28. La ruse 

 

Le jeune Blanc arriva comme un boulet de canon dans la cour d’entraînement des combats. Une quarantaine de moines travaillaient le bâton et le sabre de bois.

 

Tong était l’un d’eux. Comme Heidi. Ils faisaient couple dans cette action.

 

Il arriva sur eux comme un tigre, souple sur ses cuisses qui propulsaient les pieds qui ne touchaient pas le sol. Il ne rugissait pas. Il ne libéra pas un son par la bouche entre-ouverte dont les lèvres s’étiraient comme une lame d’acier. Ils ne voyaient plus ses yeux. Ses paupières ne laissaient filtrer qu’une flamme inconnaissable pour eux. Ils ne l’avaient jamais vu avec cette Force de destruction contenue mais sur le point d’exploser.

 

- Connard !

 

Il arracha le sabre de bois des mains du long moine et le poussa du coude.

 

- Tu ne l’aides pas !... Tu ne lui donnes pas l’espace dont elle a besoin… Tu ne perçois donc pas que tu lui limites son mouvement ?...

 

Le moine resta interdit, culbuté par la violence qui irradiait du jeune Blanc.

 

- C’est toi le sabre !.... C’est toi qui dois diriger l’espace… Tu ne vois pas que tu la bloques !… Elle est obligée de trouver une adaptation de son corps à « ce que tu lui donnes en possibilités »… T’as compris cela, connard ! Que tu la contrôles de cette manière avec le sourire du mec qui « aide l’autre » !... Manipulateur que tu es !... Tiens, tu me dégoûtes et je n’aurais envie que d’utiliser mon pied comme suppositoire à ton cul …

 

Puis il se tourna vers la jeune femme qui écoutait sans émotions. Elle sentait ces mots vrais. Elle n’en connaissait pas la raison… Mais une fois encore le visage souriant de son frère était là, devant elle, alors que Ange bousculait Tong.

 

- Allez, ma Belle… Attaque-moi avec ton bâton !...

 

Il glissa un demi-pied plus loin que le faisait Tong. Heidi chercha sa distance.

 

- Ne bouge pas les pieds, souffla le jeune homme… Seulement le mouvement de ton corps… Fixe mes yeux et suis ce qu’ils te disent…

 

Heidi entra dans les pupilles du jeune homme… Elle contacta une lueur qui vrilla et vint piqueter dans ses orbites.

 

- Ne suis pas ce qui se passe en toi… Ne sois pas dans la sensation… Sois dans la présence de l’instant… souffla-t-il, si doucement que l’air n’en fut pas dérangé.

 

- Oui, Ange… Je viens vers toi… Je viens en toi… Tu me tires…

 

- Ne parle pas… Agis avec ton corps… tout simplement !... Sois simple, ma Belle !

 

Le corps de Heidi se tendit dans une douceur de tous ses muscles. Elle sentit cet allongement comme une libération d’une contrainte. Elle tentait seulement de se rapprocher de cette flamme dans les yeux du jeune homme, cette lueur qui l’invitait… qui lui disait qu’elle pouvait avoir confiance… qu’il lui préparait le territoire judicieux de son action, de son action à Elle… pour Elle.

 

- Tu te comprendras mieux ainsi… Utilise ton corps pour te comprendre… Ne cherche pas le combat... cela n’a aucune importance… sauf pour les prétentieux… Le bâton est pour Te comprendre… Le sabre est pour Te donner l’espace te permettant cela… Allez ma Belle !… Étire-toi et déchire cet habit trop petit pour ton cœur…

 

La jeune femme sentit l’espace devant elle comme son espace à elle… Elle pouvait aller dedans selon son impulsion à elle…

 

- C’est comme si l’espace m’invitait, souffla-t-elle.

 

- C’est cela… C’est l’espace qui conduit…

 

- Je suis tirée, dit-elle… Je suis tirée dans un mouvement... pour une action.

