25. Le Traqueur Silencieux

 

Les moines s’affolaient. Le Maître n’avait pas dormi dans son pavillon ! Ils avaient trouvé la couche vide et froide au petit matin, inquiets de son absence à la méditation du matin qui fut dirigée par Hiro.

 

Ils l’ont cherché dans tous les recoins du monastère. Remplis d’angoisse ils sont venus vers Hiro qui avait le visage des mauvais jours. Les yeux sombres sous les sourcils broussailleux lançaient des flammes. Il n’était pas content. Pas inquiet !... Seulement pas content.

 

Il ressentait la défection du Maître comme une séparation, une rupture aussi avec lui. Il savait où il était : dans la salle secrète, cette grotte sous le monastère creusée dans la roche surplombant le précipice du torrent lançant sa fureur d’être retenu entre les roches abruptes.

 

- Il est là où vous ne pouvez pas le joindre, dit-il aux moines courbés devant lui.

 

Le maître tueur n’avait d’yeux que pour la mince silhouette du jeune Blanc qui déambulait dans la cour d’entrainement de combat. Il regardait les moines se mouvoir, un mince sourire de dédain sur les lèvres serrées.

 

Une lune pleine déjà qu’il venait « vérifier leurs conneries » selon ses propres termes !

 

Mais ses observations sur les postures et les respirations, mais aussi sur les mouvements de combat témoignaient de sa profonde connaissance des corps et de leurs connexions avec la conscience. Il connaissait profondément la connexion entre la main et le cerveau et les moines devenaient de plus en plus respectueux devant lui lorsqu’ils constataient dans leur corps l’effet de ses observations.

 

Hiro, jour après jour devenait inutile pour eux… comme un vieux dinosaure qui n’avait plus sa place dans le jeu de la vie et de la mort… Une insuffisance de connaissances !

 

Le maître tueur s’en était ouvert au Maître et il ne reconnut pas son « vieil ami » dans le sourire triste qu’il reçut à son interrogation. Il se sentit tout seul devant cette perte d’autorité… mais surtout de respect.

 

- Les moines ont maintenant plus confiance en lui qu’en moi ! s’insurgea-t-il devant le vieillard.

 

- C’est juste que cela soit ainsi, dit le Maître… Il connaît mieux les lois de l’univers que nous et les relations subtiles entre la Création et l’Homme.

 

- Mais il fait comme s’il était le Maître, rugit Hiro de colère !

 

- Tu te trompes, mon ami… Il n’est pas un Maître et il le sait bien. Aussi il n’agira jamais comme un Maître… je t’ai déjà dit quelle était la particularité du Maître… à quoi on le reconnaissait comme un vrai Maître, ajouta le vieillard avec un son de reproche dans sa voix lente et fatiguée.

 

- Vous m’avez dit un jour : le Maître est celui qui hurle toujours, la bouche pleine de reproches lorsque les encouragements ne font pas leurs effets…

Puis le maître de combat revint dans sa mémoire et il ajouta, les yeux dans les graviers du sol devant lui.

 

- Vous m’avez dit aussi que le Maître est celui qui enseigne, encore et encore… Aussi nul ne peut devenir un vrai Maître sans avoir beaucoup de Terre en lui… car seule la Terre n’a pas peine à toujours répéter… encore et encore !!!!... Je crois que c’est cela que vous m’avez dit, ajouta-t-il respectueux, les yeux remontant sur le visage du vieillard devant lui.

 

Lui aussi était maintenant un vieux. Il semblait plus vigoureux dans son corps que le Maître, car il venait de ces régions lointaines des steppes sauvages avec le vent comme seule présence, l’eau dangereuse avaleuse des hommes et des bêtes dans les marais, les lions de la montagne rugissant leur famine prêts à sauter sur tout ce qui pouvait être mangé !...

 

Dans ces lieux, les oreilles ne dorment jamais, les yeux ne se ferment pas. Un fil de conscience est toujours en éveil pour reconnaître la mort lorsqu’elle arrive. Il faut être en alerte et cela façonne la chair et les os.

 

Mais maintenant, depuis que le jeune Blanc est là, il se sent vieux. Il se sent fatigué. Il commence à se sentir inutile.

