27. Ce qui est autour...

 

Les poils du jeune Blanc frisaient sous le tissu de la tunique. L’air vif n’en était pas l’origine. Il connaissait cette réaction de son corps : on activait une action magique sur lui!

 

Il marcha sur la sente qui remontait le torrent. Il utilisait de petits pas… comme une vieille précautionneuse peureuse de toucher le sol et de ne pas buter sur les pierres.

 

Plus il s’éloignait du monastère, moins ce frisson frémissait sur sa peau. Ses poils se couchèrent et prirent de nouveau leur souplesse.

 

Lorsque les bâtiments ne furent que des taches brunes posées au sol, la Douceur caressa de nouveau son corps. Alors il passa la crête et il pénétra dans le vent du plateau. La vallée du monastère n’était plus. Seul l’acier du froid l’environnait!

 

La lourdeur du corps et les frissons le quittaient. Les os devenaient de nouveau sensibles à son Souffle.

 

« Cela vient donc bien de cet espace-là !.... le monastère ! »

 

Alors il avança sur le méplat coupé par la glace du vent, jusqu’à ce que s’évanouisse la mémoire du monastère dans son corps.

 

Lorsqu’il reprit pleinement conscience de lui-même, tel que son corps connaissait son corps, il revint à petits pas. Il passa les crêtes et il reçut dans sa poitrine le choc de la radiation des bâtiments qui apparaissaient au creux de la vallée, tout contre le précipice du torrent.

 

« C’est bien cela… Là-dedans on procède à une magie contre moi ! »

 

Alors il descendit la pente, attentif à chaque frémissement de son corps, à chaque sensation de ses organes. Ainsi il apprenait quel mouvement l’on tentait d’imprimer en lui.

 

« Ils veulent m’immobiliser !... salopards ! »

 

Car l’immobilisation était la pire des situations pour lui !... La mort de la vigueur de son esprit se trouvait au bout de cet état immobile. Le Yam ne peut pas vivre dans un espace immobile… dans un espace lent et limité, il sera en colère. La fureur sera son pain quotidien… mais l’immobilité est le pire car cela est la mort de sa vibration…

 

« Mais je serais alors leur nourriture car je devrais rester dans leur espace !... C’est cela qu’Ils veulent… »

 

Le vent continua dans ses cheveux tant qu’il resta sur les crêtes. Son Intelligence lui disait dans son corps la réalité de l’action contre lui.

 

« C’est toi… vieillard sénile !... Cela ne peut qu’être toi ! »

 

Il était maintenant le temps de redescendre dans la vallée. Derrière son front se logeait l’interrogation : « mais pourquoi en même temps je t’aime tant ! »

 

Maintenant à grandes enjambées, il gagna l’enceinte du monastère et sauta par dessus le muret du jardinet de son pavillon.

Le combat se précisait !

 

Le vieux Maître caressait de sa paume le Livre de la seconde mission de son fils « d’avant ». Toute la nuit il relut les mots inscrits par les scribes de la Famille. Il les connaissait maintenant… pas seulement le sens dans son cœur… mais ils étaient aussi imprimés dans son esprit. Il a utilisé ses pouvoirs de la mémoire pour retenir chaque syllabe, chaque respiration de son fils « d’avant ».

 

Maintenant il pouvait s’installer en tailleur, le souffle dans son ventre, le cœur au plus profond de la Terre des Hommes. Il était prêt à utiliser la radiation de son fils « d’avant » pour imbiber son fils de « maintenant ».

 

« Ainsi tu Te reconnaîtras en chacune de tes fibres… et ta mémoire reviendra… de ce temps où tu aimais les Hommes… Ainsi tu resteras avec nous… car tu es curieux… et j’espère que tu n’as pas encore compris en ton cœur blessé que c’est par la curiosité que le Diable tient l’homme dans sa Maison et a organisé sa séparation avec la Dignité Primordiale de l’Univers ».

 

Il ouvrit les lèvres. Des sons vinrent du plus profond de son ventre. Ces sonorités sonnèrent comme le vent qui se heurte au bois et qui le fait gémir.

 

Il commença à égrener les mots du Livre de la rencontre entre son fils d’avant et de l’enfant assassiné.

 

L’air frémit.

 

Extrait du livre de la Famille Shin

 

3. La Police

 

Y a tout de même un truc qui me gêne aux entournures. NOUS, nous sommes des assassins. Pas des flics. Y a d’ailleurs une incompatibilité caractérielle entre nous.