 

- C’est cela… l’espace conduit l’action et la détermine…

 

Soudain elle laissa son corps partir. Il fut propulsé comme un ressort, sans effort musculaire de sa part.

 

- Merde ! dit-elle…

 

C’est son mot à elle, un mot de la campagne, pour dire son étonnement.

 

Le jeune homme sourit pour la première fois. Ses lèvres se détendirent.

 

- Oui… c’est cela… continue… Ne t’analyse pas… Continue… Simplement continue !

 

Il transforma son espace plusieurs fois. Elle comprit son importance à chacune de ses actions.

 

- Vois, je vais maintenant te donner un « mauvais » espace … Tu vas sentir que ton mouvement ne se fait plus avec naturel.

 

- Oui, souffla-t-elle à la fin de son déplacement… C’est comme si je dois me limiter pour entrer dans quelque chose de trop étroit.

 

Il acquiesça.

 

- Alors je fais maintenant l’inverse, toujours un mauvais espace, mais cette fois je serai trop grand pour toi.

 

- Merde… Je suis en déséquilibre… Je n’atteins pas !... C’est comme si je suis suspendue dans le vide…

 

Il acquiesça de nouveau.

 

- Voilà !... c’est ainsi que le « Maître » manipule ses élèves… En ne leur donnant pas l’espace qui leur convient « en ce moment »… Ainsi ils échouent et le Maître railleur les culpabilise… et leur fait croire que ce sont des « nuls ».

 

- Alors le problème n’est pas l’élève mais le Maître ! s’exclama la jeune femme.

 

Il rigola et c’est comme si la cour entière se détendait.

 

- Exact ma Belle… Ce qui est magnifique avec toi, c’est que tu comprends vite car tu n’as pas de rêves inutiles… des idées préconçues sur chaque chose. Tu es ouverte !... Tu ne peux pas savoir comment j’aime cela !... Tu me fais du bien !

 

Elle rougit de contentement… Pas pour elle, pas sous le compliment devant tous ceux autour qui écoutaient. Non, pour Lui… car elle lui procurait du contentement et de la Joie glissait dans son cœur à Lui grâce à son corps à Elle.

 

Les mots du jeune Blanc lui revenaient : « avoir un corps pour la création ». La compréhension de la profondeur de ces mots entrait en elle.

 

- Oui, c’est le « Maître » le problème… confirma-t-il.

 

Il soupira et regarda droit dans les yeux le long moine.

 

- Alors tu comprends maintenant pourquoi je t’ai dit que tu es un « connard »… Car dans cet « instant-là », le Maître, c’est toi, puisque le sabre c’est toi !

 

Tong baissa le front vers la poussière de la cour.

 

- C’est le sabre qui aide le bâton car le sabre doit être meilleur que lui pour l’aider à découvrir son Être.

 

- Je comprends, souffla le long moine.

 

- Qu’est-ce que tu comprends dans cette tête pleine de rêves spirituels !

 

- Que je manipulais Heidi… sous le masque de vouloir l’aider…

 

- Tiens, en définitive tu n’es pas trop con !... On fera peut être quelque chose de lui, dit-il en regardant Heidi…

 

La jeune femme souriait. Son corps transpirait. Les mouvements furent rudes pendant une heure.

 

Les autres moines observaient l’enseignement que le jeune Blanc lui donnait. Ils avaient arrêté leur propre entraînement. Hiro regardait cela de son siège. Il ne dit rien. Les yeux mi-clos, il ne laissait que des meurtrières donnant accès à son âme.

 

Le jeune Blanc lui aussi ruisselant de sueur sentait son corps repousser l’attaque magique contre lui…

 

« Mais elle continue… cette salope »

 

Mais maintenant son corps avait rejeté le poison et toutes ses fibres en vigilance ne laisseront pas la radiation mortelle pour son esprit entrer en lui.

