30. L’urgence

 

Le Maître percevait l’urgence de la rapidité pour l’action. Hiro lui a relaté l’intervention du jeune Blanc dans la cour de combat.

 

- Il a semé une pagaille colossale dans leur esprit, rugit le Maître tueur.

 

- Es-tu certain de cela ? demanda le Maître en souriant.

 

- Bien sûr que je suis certain… Ils en ont oublié de saluer en quittant l’espace de travail !

 

- Saluer « qui » ? demanda le vieillard.

 

- Mais… « Moi !»…. C’est moi l’enseignant… La référence !....

 

Hiro ne comprenait plus le Maître. Il semblait se moquer de lui avec ce curieux sourire sur les lèvres.

 

- Mais, Maître… Ce sont toutes les valeurs qui s’en vont lorsqu’il n’y a plus le respect des anciens… et surtout des Maîtres…

 

- … qui donnent leur vie pour le bien être des autres et en particulier des élèves… continua le vieillard pour lui.

 

Hiro le regarda de son regard fou… celui qu’il a devant la mort et que son corps ne sait plus que foncer droit sur la bête en face de lui.

 

Le vieillard lui sourit pour désamorcer la bombe que son vieil ami devenait.

 

- Tu ne donnes pas ta vie pour eux… Tu la donnes à toi !...

 

- Je ne comprends pas dit le Mongol.

 

Le Maître soupira. Il avait devant lui un enfant depuis que le jeune Blanc rugissait sa force dans le monastère.

 

- Ce que le jeune Blanc fait savoir aux « autres »… ce que tu appelles des élèves… c’est la manipulation que nous exerçons sur eux afin de les garder et les contenir dans un espace réduit qui nous convient bien…

 

- Je ne comprends toujours pas ! dit Hiro.

 

- Alors je te l’exprime encore une fois autrement : il dit que nous organisons un espace dans lequel ils sont contrôlés… Ce qui est parfaitement exact puisque dans ce monastère nous formons des tueurs.

 

- Mais des « Seigneurs » de la Mort !... rugit Hiro.

 

- Des tueurs tout de même ! dit une nouvelle fois le vieillard… Nous avons besoin de tueurs, pas d’esprits qui pensent par eux mêmes…. Des êtres qui exécutent une tâche que nous leur donnons et qui sont certains d’accomplir un Devoir Divin…

 

- Mais …

 

- Non !... Pas de « mais » de toi, mon ami… Tu as bien cerné notre fonction et notre action en ce lieu très spécial… Nous leur fournissons un espace dans lequel une forme de conscience peut évoluer…

 

Même que c’est l’espace qui forme l’évolution permise !…

 

Il laissa le souffle remuer en son ventre.

 

- Tu comprends ce qu’il a dit « réellement » aux moines et pas seulement à Heidi et Tong ?

 

… Car ces deux-là ne sont que des incidents dont il s’est servi et qui lui ont permis de donner cet enseignement qui est comme de la poudre sur le feu brûlant… Sois certain mon ami que la traînée est en train de progresser en leur corps car elle interroge la mémoire du Monde qu’ils ont dans leur cellules… et ce jeune homme, encore un adolescent de tout juste vingt ans, a ce pouvoir de remuer et d’activer cette mémoire… c’est exactement là où se situe la difficulté et le danger….

 

- Je ne comprends toujours pas… Sauf que nous devons nous débarrasser rapidement de ce jeune fou ! rugit Hiro.

 

- Nous ne pouvons pas nous débarrasser de lui comme cela… Ce serait la confirmation pour tous que nous manipulons l’espace afin que l’évidence de leur conclusion s’installe dans l’espace d’évidence que nous avons créé.

 

- Évidence … ?

 

- Bien, ne posons pas le problème ainsi… Tu ne suivras peut-être pas les méandres de ma réflexion…

 

Le Maître resta un long moment silencieux dans la salle du temple. Il cherchait de l’aide dans les yeux et le ventre du Bouddha… Mais depuis quelques jours la statue restait fermée pour lui… Juste un bois patiné par le temps et l’adoration des moines.

 

- Dis-moi plutôt comment étaient les moines après… demanda le vieillard.

 

- Ils étaient comme soulagés… Un moine est venu me dire que dans les cuisines il se dit que cet enseignement leur a enlevé un poids et ils ne comprennent pas pourquoi… Mais ils le sentent !...

 

Alors ils causent… Et nous devons mettre fin à ces « pensées vagabondes» car elles vont nous sauter à la figure !... Je le sens dans toutes les fibres de mon corps.

 

- Tu as raison mon ami… Il faut mettre fin à l’action de ce jeune garçon… mais d’une autre façon

 

- Je ne comprends pas, dit Hiro

 

- Il faut lui changer l’objet de son attention…

 

- Je ne comprends toujours pas !

 

- Nous devons le porter à regarder les autres et l’univers autrement… et je m’y emploie toutes les nuits dans la Salle Secrète…

 

Le Maître tueur resta coi.

 

- mais ce que tu me dis maintenant va m’obliger à accélérer le mouvement de transformation de son énergie… Mais il le sentira car il est très fin… Alors j’ai besoin de ton aide, mon ami.

 

- Dites, fit le Maître tueur… heureux d’avoir un territoire à agir devant lui… Je suis prêt à le tuer !

 

- Je n’ai pas besoin du Maître tueur pour m’aider en cela… J’ai besoin du Maître cuisinier, dit doucement le Maître… et en final du Maître médecin…

 

Hiro le fixait ébahi.

 

- J’ai besoin de tes connaissances dans les plantes et les produits de la Terre pour que la Terre reste terre.

 

- Je ne comprends pas…

 

- Je vais agir sur lui à partir de la Salle Secrète et des Forces qui sont en Elle… Il sentira cette action et saura s’y soustraire… Alors il te faut trouver quelques produits de ton invention pour envoyer son esprit au lit sans qu’il puisse se rendre compte de cette diminution d’attention.

 

Le Maître prit encore à témoin le Bouddha qui continua à rester impassible… pas concerné par le destin des hommes.

 

- As-tu cela en tes tablettes ?... mon ami.

 

- Un somnifère ?

 

- Non, il s’en rendra compte car cela agit sur le corps… Il faut une drogue qui agisse sur le cerveau… avec souplesse…

 

Il garda ses mots pour lui… puis ajouta :

 

- Je dois pouvoir avoir devant moi, c’est à dire en lui, un terrain sur lequel je puisse insérer des germes sans qu’il puisse percevoir que je mets un virus dans son esprit… Voilà ce qu’il me faut… mon ami.

 

Hiro se leva et partit sans plus attendre.

 

- Je vais chercher dans les Livres, dit-il.

 

Le Maître le laissa gagner la porte du temple. Lorsque Hiro ouvrit la porte et avant qu’il ne mette le pied sur la première dalle, il lança.

 

- Toi aussi tu oublies de saluer le Maître… Celui qui t’enseigne tout et sans lequel tu ne serais rien !

Hiro resta coi…

 

Le vieillard éclata un rire dans le silence du Temple…

 

- Vas-y, lance-t-il au moine qui voulait revenir en arrière et saluer… Non, dit le Maître… Le moment est maintenant passé et rien ne peut se réparer… Alors va à ton œuvre et trouve !

 

Seul dans l’obscurité du temple, avec la seule bougie entre les cuisses du Bouddha, le vieillard laissa ses ans lui courber les épaules. Son front vint se reposer sur la cuisse du Bouddha. Mais pour la première fois le contact du bois ne pénétra pas en sa chair pour le nourrir.