 

Pour tout dire, comme je vous ai toujours promis de vous dire la vérité et rien que la vérité, on n’a pas le même regard sur l’assainissement social.

 

ILS vont plus loin !

 

ILS nous donnent la chasse !

 

C’est pas Dieu possible, ce truc !

 

C’est le vice de cette foutue société qui nous fait payer patente, aucune exonération d’impôts, les charges sécu, la cotisation à la formation permanente des jeunes, la vignette… les pots de vin… et en final, ILS nous emmerdent.

 

D’ailleurs, pas la peine d’être assassin. Choisissez par exemple un art moins… comment dire ?... moins spécialisé, demandant moins d’investissement personnel, en un mot, un art moins noble… par exemple, je ne sais pas, moi…tiens : artisan. Et bien, c’est le même tabac !

 

Si mes souvenirs sont bons, on a dû couper la tête à un roi pour moins que ça. Mais ce qui me surprend, c’est que ça continue à exister. Peut-être êtes-vous maso. Des fois !

 

Mais lorsque l’on y regarde mieux, on s’aperçoit que ceux qui mettent en œuvre et en application ces sucions, font eux aussi partie des mecs sucés. Dites ? Ca ne vous a pas étonné un petit peu ?

 

Si le sujet vous intéresse, écrivez-moi un poulet. Nous pourrions, par exemple, regarder de très près ce qui valorise la structure des deux premiers cerveaux humains, le reptilien et le limbique.

 

A moins que vous ne préfériez me suivre dans le kensho. Là, c’est la manière du Ciel ! Mais si la terre vous tient trop aux pieds, y a possibilité de comprendre par là. Mais HÉLAS, pas de s’en sortir.

 

Et c’est très justement à cette articulation de la compréhension que vous baisent tous les psy. A tous les coups.

 

Donc, moi, nous, la famille SHIN, notre structure de compréhension n’est pas celle des flics.

 

Pourquoi donc « Petit Père » m’a filé cette affaire ? Vous conviendrez avec moi, du moins j’espère, qu’on entre dans une enquête policière classique, même si la police Franc a déclaré forfait. C’est triste pour le Stéphane de se faire repasser à 12 ans, vous en convenez ? Mais c’est du boulot de flic.

 

Ce truc me trotte dans la tête depuis mon départ de l’Asie. Je vous en fait part pour ne rien vous cacher, comme promis.

 

Alors, pour moi, il n’y a qu’une donnée véritable sur laquelle je puis m’appuyer : il faut croire en « Petit Père ». Ce vieux gonze d’asiatique tout ridé et malin comme un singe, qu’il imite d’ailleurs à la perfection, croyez-moi sur parole ! veut encore me mettre à l’épreuve. Une manière d’utiliser des évènements extérieurs qui ne nous regardent pas à priori, pour m’obliger à sortir des conneries que je garde encore en moi.

 

Vous voyez donc que cette enquête est double.

 

Y a le Stéph.

 

Y a moi.

 

Une manière qu’il a aussi de me dire que je peux y aller franco de port et d’emballage. Vous pensez bien que j’ai compris direct l’autorisation à la déconnante ! Je crois qu’on va bien rigoler.

 

Et d’abord, les flics, je n’aime pas. Viscéral. Y a un relent suspect dans le choix de cette profession.

 

Tandis que celle d’assassin, pardon ! ça c’est du beau monde !

 

Etonnez-vous, après tout ce que je viens de vous raconter, que je me pointe à la maison poulardin les mains dans les poches et mon plus beau sourire aux lèvres.

 

Là, je charrie un peu.

 

L’emmerdant de vous avoir promis de vous dire la vérité et rien que la vérité, c’est que je ne peux pas déconner avec vous. Vous aviez remarqué ? Donc, je charriais.

 

Lorsque j’arrive chez les poulets, service direction, je commence par garer la chignole devant le trottoir, rouge et blanc. Le préposé à la guérite se précipite, tout baveux, déjà heureux de shooter un mec en jaguar.

 

- Dites donc ! VOUS !...vous vous croyez où ?

 

Le VOUS tourne la tête, sort de la bécane et ferme la porte.

 

Le IL, il en reste coi. J’ai envie de lui dire qu’avec les mouches qui passent, ce n’est pas très sérieux, mais ma bonne volonté est stoppée par sa paluche qui enserre mon bras avec mouvement de poussée pour sûrement me mettre à plat ventre sur le capot.