 

Il pouvait faire confiance à son corps maintenant qu’il a agi avec lui. Deux amis inséparables!

 

Extrait du Livre de la Famille Shin

 

4. la rumeur

 

Il descendit les marches recouvertes de velours rouge, songeur. Des têtes apparaissaient par les portes entrebâillées, vite disparues ; il entendait les murmures qui disaient : « C’est lui !... L’homme du Président ».

 

Dans le hall, tout était redevenu calme. La dame ne leva pas le regard de ses paperasses; le portier s’éclipsa vers les toilettes. On le fuyait. Pas par méchanceté; on ne savait pas quoi faire avec lui. Il avait rompu les rôles de la tradition. Le vide existait donc autour de lui.

 

Il en eut le témoignage dans la rue. Ils n’avaient pas osé déplacer la jaguar ; un agent en uniforme veillait à ce que personne ne tourne autour et lui tendit les clés.

 

- Avec les excuses de la Maison, Monsieur le Commissaire Divisionnaire… Si vous voulez bien les accepter.

 

Bret sourit et serra la main rude qui se tendait.

 

- Dites à la Maison qu’elle est toute excusée… Il faut parfois se défouler… Mieux vaut le faire entre nous !...

 

- Je le crois aussi, Monsieur le Commissaire…

 

- Dites-moi, vous qui semblez si normal avec votre moustache à la Mongol... Que pensez-vous de cette affaire Cola, vous savez, ce gamin qui…?

 

- Je sais, Monsieur le Commissaire Divi… dit-il en se caressant les poils du nez.

 

- Allez au plus court, c’est le moins encombré !

 

- Bien, Monsieur le… bon ! Comme vous le souhaitez… dit-il en s’enfilant le majeur dans la narine à la recherche de… Bien sûr que je connais ! Comme tout le monde. Vous parlez d’une drôle d’affaire qui vous remue les tripes car ce gosse il avait une réputation du tonnerre !

 

- Tiens, ce n’est pas dans le dossier, dis-je, intéressé par ce qu’il sortait avec l’ongle.

 

- Tous les journaux le disent, Monsieur le Com… bon… Ils ne peuvent pas tous mentir, de gauche comme de droite !

 

- Quelle réputation ?... Venez, faisons quelques pas.

 

- Je ne peux pas, Mons… enfin ! Je ne vais plus savoir comment vous appeler. Sauf votre respect, vous pourriez être mon fils !... Je suis de service à l’entrée… Mais nous pouvons causer tant que je garde un œil sur le passage… Comment dire ? Ce gosse, il passait pour un type très bien dans son quartier : poli, sans histoire, discret… Pour ça, suffit de demander aux commerçants, ils savent tout de suite ! Les gamins chouraveurs, ils les ont vite repérés. Les jeunes inspecteurs devraient en prendre de la graine !

 

- Je crois que vous avez raison, dis-je alors qu’il passait son doigt sur la tige métallique du panneau « interdit de stationner » pour y déposer sa crotte.

 

L’agent regardait ce jeune homme au titre prestigieux, se demandant s’il ne venait pas d’en dire encore de trop, emporté par son élan.

 

- Je ne voudrais pas que vous croyiez, Monsieur le Commissaire Divisionnaire, que je tente de …

 

- Non, j’ai compris et vous avez raison… Alors, ce Stéphane, un garçon tranquille !

 

- C’est bien ce qui fait scandale ! A tout le monde, ça pourrait arriver !

 

- Vous ne trouvez pas très bien faite cette enquête, n’est-ce pas ?

 

- C'est-à-dire… On ne peut pas dire ça... Des jeunots, je crois… Vous savez, les inspecteurs de maintenant, c’est dans les écoles qu’on les forme et ils ont le mépris de l’apprentissage de la rue.

 

- Mais vous n’appréciez pas que cette enquête n’aboutisse pas !