 

« Il est temps d’agir… Il faut que je le ramène à son élan d’amour pour les Hommes dans sa vie « d’avant »… Il faut que je lui redonne cette mémoire pour que sa nouvelle pensée ait un autre support !

 

… Je dois pouvoir y parvenir… car il a juste vingt ans !... Sa conscience du Yam n’est peut être pas encore formée… Peut-être qu’il n’a pas encore complète conscience de lui-même.

 

… Je dois le faire revenir en Bam… Il en va de notre devenir à tous ! … ou alors ce sera notre destruction »

 

Il se leva et contourna la statue de Bouddha. La porte d’accès aux escaliers qui menaient à la salle Secrète était dissimulée dans le bois du dos du Bouddha.

 

Il avait cette nuit devant lui pour accélérer la radiation pouvant transformer son fils de « maintenant ».

 

Extrait du Livre de la Famille Shin.

6. les COLA

 

Il amenait avec lui l’odeur de Yoko et sa souplesse comme si elle les lui avait données en surplus de l’épanouissement du corps. Mélangées aux odeurs de cuir de la jaguar il savourait une détente qu’il aimait.

 

Il monta les escaliers de la rue Emile Level avec cette tranquillité qui lui faisait prendre les choses pas trop au sérieux.

 

- Monsieur Cola ?

 

- Oui, c’est à quel sujet ?

 

« AH ! »…Va falloir retourner au boulot !

 

Le père Cola.

 

Pas fastoche, le mec.

 

Et puis, doit y avoir quelque chose dans mon karma !

 

Vous allez vous marrer.

 

Receveur des postes, il est !

 

Mais le mec arrivé, hein !

 

Et qui peut encore monter. A quarante cinq berges, on n’est pas encore fini. Même au Petit Travail Tranquille.

 

Inutile de vous le décrire. Regardez la tronche de votre receveur de quartier. Tous sur le même moule. Profil bien déterminé. Comme la moue condescendante du mec qui se doit d’expliquer cinquante fois le truc idem dans la journée à des gus différents. Qu’ils soient différents pourrait peut-être lui souffler à l’oreille charnue et poilue qu’il y a un problo. Peut-être de communication, après tout !

 

Mais ces usagers qui sont TOUJOURS là ! Pourraient pas faire leurs affaires ailleurs, les mecs ! Qu’on les laisse tranquilles entre eux, m’enfin !

 

Et bien, vous me croirez si vous voulez, mais c’est la vérité vraie : même après avoir établi des horaires de fermeture lorsque les autres sont libres, y en a ENCORE !

 

C’est pas Dieu possible ! C’est y pas révoltant ?

 

Étonnez-vous après ces dures angoisses du client, en sens inverse des structures privées, qu’ils n’aient pas le teint jaune, la bouche pâteuse, le sourire entre les fesses, l’œil résigné.

 

Que les gens sont méchants ! M’enfin ! On pourrait les laisser tranquilles derrière leur grillage.

 

Et ne pas oublier de leur envoyer leur salaire complet à la date précise, les indemnités en surplus, les avantages en nature n’émargeant pas sur la fiche de paye, telle que, par exemple, la place gratuite du parking municipal.

 

Vous savez ? Celui juste en face de la poste où vous devez donner 10 balles pour aller retirer votre courrier à la boîte postale. A moins de vous tartiner 20 mn de marche à pieds.

 

Té ! Vous avez raison.

 

On est mal intentionné de penser que tout ce fourbi, ce ne sont pas des coïncidences. Du gratuit non pensé.

 

Comme cette pervenche qui fait les cent pas juste sur les marches de la digne administration et se précipite dès qu’elle voit un mec aller direct de la chignole à la Poste.

 

Non ! Elle est là par le plus grand des hasards ! Sûrement une ampoule au peton qui l’empêche d’aller plus loin. « Mais non !, MONSIEUR, enfin ! Rien n’est pensé. Encore moins calculé. Allez ! Circulez. Y a rien à voir. »

 

Encore moins à comprendre.

 

Et les mines taciturnes, parfois carrément revêches des préposés du Petit Travail Tranquille… c’est l’air du temps… tralala… lalère… seulement !

 

Et le père Cola, il a l’air du temps.

 

Vous voyez bien que je n’ai pas perdu mon temps à le décrire. Direct au fond du trognon.

 

Bon ! Pour faire des gosses, il faut être deux. Vous vous en étiez rendu compte ?

 

- C’est un honneur qu’un homme tel que vous, Monsieur le Commissaire Divisionnaire Spécial déta… s’occupe de nous. Nos cœurs sont réchauffés de constater qu’il existe encore une Justice, dit- elle.

 

- … et que Monsieur le Président de la République diligente auprès de nous, assurément un de ses meilleurs limiers dont, je suis certain, Il aurait très besoin ailleurs… lui renvoie le père.

 

Moi, le seul truc avec lequel je suis en accord dans ce titre ronflant, c’est que je suis véritablement « spécial ».

 

Pour le reste, je vous laisse juge.

 

Et je suis là à écouter dans leur intérieur stand n° 26 du supermarché du meuble. Style anglais en faux cuir, faux bois, faux… Mais je ne vais pas vous refaire une chanson de Brassens.

 

- Mon cher petit n’avait pas d’ennemis ! A cet âge !... Je ne comprends pas, minaude la mère.

 

Une femme qui est trop en tout. Si j’étais méchant, ce que je ne suis pas, vous en convenez, je dirais qu’elle a le poids de son esprit. Vous savez, ces femmes de médecins plus médecin que leur mari, plus avocate que…

 

- ABSOLUMENT !...Un crime de rôdeur très certainement ! Et d’ailleurs, NOUS n’avons pas apprécié ces inspecteurs et ce jeune commissaire qui nous interrogeaient sur nos relations avec notre fils et qui supposaient…

 

- Parfaitement !... Vous auriez vu leurs sous-entendus ! Inadmissible !

 

Extrait du Livre de la famille Shin

 

« C’était une soirée d’été. Un personnage important avait réussi à obtenir un entretien du Roshi. Les trois moines chargés de la réception, avec beaucoup de courtoisie, l’avaient invité à pénétrer dans le bungalow destiné aux visiteurs. Il appréciait la qualité rustique mais pourtant confortable du bâtiment, la véranda devant laquelle un petit jardin bien entretenu révélait fleurs, rocailles, cours d’eau et sable soigneusement ratissé. La tranquillité du lieu séduit. C’était manifeste. Il ne put masquer son soupir de contentement en se laissant choir dans le fauteuil de rotin.

 

Les trois moines lui apportèrent thé et petits gâteaux de soja.

 

- Le Maître sera là dans une demi-heure, annonça le moine le plus ancien, dans une gracieuse révérence.

 

La coutume délicate se trouvait préservée. Le visiteur avait une demi-heure pour se mettre à son aise et peut-être se décharger de la fatigue du voyage… car la dernière heure ne pouvait se faire qu’à pied ou à dos de mulet. Aucune route carrossable n’accédait au monastère. Le Roshi actuel et les Maîtres prédécesseurs avaient toujours porté beaucoup d’attention à cet isolement et su utiliser tous leurs pouvoirs pour le préserver.

Le voyageur accepta donc de très bonne grâce ce petit répit.

