître et joint les mains devant sa bouche, une habitude qu’il a pour se recueillir avant de parler de l’Essentiel… Ce sont ses mains qui lui diront si les mots sont là… Et les mots ne seront là que si l’espace est prêt à les accueillir.

Le Maître sait cela et il respecte ce long silence… Il aime ce jeune fou de la Vérité… Il attend, sans impatience, mais il sent dans son cœur la montée de la Vérité qui sera dite et seule la Vérité peut faire de l’espace à la Vie.

 

Les lèvres du jeune Blanc s’écartent… Un son monte de son ventre… Ce son a une vibration qui met la salle en émoi… comme une palpitation de la chair du corps…

 

AAAAAAAAAAAHHHHHHHHHHHHHHHH… est ce son.

 

L’espace s’ouvre devant lui et les cerveaux se calment… Les moines sont en attente… tout simplement en attente…

 

- AH… Vous voulez savoir ce que veut dire : “avoir un corps pour la Création”?

 

Ses mains se joignent de nouveau devant les lèvres… Puis doucement elles s’écartent et il se penche en avant, le coude sur une cuisse, le menton venant reposer sur la paume de la main.

 

- Vois-tu, mon ami…

 

Il ne les voit plus… Il est ailleurs… Son visage se détend. Une lumière vient et rayonne en lui.

 

- Vois-tu, mon ami… Il te faut tout d’abord savoir pourquoi le corps a été créé… Il n’y a aucun hasard dans la Création… Seulement une loi de cause à effet… Et à partir d’elle naît la nécessité… Et encore plus loin encore, plus profond “l’indispensabilité”.

 

Les moines attentifs retiennent leur respiration. Ils sentent venir un évènement renversant.

 

- Mais pour cela, tu dois savoir comment est constitué cet univers dans lequel tu es… Et comment cet univers est relié à une Force Suprême qui dirige TOUT… Sans rien diriger du tout !… Car c’est une Intelligence sans forme, sans support matériel… Sans quelqu’un qui dirige, oriente, choisit… juge!

 

Les moines frémissent.

 

- Oui, tu comprends bien mon ami… Il n’existe ni Dieu, ni Bouddha… Ni tout ce qui fut inventé par l’homme pour se donner un “père”… Car l’un des fondements de l’homme est la peur d’être seul… Je te dirai un jour « pourquoi ».

 

Il reprend sa respiration, doucement.

 

- Alors si tu comprends bien, mon ami… Tu dois abandonner toutes les sécurités que tu as inventées… Toi directement… ou Toi comme produit collectif de ta culture…

Tu vois, mon ami, tu frémis déjà devant le grand renoncement à tes certitudes et tes protections… Alors que vas-tu faire avec cela?... Si « cela » reste une information, un enseignement, tu n’iras pas très loin dans la connaissance de toi et tu ne seras pas libéré de cet univers… Car tu seras retenu par les rêves fabriqués par cet univers… Alors ta libération ne sera qu’imaginaire… Ainsi, mon ami, tu reviendras encore et encore dans cette roue de réincarnations successives… et tu seras toujours comme un galet roulé par les vagues ou la feuille au vent… à courir derrière une sécurité… à courir derrière une certitude…

 

Maintenant il martelait ses mots comme le fer sur l’enclume.

 

- Car ainsi, mon ami… Tu n’auras jamais la liberté de recevoir la Force de la Vie et de la comprendre… Car tu auras dès le départ posé ce qui est vrai et ce qui est faux….Tu auras canalisé cette Force dans ton espace d’évidence pour obtenir une conclusion évidente pour ton cerveau…

Ainsi JAMAIS TU NE SAURAS DANS TON CORPS CE QUE C’EST QUE D’AVOIR UN CORPS POUR LA CRÉATION…

… Tu auras seulement une connaissance intellectuelle qui sera comme un leurre après lequel tu courras comme un jeu que tu appelleras “spirituel”… Comme une porte que tu sentirais, verrais… mais qui reculera à chaque pas que tu feras vers elle… Mais vois-tu, mon ami, cette course sans fin est un des plaisirs de l’homme et il aime courir après son plaisir…