 

- Tu as bien retenu, mon ami, dit le Maître… Mais c’est ta mémoire qui parle, pas ton corps !... Alors ton corps n’a pas retenu et c’est ton corps qui porte ta souffrance de ne plus exister pleinement…

 

Car ce jeune Blanc, « mon fils » maintenant, dit la vérité des corps et des esprits plus que toi.

 

- Alors je ne comprends pas que vous dites qu’il ne joue pas le rôle du « Maître »…

 

- Il ne joue pas le « Maître » car ce n’est pas un Maître… C’est un « Expert »… et tu sais ce qu’est ce type d’Etres très particuliers et uniques dans la formation des Hommes… Te souviens-tu de ce que je t’ai enseigné il y a maintenant trente ans… lorsque j’avais un « autre fils » et que ce fils-là était aussi un « Blanc »… Te souviens-tu mon ami ?

 

Hiro rugit de fureur… Il se leva d’un bond et chercha à sauter par dessus la balustrade et courir dans la cour pour ne plus entendre les mots du « Maître ».

 

Le vieillard tendit son bâton et les jambes de Hiro furent immobilisées. Il tomba le nez sur le bois dur de la véranda.

 

- Ne fuis pas, Mon ami… il y a plus de vingt-cinq ans que tu fuis cela !

 

- Je ne veux pas vous entendre !... Je ne veux plus penser une seule seconde à ce Blanc qui fut votre fils… celui qui devait devenir le futur Maître de la Famille.

 

- Pourquoi? lance le Maître.

 

- Parce que la douleur tord mes entrailles… Je lui ai tout donné. Je lui ai appris tout ce que je savais !....

J’ai veillé sur lui comme une mère sur son enfant… Il faisait partie de ma vie… Il était ma vie et mon espérance !... Non, taisez-vous !... Je ne veux pas réveiller la douleur de mon corps … S’il vous plait, taisez-vous, mon Maître !... J’ai mis tant de temps à faire oublier sa souffrance à mon corps !

 

- Alors, réponds à ma question : que t’ai-je enseigné à propos de ce jeune Blanc qui était devenu « mon fils »… et de la relation entre l ‘Homme et l’Expert.

 

Hiro baisa le bois sous ses lèvres et tenta d’échapper en lui.

 

- S’il vous plait, taisez-vous, mon Maître… Mes entrailles ne veulent plus connaître de nouveau cette souffrance terrible lorsque, un à un, j’ai retiré de son cœur les huit petits bouts de métal…

 

- Cela s’appelle des « balles » dans le langage des hommes… Ne fuis pas la réalité !

 

- Cela ne sont pas des balles pour moi, pleura Hiro à plat ventre sur le bois… Cela s’appelle « la vie qui part ! »

 

- Cela s’appelle la mort de « tes » rêves !... Cesse de fuir !

 

Le Maître hurlait les mots à l’oreille de Hiro allongé.

 

- Il s’appelait aussi « Ange »… Tu te souviens !

 

- Non, je ne veux plus me souvenir… Ce n’est pas le même !... C’est un hasard !.... Il n’a pas le même nom !

 

- Oui, pas le même nom… Mon fils d’avant il avait « Bret » comme nom… Lui il a « Rien »… Ange Rien !

 

- Ce n’est pas le même… Je ne veux pas !

 

- Alors regarde le faire … et cesse de pleurer sur toi et tes rêves de « père » ! susurra le Maître en se redressant.

 

Il laissa Hiro recroquevillé sur le bois et sortit du jardinet par la petite porte qui donnait sur le torrent en furie. Il avait besoin du cri de l’eau pour laver le cri de son cœur en feu.

 

- Vingt-cinq ans déjà !... Je ne croyais plus avoir de nouveau un « fils » … Et voilà celui-là qui est encore plus terrible que « mon » Ange… cette chair que j’ai façonnée pore par pore !

 

Le bruit de l’eau entra dans ses oreilles et les sons glissèrent dans son cœur pour le laver.

 

- Mais « celui-là » n’a besoin de personne… Alors il est « Rien » !... Pourquoi Hiro ne comprend pas?

 

Hiro observait le jeune Blanc qui évoluait parmi les combattants dans leur kimono de combat. Il rectifiait une position, il donnait une directive pour le souffle, parfois il prenait l’arme et montrait le mouvement de corps avec elle. Il insistait sur le regard qui guide l’action. Il montrait comment le geste donnait la mesure de celui qui agissait et révélait le fonctionnement de son esprit.