 

Trente minutes plus tard, un petit homme vigoureux, d’une cinquantaine d’années, pas plus, pénétra dans le jardin par une porte basse dans le mur latéral d’enceinte, entre deux magnifiques rosiers grimpants. Pendant toute la traversée du jardin qu’il fit à petits pas sur ses sandales de paille de riz, il ne se préoccupa que de la beauté des fleurs, du rayonnement des pierres, du son du ruisseau. Pas un regard au bungalow ; encore moins sur le visiteur qui s’était extrait du fauteuil avec quelques difficultés, car son embonpoint se trouvait à l’échelle de son pouvoir.

 

Lorsqu’il fut devant les trois marches de bois menant à la véranda, il leva la tête et regarda le visiteur droit dans les yeux. Cela n’a peut-être pas duré plus d’un quart de seconde. Pourtant le gros homme tressauta.

 

Tentant de masquer son trouble, il s’inclina, mains jointes devant son visage. Le Maître lui rendit son salut tout aussi courtoisement puis il s’installa à genoux, fesses contre les talons sur l’épais coussin que l’un des moines, avant de se retirer, avait installé à côté des marches.

 

Le visiteur important apprécia la délicatesse. Par sa position, le Maître lui permettait de continuer à jouir de la beauté du jardin.

 

Le Roshi savait que ce gros homme, important dans le gouvernement, voulait lui poser quelques questions sur la vie en général, le devenir de la société…et peut-être de l’intérêt d’exercer un pouvoir politique et administratif. Il devait avoir préparé ses questions de longue date. D’ailleurs, à peine de nouveau assis dans le fauteuil de rotin, ses jambes courtes et grasses ne permettant pas la position à genoux sur un coussin sans un inconfort manifeste - autre délicatesse des moines de lui avoir offert ce siège - son front se plissa, son visage se contracta.

 

« Il ordonne une nouvelle fois son discours… » !

 

Le Maître lui laissa tout le temps de se ressaisir. Toute son attitude libérait de la bienveillance.

 

Lorsque le gros homme se tendit en avant, prêt à lancer les premiers mots de ses interrogations, le Roshi l’arrêta d’un mouvement rapide de sa main gauche.

 

- Avez-vous autre chose à me dire , que vous n’êtes pas heureux, que vous ne vous sentez pas bien dans votre activité, que vos subordonnés ne vous aident pas suffisamment dans votre œuvre, que vos chefs n’apprécient pas à sa juste valeur votre activité, que votre femme vous trompe, que vos enfants suivent une voie que vous ne partagez pas, que l’argent n’est pas suffisant… que le monde va à vau-l’eau, demanda-t-il.

 

Les yeux du Maître fixaient le gros homme avec une extraordinaire acuité. Ce dernier ingurgita petit à petit. Au pli soucieux de son front, son cerveau était en train de repérer, cataloguer, discriminer dans une tentative effrénée d’établir une rapide synthèse, ce pourquoi d’ailleurs, il était si bien payé et de trouver une réponse satisfaisante, contournant les écueils délicats et défavorables pour lui et enfonçant avec plaisir les théories qui lui étaient chères. Au bout de deux à trois minutes, il acquiesça et sur son visage gras s’étala un sourire.

 

D’un coup, il avait oublié qu’un Roshi était devant lui. Tout son cerveau fonctionnait comme s’il se trouvait à une tribune politique, devant séduire et convaincre.

 

Il ouvrit la bouche pour formuler son premier mot, mais là encore, le Maître l’arrêta.

 

- Avez-vous autre chose à me dire, que vous êtes un homme heureux, content de votre travail, satisfait de l’effort de vos subordonnés pour vous aider dans votre œuvre, très écouté et respecté de vos chefs qui apprécient, à sa juste valeur, tous vos efforts; que votre femme est aimante et que vous l’aimez aussi, que vos enfants suivent une voie que vous reconnaissez comme belle, que vous avez largement assez d’argent pour réaliser tous vos espérances… et que le monde va vers un bien-être constant. 

 

Cette fois, le gros homme est ahuri. Il ne peut masquer son affolement. Son auditoire n’est pas celui qu’il avait imaginé. Rien ne se passait comme il en avait l’habitude. L’ordonnance n’était même pas désordonnée. Tout d’un coup, ni l’une ni l’autre n’existait.

 

La question passait sur un autre plan !

 

-Qu’avez-vous à dire d’autre que cela ?...très respecté gouverneur, demanda le petit homme.

 

Le gouverneur resta bouche ouverte, de très longues secondes. L’air lui manquait, même son gros ventre tressauta…Le vieillard continuait de le fixer.

 

-Je pense donc que l’entretien est terminé, dit-il.

 

Le gros homme ne put dire un mot, faire un geste. La bouche toujours ouverte, les yeux écarquillés, il le regardait se lever, le saluer avec courtoisie et à petits pas précis et rapides, faire le chemin inverse dans le jardin.

 

Il avait disparu depuis longtemps par la petite porte du mur de clôture qu’il prit conscience de sa bouche ouverte.

 

C’est d’ailleurs avec beaucoup de difficultés qu’il réussit à la fermer…

 

- Il avait l’air d’une grenouille cherchant à attraper une mouche !... rigola Ange qui racontait l’affaire au chef cuisinier.

 

Hiro fronça les sourcils.

 

- Tu étais donc présent ?

 

Le jeune homme haussa les épaules, prit la mine d’un enfant rieur qui vient de faire une bonne blague. Hiro savait fort bien que ce petit Blanc curieux avait profité d’une faille qui existe dans le mur de clôture, masquée par un laurier pour ne rien perdre de la situation et de la discussion. Il ne chercha pas d’ailleurs à réprimander.

 

Depuis trois ans qu’il était avec eux, il avait appris qu’il avait la couenne dure et une vraie tête de têtu. Il se contenta de sourire.

 

-Tu te trompes beaucoup, petit…Ce ne pouvait pas être une grenouille, dit-il.

 

C’est à Ange d’être interrogateur. Hiro accentua son sourire ironique.

 

-Une grenouille est l’attitude exacte du moine véritable !

 

Hiro retourna à ses cuisines. Ange le regardait s’éloigner, la bouche grande ouverte… »

 

Fin de l’extrait

 

Té ! Et voilà « Petit Père » qui ramène sa fraise.

 

Faut reconnaître qu’il a raison. Pour ce que les Colas m’apprennent ! Et puis le Roshi de cette sacrée famille est en train de me secouer les puces. Je sais lire entre les lignes !

 

Vous voulez savoir ce qu’il me raconte en vous rappelant cette histoire d’au moins 7 ans ?

 

« Mon fils adoré, comme je m’y attendais, tu te révèles un âne bâté.

 

Ce n’est pas la peine d’avoir peiné pendant neuf longues et dures années pour te sortir de la forêt, quasi mort, d’avoir œuvré pour ta santé, puis avoir entraîné ce jeune corps de Blanc qui sent si mauvais pour mes narines délicates d’oriental, pour en arriver là.

 

Tu me déshonores, mon fils !

 

Je t’ai appris à marcher sans bruit, à tuer proprement, à écouter la respiration de l’autre, à sentir son odeur.

 

Je t’ai amené dans les jardins du délice des sons et des couleurs.

 

Je t’ai appris leurs vibrations.

 

Je n’ai pas donné que mes os et mon sang à ta fougueuse jeunesse.

 

Je t’ai livré ma moelle.

 

Et que fais-tu de ce don généreux ?

 

Tu interroges comme un pauvre flic!

 

A croire que tu as perdu tous tes dons de perception des Energies !

 

Tu me fais honte.

 

HIRO se joint à moi. »

 

Ton père adoré.

 

Point à la ligne. Reste plus qu’à rengainer. Et dire qu’il a raison le vieux pas beau !