 

Les moines…Et même le Maître… relèvent la tête et montrent leur incompréhension…

 

- Ah… tu t’agites mon ami… Oui, tu seras en même temps obligé d’aller voir cette Force à l’intérieur de ton corps qui te pousse au plaisir à te faire du mal… et cette Force se nourrit de la Force de la Création qui s’occupe et soutient l’homme…

Tu seras obligé d’aller voir ces deux extrêmes… La Force de la Vie hors cet univers… et la Force à se faire du mal bien ancrée dans cet univers… Et ainsi tu toucheras ton énorme résistance à la délivrance…

 

Il fit silence, puis il dit doucement :

 

- C’est ainsi… La Force de la Création a conduit la constitution de ton corps… Pour La servir… L’autre Force est devenue le Maître de ton corps à travers les sensations… Elle te dirige avec une poigne de fer qui te tord le ventre lorsque tu t’écartes d’elle… Tu vois, mon ami, l’une ouvre ton espace de vie… L’autre le ferme sur elle. L’une donne… L’autre prend… Et si tu ne perçois pas cela dans ton corps, ton corps sera ton pire ennemi… et tu ne sauras jamais ce que c’est que d’avoir un corps pour la Création.

 

La voix cessa un long moment… puis le jeune homme sourit.

 

- Et tu vois, mon ami… L’humour de la situation est que cette Force à se faire du mal n’existe pas en soi… Ce n’est que le mouvement de tes actions qui s’écartent de la raison pour laquelle tu as un corps… Et c’est ainsi que tout est lié !… Et que tu ne peux pas examiner chaque chose comme un analyste, séparant chaque chose du Tout … Tu ne peux être que dans ta vie de tous les jours avec une Flamme d’attention extrême… Et cette Flamme d’attention est par elle-même la Force de la Création en toi.

 

Il se recueillit les mains jointes.

 

- Alors tu vois mon ami… Sans cette Flamme d’attention tu ne peux rien… Et elle ne peut pas venir d’un raisonnement… Elle ne peut naître que d’une PASSION à la vie à découvrir la réalité derrière chaque chose…

PASSION est le mot clé… C’est comme un amoureux qui cherche son amoureuse partout… Il ne sait pas où elle est… mais il sait qu’elle est là. Quelque part!… en chaque chose de la vie ordinaire… Alors il ne cesse jamais son attention !... il ne faiblit jamais… Il a tellement peur de passer à côté d’elle sans la reconnaitre !

 

Il cessa encore. Ils étaient suspendus à ses lèvres, le cœur battant. Ils ne comprenaient plus rien, mais ils étaient portés par ces sons qui sortaient d’un autre univers…

 

- Alors tu vois, mon ami… ma seule question est : as-tu de la Passion en toi?..... Ne réponds pas maintenant, car tu serais un menteur…

……. Car tu vois mon ami… Le seul fait que tu sois dans ce monastère témoigne que tu n’as pas cette Passion qui est portée par tout ce qui est la vie quotidienne… Ici tu es préservé… Tu montres que tu n’es qu’un peureux de la vie… celui qui cache sa peur derrière des murs spirituels… Et qui par l’âge devient un pieux égoïste.

 

Il cessa d’ouvrir la bouche un long moment… Puis aucun nouveau son ne sortit encore.

Il se leva doucement et il partit… Il ne dit rien… Il partit… Il avait besoin d’être seul. Il avait dit ! Tout était dit… Plus tard peut-être… Peut-être “jamais” car sa seule amie est cette Vue Droite sans effort.

 

Le torrent l’attirait et son bruit rugissant allait laver cette intimité avec l’homme.

 

De nouveau, après le repas et la méditation, ils étaient tous là serrés dans le temple. Le jeune Blanc semblait sommeiller, assis sur le coussin central.