 

Moi, vous me connaissez. Bonne pâte, y en a pas deux comme moi. Je ne suis pas contrariant pour un sou !

 

Je ne résiste pas à sa poussée. IL, il accentue son mouvement, certain de l’action menée à bien selon son manuel… et IL, il se retrouve allongé sur le capot. Comme il a plu et que c’est glissant, IL, il a continué sa lancée dans le vide et comme très sûrement sa tête est trop lourde de pensées célestes, le choc avec la bordure du trottoir a fait un bruit mou.

 

Du moins c’est ce que j’ai tenté d’expliquer aux trois malabars qui sont sortis en trombe de derrière la porte vitrée.

 

ILS, ils n’avaient aucune connaissance de l’aïkido. Pour des flics, c’est surprenant. Pourtant une manière très efficace de mettre un adversaire hors action en utilisant sa seule énergie. Sans brutalité.

 

Mais peut-être, sans vouloir être mauvaise langue, est-ce pour ça que ces techniques ne sont pas connues de la maison poulagas. Préfèrent sans doute quelque chose de plus… comment dire, sans toujours être mauvaise langue…voilà ! : brutal. Avec le sentiment profond d’avoir cassé. Et le contentement qui va avec.

 

D’ailleurs, si j’avais eu trois bras, ILS, ils auraient préféré. Y a donc un troisième déconfit, tout tristounet de ne pas participer activement, qui reste derrière. Sa participation est gutturale et bientôt, des fenêtres s’ouvrent en façade, des gus s’empressent sur le gus au sol qui n’est pas moi mais celui en uniforme, et tout le monde s’agglutine, me montrant du doigt, déjà entouré, maintenu.

 

Ils veulent m’entraîner dans leur bicoque. Vous pensez bien que je ne résiste pas. Puisque c’est là que je vais, justement !

 

Vous avez remarqué que dans ces cas-là, le populo a tendance à faire ripette. Comme dans le métro lorsqu’il y a une nana qui se fait dérouiller.

 

Et tout ce fourbi, pourquoi ?

 

J’avais garé ma jag au bon endroit. Celui des exclus des règlements. Comme eux. Quoi de plus naturel, en somme !

 

Et puis voilà que le gus préposé dans sa guérite qui… Mais je ne vais pas vous refaire l’histoire.

 

Vous me direz peut-être que j’aurais du montrer ma brème, le faire blêmir, le mettre au garde à vous, le … Mais c’est pas ma manière.

 

Peut-être la vôtre. On ne sait jamais ! Vous savez, dès qu’on a chopé une quelconque autorité !

 

Comme ça, l’histoire est réécrite avec constance. Par les adjudants-chefs. Et vous croyez que c’était par les officiers ? Le problo est plus astucieux. C’est pour ça qu’il est toujours plus difficile de deviner qui est l’exploiteur et l’exploité. Peut-être à tour de rôle. Sûrement.

 

Mais si vous dites : moi, je cesse lorsque les autres cesseront, on y est encore à la saint-glinglin.

 

Pendant que je vous cause, je vous garantis que mes 60 kg tous mouillés ne font pas le poids avec ces deux malabars qui me soulèvent par les épaules, les deux poignets maîtrisés selon la technique du manuel, dans le chapitre 4, sous la rubrique 25, celle qui s’intitule : « l’art et la manière de choper un gus et de le bloquer ».

 

Sympas, ils ne me font même pas toucher terre en montant les cinq marches du perron. Au moins, comme ça, je ne salis pas mes pompes sur les crottes de chien.

 

Et puis, quand on arrive au palier devant la porte vitrée qu’un vieux teigneux tient ouverte devant moi, mais je vous assure !, pas courbé pour un sou, plutôt rigolard, je…

 

Mais j’ose à peine tellement cela va vous paraître pas gentil. Comme je tiens à votre estime, mieux vaut penser que c’est le vent qui souffle en rafale qui lance mes pieds en arrière. Comme une feuille morte, quoi !

 

Et puis, ce sacré vent agité fait osciller mes petits petons. A qui la faute si trois mentons sont sur la trajectoire !

 

Comme je ne veux en aucun cas causer scandale, vous commencez à me connaître, je ramène mes pieds à la verticale, mais ce vent... une vraie teigne ! Il me refout les guiboles vers l’avant et p… J’ose à peine tellement je suis confus ! Pour les roupies des deux mecs en face.