 

Donc je prends congé rapido des Cola, après avoir vu la chambre de Stéph. Stand n° 12, type suédois. En bois reconstitué.

 

- Les policiers ont tout passé au peigne fin et n’ont rien trouvé, Monsieur le commissaire divisionnaire détaché à …

 

Je n’écoute déjà plus et dévale les escaliers, les oreilles remplies de la semonce de « Petit Père ».

Fin de l’extrait.

 

Le vieillard garda quelques respirations. La lune entrait dans la Salle Secrète. Le livre entre ses mains vibrait de la Force de son fils « d’avant ».

 

« Ce n’est pas suffisant !!! Pas assez !... Il faut que je le touche encore plus fort… Tout de suite !!!!

 

Alors il posa sa main bien à plat sur les pages qui suivent et il envoya leur message et leur radiation.

Il poussa fort dans son ventre et ses entrailles gémirent.

 

Extrait du Livre de la Famille

7. la résignation.

 

Exact. Je jouais au flic. Mais je n’ai pas cette fibre suspecte. Je suis un assassin. Nuance !

 

Reste plus qu’à opérer comme un assassin. A faire comme si le Stéphane, il était vivant et qu’il fallait que je le poque.

 

« Petit Père » m’a pourtant répété mille fois que l’art de l’assassin, ce n’est pas de tuer mais de « pénétrer ».

 

Reste plus qu’à pénétrer le môme. Je saurai alors qui l’a tué.

 

Je reprends ma charrette garée devant le jardin public. A cheval sur le trottoir. Dans la foulée, je récupère les trois papelards disposés avec soin par le préposé flic du coin. N’ai qu’à descendre légèrement la vitre devant la bouche d’égout sous l’œil intéressé d’un tapissier décorateur qui ferme son atelier.

 

Faut attendre la nuit. Dans l’action, c’est mon domaine.

 

Et comme je ne sais pas quoi faire de mes os en attendant, tout rempli des mots de « Petit Père », je remonte l’avenue et me retrouve place de Clichy. Les néons, le bruit, le populo qui va commencer sa nuit…

 

Je décide d’en rester là. Je veux rester en relation vibratoire avec ce que je considère maintenant comme mon domaine : l’espace de Stéph.

 

Garer une chignole n’a jamais été pour moi un problème. Soit je l’ai volée. Soit elle n’est pas à moi ! La double file est donc ma tenue habituelle. Et si un mec klaxonne, parce que bloqué, je suis sourd comme un pot. Ca compense les fois où il fait idem.

 

Voyez-vous, c’est ça être un assassin. Redistribuer les données selon Dieu. S’en foutre des hommes comme du premier caleçon.

 

Pour ça qu’il y a désaccord constant entre NOUS, les flics et les psy. On cause pas du même problo.

 

Donc acte. Et je vais écluser un godet dans le troquet sélect qui fait l’angle. J’y ai repéré un gus avec des lunettes noires. Pas la saison, pas l’heure. Vous savez comme je suis. Toujours à ne pas cracher sur la formation permanente. Je vais donc m’asseoir à côté de lui, un peu de biais.

 

Qui croyez-vous qu’il y ait à côté du mec ? Une nana, bien sûr ! Avec pantalon de cuir et corsage dont elle a omis de boutonner les quatre premiers. Ce qui laisse une marge respectable. Le regard n'a pas à chercher. Il trouve tout seul.

 

Et le mec, derrière ses lunettes, feint de lire le Nouvel Obs.

 

Elle, elle sirote un truc plein de couleurs avec une paille.

 

Lui, il ne dit rien, ne voit rien, ne s’étonne de rien. Pas concerné pour un sou, il est. Ses hublots lui servent de fermeture. Si son futal est tendu au niveau de la braguette, ce n’est qu’une malformation congénitale. Et si ça remue un peu dans ses parages lorsqu’un gus ralentit devant leur table et zieute la poitrine de la dame, il relit la même ligne une cinquième fois pour être certain de l’avoir comprise. Un sérieux !

 

Tellement sérieux qu’il est, tout préoccupé de sa culture, que je l’entends dire à sa bergère :

 

- Penche-toi un peu…oui…le coude appuyé sur la table !

 

Et la dame de 30 berges de prendre la pose sous le sourire du garçon qui enregistre ma commande.

 

- Albert !...Pensez à la trois. Ils vous réclament depuis 5 minutes !

 

Le Albert fait un détour, histoire de vérifier si le sein droit est conforme à son voisin, se glisse entre les deux tables pour nettoyer la voisine d’un coup de chiffon.

 

Si son coude s’écarte trop et heurte l’épaule de la dame, ce n’est que pure coïncidence.

 

- Pardonnez-moi, madame !... Je n’ai rien renversé ?

 

Des garçons de café aussi soucieux de la clientèle, on n’en trouve plus. Maintenant, les patrons vont jusqu’à mettre un écriteau au-dessus du bar : « Soyez poli avec le personnel, des clients, on en trouve ».

 

Et ce Albert, c’est une perle. Y a pas à dire ! Il va même vérifier de la main qu’il n’a fait aucun dégât sur la table. La dame, petite moue mutine, le laisse œuvrer et n’éprouve pas le besoin de se reculer. Il prend son temps, Albert, les yeux plongeants. Mais pourquoi se presser lorsque la dame ne se recule pas quand il récupère sa paluche en la remontant peut-être un peu trop, mais faut comprendre les conditions du service, au point de frôler les pointes des seins nus à travers le tissu du corsage.

 

La dame le remercie d’un gracieux sourire. Il ne doit pas savoir de quoi au juste. Moi non plus. Peut-être vous, des fois ?

 

- Pourriez-vous m’amener une autre tournée, s’il vous plait ?

 

- Bien sûr, Madame, tout de suite.

 

Et la table du trois qui continue à appeler Albert, et la dame qui est resservie derechef. Il a mal fait son listing, le mec !

 

Mais il sait se placer pour servir. Vue sur le décolleté, perception plongeante et vertigineuse de l’abîme, main droite qui glisse sous l’aisselle, ce qui n’est pas commode pour placer le glas sur la table, vous en conviendrez, mais pratique pour masser le nichon au retour. Vous en conviendrez aussi.

 

Et comme la femme garde son sourire un peu lointain, il est de bon aloi de tenter de la ramener à une juste compréhension de l’instant présent. Être Zen que diable !

 

Aussi l’autre main glisse dans une manœuvre remarquable digne du plus méritant général d’armée. Mais contrairement à la loi des petits soldats, la dame ne se rend pas. Ce qui oblige le digne général, à son corps défendant, bien sûr, de procéder à la manœuvre délicate de glisser la main gauche vers la pointe du sein, s’en saisir du bout des doigts, de tourner très légèrement avec l’accompagnement sur l’aile droite, selon la manœuvre très délicate décrite dans le manuel de base à usage exclusif des généraux, et qui s’appelle : « la saisie de l’aile de poulet avec retournement de casaque ». Le mec a donc en pogne avec saisie ferme le nichon droit de la guenon.

 

Qui ne crie pas comme de bien entendu.

 

Et le mec derrière ses hublots qui relit le même mot pour la vingtième fois.

 

Après ce stress, reste plus qu’à aller se vider la vessie. Pour elle. Pour lui aussi. Albert, bien sûr ! La trois peut attendre. Au point où ils en sont ! Direction sous sol.

 

Moi, j’admire la constance du mec à hublots. Pas fastoche, ce jeu. Ne pas perdre une miette des actions et … le tout en délicatesse.

 

Pourquoi croyez-vous qu’il porte ces lunettes noires ? Vous croyez que c’est un cas isolé ? Nenni ! Un bon fruit mûri pour les psy.