Puis il ouvrit les yeux et les porta au-delà d’eux. Il sourit et ils ne surent jamais ce qu’il voyait si loin !

La voix grave reprit, cette voix qui leur tordait les entrailles, même lorsque son son avait cessé de bouger l’air.

 

- Tu vois mon ami… Il y a une question préliminaire : que veux-tu de ta vie?... Que veux-tu en faire?.... Quel est le souffle qui te pousse chaque matin à te lever?... C’est ce premier pas de ta journée qui va conduire ton énergie car l’énergie va où ton attention est… Alors quelle est ton attention à la vie?.... Voilà le vrai problème!

 

Ils écoutaient… Ils tentaient de suivre les mots.

 

- Ne suis pas mes mots, mon ami… Ecoute la musique des mots… Le silence entre les mots… Il y a un rythme!.... C’est lui qui porte la Force de la Vie… Comprends-tu?.... Si tu veux toucher cette Force qui conduit toute chose, Celle qui est au delà de cet univers et le nourrit… cette Force qui a permis la création de cet univers qui est le tien maintenant… il te faut être très attentif au « mouvement » car c’est là où Elle se tient…. Comprends-tu?.... Ni « avant » le mouvement, ni « après » car alors, c’est seulement de l’intelligence de cet Univers… Si tu veux avoir en toi l’Intelligence de la Création, tu dois être dans “le geste”… Comprends-tu?

 

Ils fermaient leurs yeux. Ils laissaient entrer les sons par les oreilles et ils tentaient de ne pas s’opposer à leur mouvement en eux.

 

- Tu vois, mon ami… Sans cette attention au geste, jamais tu ne pourras toucher cette Force avec ton corps et te libérer de tout… et en final de cet univers… Mais voilà, je reprends ma question : que veux-tu de ta vie?... qu’attends-tu?...

 

Hiro leur avait dit comment écouter ce jeune Blanc… Il leur avait donné les clés de “l’écoute sans le cerveau”… Ils essayaient.

 

- Car vois-tu, mon ami, si c’est cette Force qui te passionne, tu la serviras et tu seras un corps pour Elle… Mais si c’est ta libération ou pire ton simple confort qui t’intéresse, tu consommeras cette Force et tu lui demanderas de servir tes aspirations. Alors tu auras un corps pour toi… comprends-tu?

 

Ils ne comprenaient pas. Leurs fronts creusés d’une profonde ride le disaient. Le jeune Blanc perçu la vibration trop lourde qui barrait le chemin à ses mots… Rien ne pénétrait assez!.... Il fallait attendre encore, encore et encore!!!!!.... mais il attendait déjà depuis si longtemps!!!!

 

Il avait suivi le Maître dans son désir de les aider… Mais ils ne comprenaient pas car cela était nouveau pour eux. Ils n’avaient jamais regardé, senti et compris le corps comme un instrument pour permettre à la Création d’exercer sa Force sur la terre des hommes.

Pour eux le corps n’était qu’un véhicule à leur conscience pour se découvrir, aller à la recherche d’eux-mêmes.

Ils ne savaient pas que la pensée est un “sens”, le décodeur de la mémoire. Ils ne savaient pas que la conscience est aussi un “sens”, le décodeur de l’intelligence.

 

Ils n’avaient jamais perçu et senti que lorsque le corps est “pour soi” il est prisonnier des sensations, perceptions, visions… et tout ce qui peut être produit par la Force à se séparer du mouvement naturel de la Création.

Ils n’avaient jamais perçu le contentement, la joie, l’enthousiasme du corps lorsqu’il s’est oublié et se donne pleinement au mouvement.

 

Alors il parlait dans le vide… pour lui… le coude sur son genou et le menton venant dans sa main… Il parlait pour que la Vérité vive sur la terre des hommes… Mais les hommes ne comprenaient pas car ils n’étaient intéressés que par eux…

 

Alors il tenta une autre approche et les mots vinrent sur ses lèvres. Il les lança devant lui.