 

Comme cette situation n’est plus tenable, vus tous les cris qui s’élèvent dans la rue et qui vont finir par troubler l’Ordre Public, ce qui n’est pas correct pour des flics, vous conviendrez avec moi ! Je tente de me remettre sur mes deux jambes, me soustraire au vent avec les deux pieds bien ancrés au sol. Je plonge les deux bras entre mes genoux, les deux malabars qui me tenaient trop fortement, plongent avec moi. Je vous jure ! Seulement un hasard si leur menton rencontre mes genoux qui remontaient comme des pistons. D’ailleurs ! Pourquoi ils remontaient ceux-là ! Faudra que je le leur demande, une fois que j’aurai du temps à perdre. Bref ! Un gâchis, des cris, le cercle qui se fait derrière moi…

 

- Attention, il veut s’enfuir !

 

Mon Dieu ! Que vont-ils penser de moi ! Et tout ça pour deux rafales de vent ! C’est pas Dieu possible ! Vous voyez comme on est peu de chose.

 

- Attrapez-le ! Il va se tailler dans la circulation !

 

Sont cons, ou quoi ? Puisque je vais à la maison Poulagas.

 

J’entre donc par la porte vitrée. Eux, ils restent cons, vu qu’ils faisaient barrage derrière.

 

Y a le schnock qui ne salue toujours pas. Y a de l’éducation qui se perd ! Même chez les vieux. Mais faut comprendre, il doit avoir un problo à la bouche, vu le râtelier tout ouvert qu’il présente.

 

Moi, vous me connaissez !

 

Propre, et tout… ne voulant jamais déranger, préférant son passe à une clé, ne tuant qu’à l’occasion et toujours en silence, jamais un mot plus haut que l’autre.

 

Pour vous dire que je referme la porte derrière moi, comme les gens polis. A clé. Et puis, ce sacré vent ! Par sécurité, pour préserver le matos de cette maison qui m’accueille si chaleureusement, j’y ajoute les deux barres de fer qui traînaient à côté. Avec le cadenas double torsion dont la clé va dans ma poche pour ne pas traîner partout.

 

Dites ! Vous n’aimeriez pas un gendre comme moi ?

 

Maintenant, je puis entrer dans le hall tout tranquille. Le vent ne démolira pas la porte. Les flics dehors, non plus. Car s’ils peuvent tirailler dans la rue et produire quelques bavures sans gros dommage, vues les condamnations de principe qu’ils se tirent… en revanche, s’ils démolissent le matos !... alors là ! Pardon ! Toute la hiérarchie qu’ils ont sur le dos…

 

Et puis, la clé ? Si je vous disais que je ne sais déjà plus dans quelle poche elle est. Peut-être bien, d’ailleurs, que je l’ai fourguée au passage dans la grande potiche de fleurs au milieu de l’entrée. Ne vous bilez pas, c’est du synthétique. Je préfère vous le dire directo, vu que vous alliez peut-être croire que je démolis du « naturel ». Vous savez bien que j’ai pris ma carte d’abonnement annuel au « réseau vert ». Du moins, un « vert » qui a tout de même un peu la couleur verte. Faut dire qu’avec ce que s’envoient les écologistes en pleine poire, vous seriez bien en peine de dire qui est vert de vert de gris!

 

Et tout ça dans la foulée décontractée, avec mon futal de velours. Le tout, vers la nénette de soixante tickets qui trône derrière son turbin, juste derrière le pot de fleurs.

 

- Bonjour, chère Madame, je fais.

 

Doit aussi avoir un problo de râtelier. Avec le vieux à la porte, ça fait deux. Je ne savais pas que la maison poulagas recrutait sur les listes de dentistes. Peut-être vous ? Vous le sa… Non ! Vous me l’auriez dit. En chronopost. Ce truc qui arrive plus vite que ce qui n’est pas retardé.

 

- J’ai rendez-vous avec Monsieur le Directeur, je fais, histoire de rabattre la mâchoire de dessus sur la galoche qui lui râpe le menton.

 

- Vous aviez…?

 

La pauvrette ! Elle ne peut aller plus loin. Faut dire qu’elle devrait élever la voix pour couvrir les bruits derrière la porte vitrée. Les coups de poings aussi. Mais je vous l’ai dit. La maison poulagas est sérieuse pour le matos. Très. Pas de soucis à se faire. Clean derrière.