 

Comme on est eu toujours deux fois, il devra y retourner. Chez les psy. Bon, je vous expliquerai une autre fois.

 

Pour l’instant, mon plexus me chauffe. Je connais. Je suis pas copain avec Dieu pour rien. Le gus, IL me fait jamais perdre mon temps. Sa manière à LUI, c’est de me bazarder sur des situations. Si je ne regarde pas ailleurs, si surtout, je laisse pas ma pensée faire le cinéma, il y a de l’enseignement dans l’air. Et comme je suis sur Stéph c’est de lui qu’il s’agit. Ne croyez pas que je me délasse de ces spectacles… Mais non ! Je vous assure… Bon ! Si vous y tenez ! Je ne voudrais pas vous enlever votre plaisir solitaire. Je suis bon prince.

 

Participons et coupons la poire en deux. OK !

 

Je ne voudrais pas devenir chiant, mais suivre un mort à la trace, c’est pas fastoche.

 

Et il y a un petit quelque chose chez la dame blonde qui m’attire. Je vais donc moi aussi aux chiottes…

 

J’ai pas besoin de vous proposer de m’accompagner, je vous sens déjà tout tremblotant. Té ! Je vous disais bien qu’il y avait du travail pour les psy. Le dégueulasse, dans ce truc, c’est que ce sont eux qui ont mis le pavé dans la mare. Puisqu’ils ne fonctionnent qu’avec la pensée. Cette garce, elle a une manière bien à elle ! Elle vous crée un problo pour se proposer ensuite pour le régler. Elle seule, elle peut, il paraît. Résultat garanti. Vous prenez un abonnement.

 

Vous voyez que vouloir régler ses affaires selon la mesure des hommes n’est pas simple. Le Ciel, Lui, est moins compliqué. C’est le psy qui vous retarde en vous disant toutes les embûches que vous allez rencontrer. Alors un tien vaut mieux que deux tu l’auras, vous préférez rester sur terre.

 

Mais donnez-vous un peu la peine. Vous découvrirez que celui qui a inventé ce dicton, il avait le pouvoir et entendait bien le garder.

 

Et vous, vous êtes le garde-manger. Le vampirisme, c’est pas que dans les films.

 

Pendant que je vous cause, j’ai traversé la salle sous l’œil intéressé du mec à hublots noirs, et, silencieux comme vous me connaissez, mes semelles en caoutchouc n’ont pas touché les marches. J’ai même pas dérangé l’air. Encore moins Albert et la nana.

 

Je peux donc vous faire participer en direct. La vérité, rien que la vérité !

 

La dame blonde se nettoie les mains au lavabo. Le Albert, il regarde, appuyé au mur de l’épaule. C’est comme s’il n’existait pas pour elle. Que sa position penchée en avant ouvre l’échancrure du corsage, c’est du tout venant. Les nichons blancs dessous, avec l’auréole brunâtre, itou. Du très normal.

 

Comme très normal le Albert qui s’avance maintenant par derrière après avoir bien reluqué sur le côté. Faut dire que la glace lui renvoie le tableau.

 

Ni une, ni deux. Pas de « vous avez un grain de beauté là. Permettez que j’y regarde mieux ».

 

Rien du tout. Seulement les mains qui passent sous les aisselles, qui tirent sur le bord du tissu, dévoilant les deux seins dans leur totalité. Il ne se presse même pas pour les prendre en pogne. Presque, il attend.

Affirmatif. Il attend. L’absence de réaction, donc accord tacite. Effectivement, la dame ne bouge pas. Mais le Albert non plus !

 

C’est pas Dieu possible ce truc. Vous ? Vous resteriez là, planté à quelques encablures d’une paire de nichons bien foutus sans vous précipiter dessus ? Allez ! Ne jouez pas au fanfaron. Vous seriez déjà la bouche dessus pour une sucée et prendre un petit lait chaud à la source ! Et vous auriez bien raison ! C’est délicieux.

 

Mais le Albert, il ne bouge pas, le regard fixé dans la glace, rivé à celui de la femme. M’est avis que la vie de garçon de café à Clichy enrichit la comprenette selon les hommes. Car devant Dieu, pardon !

 

Et puis, très doucement, il avance les mains grandes ouvertes. Et il s’arrête in extremis devant la pointe. Sans quitter le regard de la dame.

 

Il a parié, il a gagné.

 

C’est le buste de la dame qui fait le dernier centimètre.

 

C’est elle qui remue doucement le buste pour que ses pointes de seins caressent la paume du garçon.

 

Drôle de retournement de manœuvre, direz-vous ! Le monde a l’envers.

 

Et là, mon estomac se noue. Je ne comprends toujours pas mais je SAIS que commence la leçon. Les gestes, c’est du perlimpinpin. Mais l’énergie qui couvre ce truc, ça, c’est important.

 

Faut y mettre toute son attention à ce moment. Il ne se produira pas de sitôt. Quand la queue de la chance passe, il faut la saisir directo. Pour la compréhension, ça vient plus tard. Lorsqu’on a fait le plein d’énergie.

 

Mais puisque l’on est deux, vous et moi, et que vous, vous êtes vautré dans votre fauteuil en attendant de moi que je fasse tout le boulot, il va bien falloir que j’utilise des mots. Pourtant, croyez bien que dans ce type de bidule, ils ne servent à rien.

 

Elle pivote doucement les hanches pour que les pointes aillent jusqu’au bout des doigts qui s’écartent pour les prendre en tenailles. Ils serrent légèrement. Juste assez pour que la pointe reste en place lorsque la femme écarte le buste. Puis, lorsqu’il entrouvre les doigts, elle revient contre la paume pour se presser contre elle.

 

Ils ne se quittent pas des yeux.

 

Et les mains d’Albert glissent maintenant de chaque côté du lobe, caressent vers les aisselles, descendent sur les flancs, se resserrent sur le ventre pour se rejoindre au premier bouton du pantalon.

 

Le tout, dans un geste lent ininterrompu.

 

Puis, il attend. Les mains plaquées sur le ventre de la jeune femme blonde.

 

Et comme elle ne réagit pas, il remonte ses mains bien à plat sur le ventre, puis le buste, caresse les seins au passage, remonte aux épaules, descend le long des bras, rejoint les mains.

 

Sans un mot, sans la quitter du regard dans la glace, il pousse ses mains à elle sur son ventre à elle. Juste là où les siennes, à lui, se trouvaient auparavant. Au dessus du premier bouton du pantalon.

 

Ce sont ses doigts à lui qui activent ses doigts à elle. Jusqu’à ce que ses doigts à elle fassent sauter le premier bouton.

 

Et je me demande ce que je fous là ! Mais cette énergie que je connais si bien me cloue là, dans le réduit à balais en bas de l’escalier en colimaçon.

 

Si Albert guide encore les doigts à elle pour détacher le deuxième bouton, il retire ses mains lorsqu’elle glisse au troisième.

 

Ses mains à lui remontent sur le ventre, puis le buste, puis…

 

Et ses yeux ne quittent pas ceux de la femme dans le miroir.

 

Et sa bouche s’étire sur des lèvres minces quand ses doigts à elle, libres des doigts à lui, dégagent le troisième bouton. Après une hésitation qui parait interminable.

 

Et c’est à ce moment là que je perçois le fond de lueur de ses yeux. Derrière le regard lointain un peu flou, derrière encore, à peine exprimé mais pourtant bien là, il y a de la résignation.

 

Et tout à coup, l’avalanche me tombe sur la tête !