 

- Pardi ! Si pour ce gosse-là, ON ne se décarcasse pas, c’est plus la peine de parler de Justice. Voilà, je vous dis tout net comme le pense l’homme de la rue ! Pardon, Mons...

 

- Non, ne vous excusez pas. Heureusement que le verbe vrai existe encore.

 

- Ben, Monsieur le Divisionnaire, vous m’en voyez tout étonné… Ce n’est pas mon habitude de m’échauffer, on vous le dira… Vous savez, nous, de la rue, nous restons parfois étonnés de certaines décisions…

 

- Ce classement sans suite de cette histoire ?

 

- Entre autres ! On ne nous enlèvera pas de la tête que c’est tout le baroud que les journaux ont fait qui L’ont obligé à réagir… Autrement… Mort et enterré, le gosse, comme on dit !

 

- Vous parlez de l’EMPEREUR ?

 

- Pardi ! Vous, au moins, vous êtes au parfum… Pas comme ces huileux qui se passent le cosmétique dans le dos dans le sens du poil !... On croyait bien les avoir enterrés nos Empereurs ! Mais non, en voilà encore un de ressuscité et qui dépense le fric des Français à qui mieux mieux.

 

- L’affaire Cola viendrait comme un … quelque chose comme une mise en garde ?

 

- Je ne sais pas comment dire, Monsieur le Divisionnaire… Oui, un truc dans ce genre…

 

- Et que pense la rue de ma mission ?

 

- Sauf votre respect…Elle pense que c’est du bidon. Pardonnez ! Je vous répète.

 

- C’est bien… J’aime la franchise… Il n’y que cela de vrai !

 

- Elle dit que… C’est difficile maintenant que nous avons un peu causé ensemble… Que vous êtes un bourrage de crânes… Rien d’autre. D’ailleurs, NOUS n’avons jamais entendu parler de vous et vous voilà débarqué avec un des plus hauts grades de la Maison et en prime, les pleins pouvoirs !

 

- Comment savez-vous ça ?

 

- Pardi ! Parce que notre Empereur, comme vous dites, il nous en a tartiné dix minutes sur le sujet à la télé ! Je ne peux pas dire que les gars du bistrot où j’étais n’ont pas rigolé !

 

- Quand ?

 

- Il y a deux jours !... Vous n’êtes pas au courant ?...

 

- Non, j’arrive d’Asie ce matin.

 

- Mince, vous m’en bouchez un coin… Alors comme ça, vous n’êtes pas au courant du ramdam qu’a fait cette histoire ?

 

- Non… Si je comprends bien, le mecton qui trône à l’Élysée, veut faire redorer son blason et fait toute une histoire sur mes capacités à « faire la lumière », c’est bien cela ?

 

- Vous alors, on peut pas dire que vous tournez sept fois vos mots dans la bouche avant de les sortir !... Tiens, je vais vous dire, sauf votre respect, Monsieur le Divisionnaire, à vous entendre comme ça, je me mets à avoir de l’espoir pour ce gosse. Tout juste ! Permettez-moi de dire sans guirlande autour de moi…

 

- Faites selon votre conscience, c’est le principal. Le reste, laissez-le aux imbéciles.

 

- Les imbéciles montent parfois haut, Monsieur le Divisionnaire !

 

- Dites ! Ce n’est pas à moi qu’il faut dire ça !... Regardez : je suis Divisionnaire.

 

- Merde alors !... sauf votre respect…

 

- Mais non, vous avez vu juste… Je suis un « divisionnaire » bidon… Vous comprenez, j’étais au chômage et le mecton à l’Élysée a bien voulu m’adopter pour que les services offrant des emplois s’occupent de moi et… je rigole ferme.

 

- Monsieur le Commissaire Divis…

 

- Allez, bonne journée et le bonjour à votre épouse.

 

- Je n’y manquerai pas, Mons…

 

fin de l’extrait du Livre de la Famille

 

*********************