 

- Ange Bret je lui fais en articulant, manière de forcer sa compréhension.

 

Là, j’ai dû me gourer. Car du coup, elle s’affole, se redresse avec le fauteuil qui va en valdingue, le raccrochage in-extrémis au pot de fleurs qu’elle prend sur les godasses cloutées… bref !, je vous dis pas !

 

- Monsieur le Commissaire Divisionnaire Spécial Détaché à l’Elysée et au …

 

- Bret… tout simplement, je lui fais, histoire de prendre un raccourci.

 

Elle opine, fait le geste connu « c’est par là », avale sa salive, du moins essaye et veut me précéder dans les escaliers.

 

Moi, bonne pâte, je veux pas abuser, vu aussi le tremblement qui l’agite, je voudrais pas servir de SAMU.

 

Donc, je lui demande tout gentiment de m’indiquer l’étage, la porte et que pour le reste, elle peut continuer tout tranquillement à chercher un élastique assez costaud pour retenir sa mâchoire inférieure qui prend de sacrées rides. Par gentillesse, elle peut chercher la paire. Le vieux à l’entrée semble aussi en avoir besoin.

 

Moi, vous savez, je ne pensais pas devoir un jour faire aussi grosse impression sur des personnes d’un certain âge, et donc, par définition culturelle, « posées ».

 

Vous voyez bien que l’on se trompe souvent !

 

Trois étages. Il crèche au grenier, le Dirlo ! Veut sûrement profiter de la vue. Là, tout est feutré. Un huissier dans le couloir. Portes capitonnées de cuir et doubles avec antichambre.

 

Le gus compassé repose le phone sur la fourche lorsque je pointe mon nez. Vu que la caissière d’en bas a retrouvé son souffle pour remplir ses dignes fonctions d’informatrice.

 

Le compassé s’en met une autre couche d’amidon. Au point que LUI AUSSI, sa mâchoire a du mal à se dérouiller. Comme je suis un mec toujours rapide, je lui indique la porte du doigt. La plus cossue, naturlich. Il fait oui de la tête.

 

Donc, j’entre.

 

Sans frapper.

 

Par correction, je ne vous dirai pas à quoi Monsieur le Directeur passe ses heures de service. Gentil, j’ai bien voulu attendre cinq minutes qu’il se lave les mains.

 

- Monsieur Bret… je… l’Elysée, LE…

 

Je lui souris gentiment. Je n’ai tout de même pas voulu lui serrer la paluche. Des fois !... On sait jamais ! Vus ses petits jeux solitaires.

 

- Monsieur le Directeur ! Je vous en prie très instamment, nous sommes entre gens du métier, laissons donc les titres, directives que vous avez reçues de l’Empereur, les …

 

- l’Empereur ? Il s’exclame. Et lui aussi reste la gueule ouverte.

 

Pour moi, il doit y avoir un mauvais fonctionnement de la ventilation mécanique contrôlée.

 

- Ben oui, le mecton que les français ont mis au pouvoir. Vous connaissez, j’espère ?

 

Il fait « oui » de la tête. Ca va commencer à être fastidieux dans cette bicoque, si chacun s’ingénie à se décrocher le râtelier et à compléter par des oscillations de gorille.

 

Gentil, je lui propose de me mettre en rapport avec les deux inspecteurs qui se sont occupés de l’affaire, et du commissaire qui les contrôlait. Allons au plus court. Je ne sais pas si c’est le temps de Paris, mais je trouve que… pas vous ? Une pollution atmosphérique qui… peut-être… les comprenettes qui ralentissent aussi rapido ! Vois pas une autre explication.

 

Le Monsieur, qui, lui aussi, se veut du type préfabriqué des hauts fonctionnaires, avec son costard fil à fil, rayures rouge sur fond gris et tout le tintouin qui va avec, s’assoit derrière son burlingue qui se veut « empire », comme de bien entendu, et tente de sourire finement.

 

- Je solliciterai votre discrétion bienveillante, Monsieur le Comm… Monsieur Bret. Vous comprenez aisément la dureté de ma charge … parfois, il est nécessaire quelques soulagements pour continuer à assurer la tête froide et…

 

- Je vous comprends parfaitement, Monsieur le Directeur. Faut que le feu sorte par quelque part. Une bonne espagnole me disait quand j’étais gosse, que les cojones en feu qui ne fonctionnent pas, et c’est la tête qui pète.