 

Vous avez eu la chance de La connaître, j’espère pour vous. Car sans Elle, il n’existe aucune possibilité de s’en sortir du labyrinthe de la pensée, des murs construits par les hommes.

 

Et j’ai compris ce qui m’avait conduit à elle, à jouer le voyeur dans un réduit à balais. Résignée !

 

Alors je remonte doucement les marches, sort du café car je paye toujours mes consommations au moment du service, et pars remonter l’avenue vers Pigalle, sans soucis du bruit, des heurts, de l’éclaboussure des lumières.

 

« Je n’arrive plus à résister ! »

 

Cinq des mots de la lettre de Stéphane au « Père Noël ». Il ne savait pas dire NON. Il ne POUVAIT pas !

 

Je marche sous la pluie fine dans l’émotion de cette découverte.

 

Fin de l’extrait du Livre.

 

Le vieillard releva son front des dalles de pierres. Il avait besoin de ce froid pour compenser le volcan en lui.

 

« Par tous les Kamis !... Comment tu me fais souffrir mon fils !... »

 

Mais cela n’est pas assez !... Le jeune Blanc pouvait encore s’évader. Il lui fallait d’autres enfants avec lui pour guider ses pas.

 

« Lorsque l’oiseau est pris, il faut l’étrangler ! »

 

Alors il continua à poursuivre les pages avec sa main à plat et ses entrailles en feu.

 

Extrait du Livre de la Famille Shin.

 

8. Les gosses

 

Elle, cette femme blonde, va-t-elle savoir un jour dire « non »? Avec le temps, les structures se cristallisent.

 

Plus on le laisse passer, plus la difficulté augmente. Le temps n’est pas l’ami de l’Homme.

 

Mais le Stéph, il avait douze ans ! Et à cet âge, on ne peut pas. Sous domination complète des adultes, on est !

 

Et c’est à pas pressés que je redescends le boulevard pour rejoindre la jaguar auréolée une fois encore de deux papelards sur le pare-brise. Même direction que les autres. Mais dans une bouche d’égout car je suis un parfait écologiste qui sait que la propreté commence par le papier de bonbon qu’on jette à ses pieds.

« Il ne savait pas dire NON ! » Tudieu ! Je vous garantis que ça va chier dans un appart de la rue Paul Bodin !

 

Et la jag qui sent mon humeur comme un parfait canasson, en profite pour brûler deux feux rouges. Un petit coup d’accélérateur, et je laisse les cornards avec leurs avertisseurs vengeurs. Défoulement pas trop fatigant. Feraient mieux de regarder avec précaution quand ils passent au vert. M’enfin !

 

Devraient savoir à la longue que si c’est pas un flic qui les siffle, c’est un mec comme moi qui passe ! M’enfin !

 

Je retiens dans mon cœur la semonce de « Petit Père ». Y a pas à chier, c’est un mec extra.

 

Je tourne autour du jardin public qui borde les rues Paul Bodin et Emile Level, et vais me garer sur le trottoir de l’autre côté.

 

Encore un peu tôt pour une vérification domiciliaire à la méthode assassine. Vingt deux heures. Les cloches sont encore à s’abrutir devant la télé.

 

Et le jardin est tout près avec ses senteurs dans la pluie fine qui coule sur Paname.

 

Ni une, ni deux. Un saut par-dessus la grille. Tout au fond, trois arbres généreux vont me protéger de la pluie.

 

Pour le reste, je m’en arrangerai. Deux plombes à passer là. Au moins.

 

Mais moi, vous savez dès qu’il existe un peu de verdure, même noyée dans le bitume, je peux rester des heures en méditation. Reste plus qu’à trouver une grosse pierre pour m’asseoir.

 

 

Extrait du Livre de la Famille Shin

 

Le Maître lui disait :

 

Ne perds jamais le contact avec la nature…Ce sera ta sauvegarde. Hors la nature, tout est mort, tout n’est qu’une construction intellectuelle, avec une charpente apparente mais sans moelle. La difficulté du monde actuel, le stress et le suicide dans vos pays que vous dites évolués, n’est que le résultat de cette coupure. Vous fabriquez un monde intellectuel, hypertrophié. Vous cherchez à créer une œuvre d’art sur une seule base de réflexion. De grands niais ! Vous remettez la totalité de votre vie entre les mains de la pensée. Vous ne savez pas ce qu’est la pensée ! Vous l’acceptez telle quelle, comme maîtresse, sans avoir vu et même sans vous être une seule fois intéressés à savoir ce quelle est réellement dans l’ordre cosmique général.

 

Et cette pensée qui s’en souvient pour y avoir goûté, tente de vous faire croire qu’elle va vous conduire aux suprêmes satisfactions, à la jouissance cosmique… Mais comme, malgré toutes ces promesses, elle tarde à vous faire voir cette réalisation, elle vous a créé des substituts, une imagerie… Comme on donne des bonbons sucrés à des enfants pour les faire taire… Et vous avez appelé cela Dieu, Allah, Vishnou…Bouddha…

 

Mais il n’y a rien dans tout cela qu’une mort lente. La pensée est incapable de vous conduire à la jouissance de l’ordre cosmique et cela pour un fait tout simple : elle n’en est qu’un ÉLÉMENT. C’est le TOUT qui englobe le PARTICULIER. Le PARTICULIER ne peut englober le TOUT…Tu m’as compris ?

 

Elle n’est que le décodeur de la mémoire… tu te souviens, mon fils ?

 

Alors, s’il te plait…Mon petit…Ne donne pas d’importance à ta pensée. Laisse-la couler comme elle souhaite le faire, ne t’y oppose pas, laisse-la aller là. Ne brutalise rien… Mais surtout n’alimente rien. Laisse ta pensée s’éteindre d’elle-même faute de combustible.

 

S’opposer à la pensée est encore de la pensée… Laisse-la s’éteindre comme un feu dans lequel on ne met plus de bois…Ne te soucie pas d’elle…Et jamais, au grand jamais, ne te culpabilise en rien, de tous ces mouvements qui vont d’ailleurs devenir de plus en plus désordonnés et agressifs comme l’animal devenant hargneux, lorsqu’on ne lui donne plus à manger… Laisse-la s’agiter comme le petit singe qu’elle est …

 

Et tu verras que la pensée est capable de se voir elle-même. Essaie son miracle ! Si elle est capable de tromper les autres, elle ne peut pas se mentir elle-même et c’est sa chance de venir à sa place véritable : celle d’un magnifique outil de mise en forme, d’un matériel unique et inestimable…

 

S’il te plaît… mon petit… ne cherche pas à détruire ou casser ta pensée comme le font tant d’ordres dits religieux. C’est fou que l’accès à Dieu passe par la destruction !... Ils en sont encore à croire que les privations, afflictions de tous genres, tout ce que, en fait, l’esprit et la pensée peuvent inventer pour se faire mal et se détruire, est un chemin à l’ordre cosmique. Ces fous ne créent que des visions artificielles, résultats de privations et de frustrations, en attaquant le premier des cerveaux humains, l’originel, celui que dans vos pays de blancs vous appelez, je crois, reptilien.

 

Il fallait que le jeune Blanc tende l’oreille pour continuer à entendre le Maître qui marmonnait presque :

 

- C’est incroyable… Tout à fait incroyable… Aucun d’eux ne s’est jamais posé la question, ne s’est jamais préoccupé de savoir pourquoi, lorsqu’ils étaient Chrétiens, ils avaient des visions de Jésus ou de la Vierge Marie, ou d’un Saint… que lorsqu’ils étaient hindous, c’était Vishnu ou un autre…mon Dieu !...Que les hommes aiment à être leurrés !