 

- Vous avez été créés pour servir cette Force de la Création. Elle a besoin de corps pour s’épanouir et rayonner. Elle n’a besoin de rien et de personne pour “être”… Mais elle a besoin des hommes pour agir sur la terre des hommes… Elle ne peut pas le faire toute seule car elle n’a pas de corps… C’est une Intelligence, un regard, une manière de comprendre, d’apprécier chaque évènement de la vie… Cette Force a un “Ordre”… Elle est ordonnée. Elle n’a pas de règles car cela est du domaine de votre univers… mais elle a un Ordre… Et vous êtes créés pour mettre cet Ordre en action dans cet univers… C’est ainsi que cela est!

 

Il laissa le Souffle venir très loin en lui. Il avait besoin de Lui pour remuer leur conscience, remuer la mémoire de la Vérité qu’ils ont en chacune des cellules de leur corps… Mais ils filtrent cette Vérité depuis si longtemps !... Ils leur manquent la sensibilité à la reconnaitre !

 

- Mais vous avez aussi la possibilité de suivre votre propre ordre, celui que vous allez créer par vous-même car il y a une autre intelligence dans votre corps. Elle est liée à votre cerveau raisonné… et pour cela vous allez vous servir de vos sensations comme support pour décider ce qui est bien et ce qui est mal… Cette autre intelligence organise chaque chose de votre vie… Vous commencez alors à vous faire mal car le rythme de l’Univers imprimé dans votre corps n’est plus suivi… Vous commencez à développer en vous cette Force à se faire du mal qui est une force de séparation… car c’est vous qui la créez par votre action contraire au rythme de la Création… Et vous ne pouvez pas contrôler cette Force car c’est tout simplement “vous”…

 

Même le Maître fronce les sourcils. Leurs cerveaux bloquent. Pour eux le « mal », c’est toujours les « autres » … Quelque chose d’extérieur à eux !.... Ils sont bien là, dans ce monastère, dans un combat contre le « Mal » … C’est leur vocation !

Alors la voix grave reprit ses sons et un souffle les poussa dans leur poitrine. Ils eurent une difficulté à respirer et certains mirent leur main sur le sein pour contrôler les battements de leur cœur.

 

- C’est ainsi !.... Vous êtes le créateur de votre propre malheur … Vous êtes ensuite le gardien de votre propre prison !..... Car “Vous” à la recherche de votre propre plaisir ne peut pas contrôler “Vous”…

 

Certains commençaient à ressentir une respiration plus profonde, comme un air qui nourrit… Un air qui n’est pas seulement un air pour respirer.

 

- Voyez-vous… C’est « vous » par votre mouvement erroné qui créez une vibration dans l’air autour de « vous » et cet air devient votre prison car il presse sur vous et oriente votre intelligence … Vous ne vous rendez compte de cette orientation perverse de votre vie que dans la douleur, que lorsque elle vous tient les entrailles et l’incompréhension prend possession de votre intelligence… Alors vous cherchez un moyen de sortir de cette douleur. … Un des moyens privilégiés et vous redonnant une sécurité apparente est d’entrer en religion!... et il existe un grand nombre de moyens religieux !.... comme de vous « donner » aux autres !.... Mais c’est toujours “Vous”…

 

Ils tenaient leur cœur dans la main car les battements désordonnés leur disaient le danger de ces mots qui s’insinuaient dans leurs certitudes. Ils avaient peur et ils la sentaient tenir leur ventre sous une poigne de fer.

 

Alors le jeune Blanc redressa son torse. Les mains à plat sur ses cuisses, les yeux droits, il dit doucement, comme on égrène des mots pour les enfants pour leur laisser le temps de comprendre :

 

- L’esprit qui décide d’aller en religion ou au bordel est le même!.... comprenez-vous?

 

Non, ils ne comprenaient pas… Alors il se leva doucement et ses pieds glissèrent sur le bois. Il ne ferma pas la porte derrière lui.

C’est comme une lumière qui s’en allait avec le désespoir comme compagne.

 

 

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