 

Les moines écoutaient. Ils faisaient ce qu’il leur disait. Ils suivaient ses mouvements et cherchaient à les reproduire en leur perfection.

 

Hiro leur avait demandé ce qu’ils ressentaient dans leur corps et leur esprit lorsqu’ils suivaient les directives du Blanc.

 

- Du bonheur dans le corps, répondaient-ils invariablement…

 

- Un plaisir à l’action, continuaient certains qui entraient plus profondément dans leur ressenti.

 

- Mon esprit se sent à l’aise et dans son élément disaient certains qui allaient encore plus loin en eux…

 

- Je suis heureux d’être vivant et d’avoir un corps, disait invariablement Tong.

 

Les autres moines opinaient de la tête. Tong exprimait en quelques mots ce qu’ils ressentaient en eux, au plus profond. Mais le long moine savait aller à l’essentiel. Il ne se perdait pas comme eux dans des analyses superficielles de leur corps et les agitations de leur esprit.

 

C’est pour cela qu’ils respectaient « Long Jour sans Pain ». Il regardait. Il ne disait rien. Il laissait venir. Il laissait agir la Force Vitale de l’évènement dans son corps sans chercher à intervenir. Son esprit ne se contentait pas d’observer. Il était dans le mouvement et le caressait.

Il lui disait « je t’aime !»…

 

C’est ainsi que le jeune Blanc lui avait dit de pratiquer la vie de tous les jours… et même l’art de tuer était leur vie de tous les jours … aussi il ne devait pas faire une séparation.

 

« Tout est lié » disait le jeune homme.

 

- Oui, tout est lié, répondait le long moine… Mais avec toi il est possible de le sentir physiquement… pas seulement une théorie.

 

Alors le long moine devenait jour après jour une référence pour les autres car il sentait le mieux en son corps le mouvement de la Force Vitale de la vie. Il augmentait chaque jour sa puissance d’action et les autres commencèrent à avoir peur de ses attaques foudroyantes.

 

Ils avaient encore plus peur d’attaquer !... Le grand moine semblait comme absent, indifférent à l’action. Puis, comme l’éclair, son corps n’était plus là !... et l’attaquant sentait la mort entrer en lui.

 

Ils savaient que cela était le fruit des longues heures de nuit qu’il passait dans le jardinet du pavillon du jeune Blanc. Lorsqu’ils hissaient leur tête par dessus le mur du jardinet, ils l’observaient en train de s’entraîner sous l’œil du jeune homme… Mais le Blanc lui avait tout d’abord posé les mains sur son ventre en position allongée. Peut-être pendant un quart d’heure. Puis il lui disait :

 

- Lève- toi et agis avec cela en tentant de le suivre et de ne pas perdre son Intelligence…

 

Alors le long moine se redressait et répétait les mouvements que Hiro avait développés pour eux dans la journée. Mais il y avait alors une autre Dimension !... Ils le percevaient très bien, même par dessus le muret !... Le moine ne faisait plus attention à ses gestes. Le regard n’était même pas à l’intérieur de lui. Le regard était « ailleurs » !

 

- Quelle rapidité dans le déplacement !... On dirait une plume qui se déplace avec le vent !...

 

Ils savaient qu’une Force conduisait Tong de l’intérieur. Ils s’interrogeaient. Ils avaient envie de La connaître mais ils en avaient peur en même temps.

 

Hiro suivait le jeune Blanc évoluant entre les moines. Il se souvenait très bien de ce que le Maître lui avait dit il y a trente ans au sujet de l’Expert. Il lui avait dit « l’Expert enseigne les Maîtres sur les points essentiels de la pratique … l’Expert est un Homme Libre… entièrement !... et sans retour.»

 

Comme ce Blanc maintenant ! Un seul geste, un seul regard, une seule parole et le mouvement se trouvait transformé dans son fondement. Il sentait bien comment se faisait la modification profonde dans le corps et l’esprit du moine !... Mais il ne voulait pas le suivre… Il ne voulait pas le reconnaître !...