 

Et le voilà qui élargit son fin sourire en se calant dans son fauteuil ; moi, impec comme vous me connaissez, je continue à lui dorer la pilule.

 

- Et puis j’apprécie à sa juste valeur la bravoure d’un brave solitaire. Pas possible de mitrailler à tout va, avec un bilan séro-positif. Par vous le sida ne passera pas. En haut fonctionnaire valeureux, vous vous conformez avec rigueur à la publicité gouvernementale. Quitte à vous contenter de l’imagination. C’est une bonne note de plus à votre dossier et, avec votre permission, je me permettrai d’en toucher deux mots à l’Empereur lors de notre prochaine bouffe.

 

Vous pensez faire plaisir. Et le mec vous fait une gueule longue comme un jour sans pain. Y a à désespérer ! M’enfin ! Qu’est-ce que j’ai dit pour qu’il se raidisse de la sorte ?

 

Quoi de plus naturel en somme, que d’être séropositif ! Je ne vois pas où il y a problème. Curieux l’éthique de ces énarques qui font la main tendue d’un côté et la moue de l’autre. A moins ENCORE, que tout ce biz bise, ce soit de la fine politique.

 

- J’apprécie à sa juste valeur l’intérêt que vous me portez, se racla-t-il la gorge, mais je ne voudrais pas soustraire Monsieur le Président de ses lourdes charges avec mes… comment dire ?... vous voyez ce que je veux dire, cher Monsieur Bret.

 

Je ne vois pas très bien mais j’ai fait comme.

 

- Je suis étonné d’entendre pour la première fois votre nom, et ce, malgré le titre prestigieux qui est le vôtre… Je croyais pourtant être bien informé des gens si proches de NOTRE Président. Voyez comme on peut se tromper !

 

- NOTRE EMPEREUR sait garder sous la main des hommes valeureux, incognito, pour régler quelques unes des affaires d’Etat, si gênantes parfois, je lui fais.

 

La gueule qu’il aurait tiré si… Mais passons. Je roule pour Stéphane Cola. Ne pas oublier. Faute de quoi je suis capable de me foutre de la tronche de ce mec-énarque jusqu’à ce soir, juste pour soulager ma vessie.

 

Je lui rappelle donc le sujet de notre si intéressante rencontre.

 

Il se rase le menton de sa paume, soupire… bref ! Tout ce qu’un personnage dans sa position et fonction peut inventer pour témoigner de la charge écrasante qui est la sienne.

 

- TRÈS étonnante, cette mort. Si ce jeune garçon de 12 ans, je crois ? n’avait pas prévenu de sa mort, on aurait pu croire à un accident. Un sac de charbon aurait pu glisser et l’assommer. La mort s’en serait suivie par étouffement.

 

L’énarque regarde au plafond. Moi, la galoche et mes mots ne semblent pas lui faire très plaisir.

 

- En considérant très normal cette manière qu’ont les enfants de nos jours, de se promener la nuit dans les caves à charbon des immeubles parisiens. De plus, en pyjama et nus pieds, histoire de faire râler leur vieille au matin, je lui fais, juste pour voir la galoche esquisser ces sourires subtils et tout remplis de sous-entendus lorsque l’on cause à un double con mais qu’on a la délicatesse de ne pas le lui dire. Manière de ne pas le vexer. A la télé, dans les débats, c’est à celui qui aura le mieux mis au point SON sourire.

 

- Je reconnais, cher Monsieur le commi… Monsieur Bret que certaines anomalies demandent quelques réflexions… Comme cette porte d’immeuble fermée à clé. Le gardien n’a ouvert à personne cette fatidique nuit, ajouta-t-il, histoire de me montrer qu’il connaissait bien son dossier en mec consciencieux qui doit MÊME s’exécuter une branlette à heure fixe pour garder la tête bien froide des mecs TRÈS soucieux de LEUR charge.

 

- Et le suicide fut écarté par les fli… les enquêteurs ? Je fais.

 

- Tout à fait ! Un gamin de 12 ans ne se suicide pas, enfin !

 

- Et il n’a jamais rien dit de ses persécuteurs ? Même au commissariat de quartier. Pourtant, il connaissait l’agent qui l’a reçu.