 

Quelle tristesse… Quelle tristesse…

 

Après un long moment de recueillement, il reportait son regard sur ce petit Blanc devant lui, assis en lotus, les fesses sur une grosse pierre plate. Ce petit Blanc qui l’écoutait avec beaucoup d’attention, une attention véritable… mais surtout, surtout avec une intelligence affective.

 

De temps en temps, il tendait la main comme pour lui caresser la joue ou l’épaule mais invariablement son bras retombait inerte, le long du corps. Il y avait un mystère à cela. Le jeune Blanc l’avait accepté une bonne fois pour toutes, se disant bien qu’il se révèlerait à sa juste place, au bon moment.

 

Vois-tu, continuait-il, la nature ne peut qu’être ton seul guide. La nature est le côté manifesté de l’énergie cosmique. La détruire, comme je crois cela, est le résultat de vos actions désordonnées dans vos pays Blancs, est en fait votre propre destruction. Car sans elle, vous ne pourrez jamais remonter jusqu’à la Source créatrice.

 

Sans elle, votre corps ne pourra jamais trouver sa place juste entre Terre et Ciel ; et sans votre corps parfaitement placé, cet outil magnifique sera à tout jamais perdu, pour passer de la Terre au Ciel et du Ciel à la Terre. TEN et CHI n’auront plus de relations consciemment perceptibles car la beauté de l’homme, vois-tu, mon petit, est qu’il est le seul être vivant sur cette Terre, pouvant avoir accès consciemment à la beauté du Ciel, c'est-à-dire réunir consciemment TEN et CHI, la Terre et le Ciel et de devenir TEN pour rayonner l’Amour sur CHI…

 

Dans mon jeune âge…un petit sourire malicieux … j’ai pris connaissance de quelques uns de vos textes religieux. On y parle beaucoup de montagnes, je crois ! Il se soulève sur ses deux jambes croisées et tel un vieux singe mime à quatre pattes, l’homme grimpant le flanc d’une montagne escarpée, épaules courbées sous la charge, ruisselant d’effort, abêti par ce dernier… Et qui, s’il n’est pas mort en chemin d’épuisement ou si pire, son esprit ne s’est pas desséché, arrive en haut de la montagne. Le Maître prend alors l’attitude droite du Seigneur regardant ses terres, mains en visière au dessus de ses sourcils, tournant dans toutes les directions, le regard souverain…et ensuite redescend de la montagne, tout guilleret…

 

- C’est bien cela ? demande le vieux au jeune Blanc qui se tord de rire.

 

- Tout à fait Petit Père !

 

Le Maître redevient soucieux. Le Blanc, une fois de plus tend l’oreille pour capter ses mots marmonnés : « Comment peuvent-ils écrire de telles choses ?... Monter et descendre de la montagne est un symbole de réalisation et de perception de Dieu… Comment peuvent-ils dire de telles choses ?... Tout en détruisant le rythme de la terre ! »

 

Il s’agenouilla devant le jeune Blanc, leurs faces à dix centimètres l’une de l’autre. Les yeux de l’asiatique se rivèrent alors sur ceux du jeune Blanc.

 

- Ecoute-moi bien mon petit …Comprends bien cela Ange… »

Son regard se fit pressant. Ange se sentit bousculé, tout d’un coup cessa la double vision ; l’observateur disparut. Il n’y avait donc plus d’observé, seulement un instant présent, d’une énorme intensité.

 

- C’est qu’ils mentent…

 

Fin de l’extrait du Livre

 

 

Dis ! « Petit Père » ?, tu crois que j’avais pas saisis. Pas besoin de radiner ta fraise pour enfoncer le clou.

 

J’avais compris à ton premier billet que les Cola, ils m’avaient enfoncé le mou. Dis ! Pourquoi, d’après toi, je suis en train de faire médit sous la pluie ? A deux pas de leur appart.

 

J’ai plutôt l’impression que tu commences à croire que mon bouquin, c’est le tien ! Co-auteur, nous sommes.

 

D’accord. Mais l’auteur principal, c’est tout de même MOI. N’essaie pas de me chouraver mes pages !

 

L’éditeur, il m’en donne un nombre précis à ne pas dépasser, faute de quoi, il dit qu’il ne va pas rentrer dans ses frais. Ok ! Ne rigole pas. Je sais que lui aussi il me beurre le mou. Pas rentable ! Mon œil ! Avec les bureaux qu’il se paye et le salaire qu’il se tire !

 

Et puis, qu’est-ce que c’est que ces façons de prendre à témoin mes lecteurs de mes conneries dès que j’ai le dos tourné ? En voilà des façons ! Pas dignes d’un vieil asiat tout constipé.

 

Et puis, si je suis dans le jardin, c’est AUSSI que j’y ai senti la même vibration que dans la chambre de Stéph.

Tu crois que je dors ou quoi ?

 

Le gosse, il aimait AUSSI ce coin.

 

Et puis… Mais écoute donc ! T’entends pas ? Arrête tes charres.

 

Si je me souviens bien, c’est toi qui m’a appris à écouter pousser l’herbe et le glissement des serpents. T’as un bouchon dans le conduit ou tu fais l’idiot ? Mais écoute donc !

 

On cause à l’autre bout du jardin. Petit, mais net pour des choux fleurs comme les nôtres. Écoute donc ! Et, je t’en prie, très humblement, avec toute la sincère amitié que j’ai pour toi, mais oui ! je t’assure… tu sais bien que je t’aime du seul amour véritable !... alors, sois sympa… Ne me fais plus chier.

 

- Donne-moi du feu.

 

- Encore !

 

- Ces maïs, ça reste pas allumés !...

 

- T’as qu’à tirer dessus, hé, connard ! annonce la troisième voix.

 

- T’occupe ! reprend la première.

 

- Et le gaz du briquet, qu’est-ce que t’en fais, hé, Bébert.

 

Le grognement de satisfaction suit le bruit de la pierre à feu sous la molette. Une petite lueur traverse les buissons.

 

J’enjambe la grille, fais le tour du jardin, reviens derrière eux. Je sais ne faire aucun bruit. L’éducation de « Petit Père » est de première, croyez- moi. D’ailleurs, vous m’avez déjà vu à l’œuvre. Plus la peine de vous envoyer ma carte de visite.

 

Une toux prend Bébert lorsqu’il tente d’avaler la fumée.

 

- T’arrives pas, hé !

 

- Tu te forces ! T’es pas cap !

 

- Vos gueules, on va se faire repérer.

 

Je rampe à deux pas d’arbustes d’eux. Reste plus qu’à rester planqué. Jusqu’à ce qu’ils me découvrent. Avec les gosses, faut les laisser faire. S’ils ne font pas leurs conneries maintenant, ils les feront plus tard. A cinquante berges, par exemple.

 

Pas la peine d’expliquer que vous êtes un adulte qui devrait les gronder, mais qu’au fond vous n’êtes pas un adulte comme les autres, et que vous ne leur voulez pas de mal, bien que vous soyez un adulte, mais que vous, vous aimez les gosses… mais s’ils pouvaient vous dire qui a tué le Stéphane, vous ne direz rien à leurs parents des cibiches qu’ils fument en cachette, mais qu’en adulte responsable, vous devez quand même leur chouraver le paquet car c’est très mauvais pour la santé… merde ! C’est pas la marque que je fume !

 

Qu’est-ce que vous croyez ? Que vous les abusez ?