 

« Merde, je ne veux pas « voir », c’est clair !... Tout mon corps refuse la réalité devant mes yeux ! »

Il savait qu’il fuyait la réalité car il ne voulait pas souffrir si atrocement une nouvelle fois. Il sait que le jeune Blanc a raison lorsqu’il disait : « vous savez tuer les corps mais vous ne savez pas tuer le mensonge. »

 

En son cœur il sait qu’il aimerait tuer le corps de ce jeune Blanc et il avait peur de lui-même.

 

Le corps du Maître baignait dans la lumière du soleil qui passait le rebord du précipice. Adossé à la paroi, il caressait du bout de ses doigts parcheminés l’un des Livres de la Famille Shin. C’est celui qui relatait l’une des « missions » de ce jeune Blanc mort qui était son « fils » et son successeur.

 

« Mais tu aimais trop les Hommes !... Voilà où ton défaut t’a amené: offrir ton corps à la transformation vers la Beauté de la Vie !... Mais cette femme que tu voulais aider a vidé le chargeur de son pistolet sur ton dos !... Pourtant tu savais qu’elle était derrière toi, l’arme pointée !!... Mais tu as cru qu’en t’offrant ainsi tu pouvais produire le retournement de sa conscience !... Mais elle a appuyé sur la détente et la frénésie du meurtre l’a saisie et elle a vidé le chargeur !... Tu vois, mon fils, tu étais trop gênant pour elle…Ta présence allait l’obliger à changer !... et elle ne voulait pas !... »

 

Il a relu ces quelques mots au milieu du Livre. Il les a relus mille fois depuis vingt-cinq ans !... Que son espoir était là… mais aussi son inquiétude !

 

Extrait des Livres de la Famille Shin.

 

- J’ai vu passer Ange... soucieux et allégé à la fois. Dans l’ombre de la véranda, Hiro, le Chef-cuisinier, se tourne vers le Roshi, assis sur son coussin, à quelques pas de lui.

 

- II commence à sortir son problème, glissa le vieillard à la nuit.

 

- Vous croyez qu’il y parviendra?

 

Quelques secondes s’égrènent dans le silence.

 

- C’est un homme fort.., il préférera mourir que d'être incomplet.

 

- Un mort ne sert plus à rien, souffle Hiro.

 

- Pas lui... Lui, il ne servira à rien, s’il n’est pas complet.

 

Hiro médite ces paroles. Le silence, de nouveau, les enveloppe.

 

- Sa destinée ne peut pas se satisfaire d’un moyen terme.., n’est-ce pas? Le Roshi opine.

 

- L’eau du torrent doit rejoindre la mer.., pour que la mer redevienne l’eau du torrent.

 

Ainsi parlait le Maître du monastère.

 

− II en est donc à sa dernière étape?

 

Le Maître ne répond pas; c’est évident.

 

Le maître-cuisinier, qui pendant des mois, a pris tant de soins de ce jeune Blanc, il y a neuf ans déjà, pour le ramener à la vie lorsque le Maître l’a trouvé quasi-mort dans la forêt, a le cœur qui se serre d’espoir mais aussi d’inquiétude.

 

- II peut toujours en mourir?

 

- Oui... il peut toujours, répond le Roshi.

 

- Tu as bien relaté, dans les écritures de la Famille, toutes nos constatations sur ce jeune Blanc?

 

- Oui, au jour le jour, assure Hiro.

 

Le Roshi réfléchit un instant.

 

- II faudra garder cela très secret..., s’il meurt...

 

- Et s’il ne meurt pas ? demande Hiro.

 

Un sourire s’épanouit sur les lèvres du Roshi, un sourire de Bouddha.

 

- Alors il renversera le Monde !

 

Son cœur gonflait sous ces mots.

 

Fin de l’extrait du Livre.

 

Maintenant, il y a l’autre Blanc, celui qui occupe le pavillon à côté du sien.

« Pourquoi Hiro ne comprend pas que c’est « Lui » !... Il s’enferme dans sa solitude de ses peurs… Cela lui complique encore plus son mouvement pour tenter de maîtriser cet incroyable jeu de la vie et de la mort devant lui »

« Ainsi mon « fils » revenu dit peut-être la vérité. Je ne suis qu’un pauvre con incapable de n’avoir même pas réussi à changer celui qui est le plus proche de moi…qui continue à fuir devant la vérité ! »

Il sait que Hiro a l’impulsion de tuer ce nouveau « fils »… Il veille !... Il a dit à Heidi de suivre pas à pas le corps du jeune Blanc. Elle l’aime si profond dans son cœur qu’elle sentira si la mort s’approche de lui ! Alors elle criera à pleins poumons et il agira comme la foudre… même s’il doit tuer son vieil ami !