 

- Pas un mot. Il s’est contenté d’affirmer qu’on voulait le tuer. Il demandait la protection de la Police. Il a toujours refusé de fournir le, ou les noms de ses possibles agresseurs… Vous voyez que dans ces conditions, il était difficile de porter fruit à ces allégations. Le commissaire, à très juste raison, n’a donc pas donné suite à cette demande et …

 

- Et le môme est mort.

 

- Pardon !... je ne vois pas ce que nous aurions pu faire d’autre ! L’effectif n’est pas assez nombreux pour…

 

- Et même tabac avec l’instit, le cureton et tutti quanti.

 

- Même « tabac », il me met dans les gencives entre ses lèvres pincées. Doit pas trop aimer mon vocabulaire. Heureusement qu’il n’a pas connaissance de mon ortografe ! Mais, même sans ça, je sens bien que je baisse à vue d’œil dans son estime. Va ! Je le saisis bien. Il est en train de piger qu’on ne fait pas partie de la même crèmerie. Sûrement pas les mêmes méthodes. Et ce truc commence à l’inquiéter. Je le vois dans ses yeux : « encore un de ceux qui foutent la merde partout où ils passent ! » je l’entends décoincer.

 

- Et les enquêteurs ont suivi toutes les pistes possibles, même les plus incongrues ? Je lui fais, histoire de le rappeler à plus de convenance pour mon titre ronflant.

 

- Même celles-là !...Et rien. C’est à ne plus rien comprendre. A croire qu’il s’est tué tout seul, ce gosse !

 

- Juste pour emmerder le populo.

 

- Ah ! Ne me parlez pas de lui. Sans LUI, ces journalistes ! Ces… ! Nous n’en serions pas là. Affaire classée !... Je vous souhaite bien du plaisir, Monsieur le Commissaire Divisionnaire Spécial détaché à l’Elysée et au…

 

- Exact, je lui fais.

 

Histoire de raccourcir et de lui casser la chique.

 

Il a compris mes niaiseries, le mec ! Maintenant, il renvoie l’ascenseur. Manière subtile de ceux qui veulent aller loin. Y a plus qu’à me casser la gueule, et il y aura au moins un mec dans la salle pour se marrer.

 

Les fesses commencent à s’ankyloser dans ces fauteuils trop moelleux. Le congé pointe. Juste encore à me faire communiquer l’intégralité du dossier. Et à interviewer les flics laborieux qui ont planché sur le sujet Stéph. En voilà un qui commence à m’interroger ! Du pas banal. Je vous l’avais dit d’entrée de jeu. Vous voyez bien que je ne vous cache rien ! »

 

Fin de l’extrait du Livre de la Famille

 

 

Le Maître laissait les sons vibrer l’air et le vent les envoyer à son fils de « maintenant ».

 

Son corps lui disait la réussite du transport de la Force des Hommes qui veulent rester sur la Terre. Il savait son fils enveloppé d’Elle. Hier soir il avait mis deux gouttes d’un léger somnifère dans le thé du jeune Blanc.

 

« Ainsi ton corps un peu engourdi ne se rendra pas compte … Quelques secondes suffisent pour que la Force de la Terre endorme la conscience de l’Homme Debout… C’est si vite fait, sourit le vieillard !... Et c’est là le danger de l’homme qui ne sait pas être assez rapide dans son action. Il reste alors dans la maison des Hommes prisonniers de la Terre.

 

Le jeune Blanc frémissait de tous ses poils… Il comprit l’attaque. Il fallait qu’il agisse dans l’instant pour rompre la magie qui tournait autour de son corps… Il sentit la faiblesse le gagner…

 

Comme une fatigue profonde du corps qui invite à aller sur la couche et à « récupérer » ainsi…

 

Mais il savait que cela était l’invitation de la Terre à mourir pour Elle…

 

Il devait agir vite !… Son corps commençait le vertige qui met les genoux à terre et puis le dos au sol…

 

Cela lui demanda un effort prodigieux de sa volonté car le corps voulait se coucher… Il sauta d’un bond le muret donnant sur la cour centrale et courut vers l’espace d’entraînement du combat. Le hurlement ne sortit pas de sa bouche. Il resta dans son ventre et le propulsa. Il n’avait qu’attention pour ce Souffle qui hurlait son désespoir dans ses entrailles… Il prit appui sur lui pour se propulser comme le vent poussé par la tornade.

 

Les moines le suivaient de leur regard interrogateur :

 

« Qu’arrivait-il encore à ce jeune coq de combat ! »

 

 

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