Il ouvre le Livre qui relate la mission de son fils qui lui a demandé le plus de souffrance. Son corps porta longtemps la marque de ce garçon qu’il a fait entrer en lui pour le sauver une seconde fois de la mort. Il s’appelait Stéphane. Un nom du pays de son fils. Il lui avait demandé de retourner en France car ce garçon criait dans le Vide et l’Univers en était blessé. Il fallait régulariser cela. La Famille Shin est là pour cela : que l’harmonie de l’Univers puisse se développer dans celui des Hommes debout sur la Terre.

 

La première page du Livre disait :

 

1. Le Traqueur silencieux et l’Enfant

 

Il fixait un point à l’horizon, au-dessus de la crête Ouest qui grossissait. Cela venait vers lui.

Alors il sut que le pigeon lui apportait un billet du Maître. Il descendit la pente raide vers le gros rocher de la cuvette. Ses pieds nus ne se blessaient pas dans les silex coupants comme des lames : une longue habitude.

 

Il dégagea une pierre masquant un trou entre rocher et caillasse et en sortit une cache de bambou. Il répandit du grain sur le sol et remplit d’eau la toile accrochée à la paroi.

 

Puis il remonta vers la grotte cachée au fond de la faille, juste une entrée de trou d’homme avec un replat devant lequel il pouvait tenir assis en lotus.

 

Il ne se préoccupait plus du pigeon; il savait qu’il porterait une bague rouge.

« J’ai besoin de toi, mon fils »

 

Il lui restait ce soir et cette nuit à lui, encore. Il parcourut l’horizon, le vide au dessus des crêtes, les pentes sans herbe, sans rien. Ici, c‘était trop haut. Seul le vent se fendait sur les pointes de cailloux, le vent et les aigles.

 

Il ferma les yeux, centra sa respiration à trois doigts en dessous du nombril. Il compta cinq fois puis souleva les paupières pour laisser naître deux fentes étroites qui tiraient vers les pommettes.

 

Son regard n’était plus en extérieur. Il voyageait à l’intérieur de lui-même et le sourire étira les lèvres.

 

Demain sera demain, le présent de demain. Il lui faudra lâcher le pigeon, fermer la grotte avec des pierres, puis redescendre dans la vallée, chez les hommes. Il rencontrera les marmottes plus bas, bien avant le monastère. Il sait qu’il s’allongera dans les alpages, sans bruit, à les regarder courir autour de leurs mères qu’elles ne quitteront pas de plus de deux mètres, sans un rappel strident de cette reine campée droite sur son caillou, surveillant tout. Rien ne lui échappait.

 

Puis, il longera la crête et durant des heures, le monastère sera sous lui, niché dans le creux à l’abri des vents, tout contre le torrent qui faisait là un méandre où naissaient les grenouilles qui tenaient compagnie au pavillon d’Ouest accolé à la palissade de bois.

 

Il atteindra la porte à la nuit et la porte s’ouvrira devant lui sans qu’il lui soit besoin de frapper la cloche de bronze. Il la passera, saluant le moine engoncé dans ses robes car il ne fait pas encore très chaud en ce printemps. Pour lui, la neige aura quitté ses semelles depuis bien longtemps déjà.

 

Il traversera la cour puis gagnera deux jardins qu’il longera. Il sait que HIRO l’examinera des cuisines, cherchant une trace de fatigue, de blessure du corps.

 

Il continuera et poussera de la paume le portillon de bois entre les épineux. Au fond, contre la palissade, le pavillon Ouest, celui du Maître. Le parfum du thé brûlant viendra à lui et il ira s’asseoir sous la véranda.

 

Le vieillard le regardera venir, les yeux mi-clos. Ils ne diront rien. Ils boiront. Trois tasses.

 

Il cherchera sur son corps la trace d’une blessure de l’âme.

 

Alors, il sourira et dira à son fils pourquoi il le fait sortir de sa montagne.

 

 

 

 

 

***********************