 

Et quand, plus grands, adultes quoi ! ils vous renvoient la balle qu’ils ont gardée des années dans la poche, avec le mouchoir par-dessus, vous criez au scandale.

 

C’est pas parce que vous y êtes passés qu’il faut réécrire l’histoire ad vitam eternam. Amen !

 

Vous savez, la vie, c’est un jokari. Y a un bel élastique attaché à la balle. Vous la prendrez toujours en retour.

En pleine poire.

 

Y a pas à tortiller. Inutile de fuir. Le retour est inscrit sur votre tête.

 

Et si vous voulez y échapper, c’est pas avec les niaiseries des hommes que vous y arriverez.

 

Mais surtout, au grand jamais, je ne voudrais vous emmerder avec ces trucs.

 

Dites ? Le double whisky est bon ? Gardez-en une goutte pour tout à l’heure car nous ne sommes pas au bout de nos peines.

 

Donc, j’attends d’être découvert. Situation curieuse pour un assassin dont le B.A. /BA du métier est de passer inaperçu. Mais avec des gosses, il est préférable de passer pour un con que pour un grincheux.

 

Et puis, je vais vous dire en douce. L’art de l’assassinat, c’est la pénétration. Sans vouloir vous vexer, je crois que vous seriez bien en peine de dire si je ne vous envoie pas que des conneries au motif de « la vérité, rien que la vérité ». Qu’en dites-vous ?

 

Vous avez toujours le chronopost sous la main. Vous savez ? Ce qui arrive plus vite que ce qui n’est pas retardé.

 

Peut-être que votre billet arrivera avant que j’en aie terminé avec cette mission pour assassiner un assassin.

 

L’ambiguïté ne vous a pas échappée, hein ! Malin comme un singe je vous sais.

 

Je ne sais pas ce que « Petit Père » a dans la tête, mais j’ai bien l’impression, que j’ai intérêt à compter sur mes abatis si je veux remballer le tout dans un avion de Singapour Airlines.

 

Il me dit de déconner, le mec, et il est omniprésent dans ce mic-mac. Doit y avoir un truc. Peut-être quelque chose qu’il n’a pas digéré. A moins que ce soit moi. Allez savoir !

 

Pour tout vous dire, dans cette affaire, j’ai l’impression de devoir aller fouiller au plus profond de moi. Ce que je cache encore. Et ça ne me plaît pas outre mesure. Vous aviez remarqué que je ne suis pas maso.

 

C’est pour passer le temps que je vous raconte ces trucs. J’ai déjà fait glisser trois fois la fermeture éclair de mon blouson de daim pour attirer leur attention. Mais macaque. Ce vêtement, que j’ai acheté à Madras, fait honneur à la réputation de la capitale du cuir indien. J’aurais du me fournir aux nouvelles galeries parisiennes.

 

La fermeture éclair aurait déjà sauté deux fois avec mes doigts dedans. Ca m’apprendra à me fringuer correct.

 

Peut pas leur demander une taf. Mes poumons vont recracher illico. Je passerais pour une demi portion.

 

Je glisse donc légèrement vers l’allée pour… bon !

 

Toujours ce destin qui vous fait des tours de con au moment où vous vous y attendez le moins.

 

Voilà Bébert qui se lève, descend la fermeture de son futal, sort son riquiqui dépoilé, fait trois pas pour asperger la pelouse. J’ai juste le temps de rouler sur le côté pour ne pas prendre le jet en pleine poire.

 

Si Bébert avait les yeux au ciel, il les ramène au sol illico. En pisse aussi sur sa jambe avec ce réflexe à la con de rengainer rapido en cas de courant d’air. Encore une des informations erronées qu’on vous fout dans le blaze dès qu’on est capable de pisser tout seul.

 

- Fais attention à ta quéquette lorsque le chat passe !

 

Donc, le mec, il termine son opération dans son futal.

 

- Hé ! Les mecs !... Je rêve ou quoi ? Il est pas malade, le mec, hé !... du jamais vu, hé, les mecs !... Tu voulais me la sucer ou quoi, hé, mec !... T’as des vicieux de nos jours, c’est pas croyable !

 

Les autres radinent en cachant leur cibiche derrière leur paume en conque. Par réflexe.

 

- Bon Dieu ! Qu’est-ce que tu fais là, mec ?

 

- Tu voulais te planquer des flics, hein ?

 

- Il a une bonne gueule, ne le démolis pas, Bébert.

 

- Merci, c’est gentil, je fais.

 

Là, je la leur coupe !

 

Faut savoir aussi dire merci. Si vous savez Aussi tendre la main. Vous allez drôlement vous simplifier la vie, les mecs. Vous cesserez de tourner en rond. Vous savez, faut pas être prétentieux. La vie, c’est les secondes après les secondes.

 

- Dis ! Tu te caches des flics ? me demande Bébert, la voix courroucée.

 

- Mais non, je le rassure en époussetant le velours de mon futal.

 

- Alors, qu’est-ce que tu fous là ?

 

- J’écoute pousser l’herbe, je dis.

 

C’est du coup qu’ils me reluquent curieux, à se demander si c’est du lard ou du cochon.

 

- Tu te fous de notre gueule, des fois !

 

Comme c’est le chef, Bébert, noblesse oblige, il m’envoie une latte entre les jambes, sûrement pour vérifier si ma voix n’a pas mué trop tôt.

 

A cet âge, on est allant ; on a du tonus, de l’enthousiasme. Il y va franco.

 

Le seul truc qu’il n’avait pas prévu, le Bébert, c’est que je puisse me retirer de la trajectoire. Je vous promets !

 

Je l’ai pas aidé lorsqu’il est passé à côté de moi. Ou si peu ! Presque rien, quoi !

 

- Mince, alors ! »

 

Ils en reviennent pas de voir le « patron » dans les épines avec le postérieur dans la position idoine pour… mais vous savez comment je suis bien éduqué.

 

Ce qu’il y a de gagné, c’est le regard du gosse. Pas encore sorti des épines, il me reluque franco :

 

- Tu veux quoi, mec, t’as un problème ?

 

Il ira loin. Certain. VOUS, c’est cette réac que vous auriez après avoir joué au planeur ?

 

La différence, elle existe dans les faits du direct. Pas dans le baratin réchauffé. Les œufs sur le plat recuits vous foutent une indigestion de mots, d’explications, de théories. Pour ce truc que les arts de combats m’ont toujours attiré. Réponse immédiate à sa connerie. Plus possible de masquer. Rien donc à voir avec le « culturel » qui, lui, tente toujours de prolonger le temps, histoire de voir s’il n’y a pas moyen de ne pas payer l’addition.

 

Le Bébert a déjà compris le sujet. La rue vous fait des précoces.

 

Alors, que pensez-vous que je puisse faire devant ce môme ? Dire la vérité, bien sûr. Du moins, presque. Je deviens un privé que le Stéph aurait engagé et qui se serait radiné trop tard, vu la nénette qu’il fallait faire reluire d’urgence sur la Côte d’Azur, sous peine de perdre la face sur la Promenade des Anglais, à Nice.

 

- La face, c’est important ! me rassure Bébert.

 

- Mais dommage pour Stéph, précise tout de même le plus petit aux allures de demi-riche.

 

- Viens par là, me tire Bébert par la manche.

 

On s’en va rejoindre trois pierres auxquelles on ajoute une quatrième. On sort les cibiches. On s’étonne que je ne fume pas.

 

- T’es un drôle de poulet privé.

 

- Et t’es pas baraqué.

 

- Si Stéph t’a engagé, c’est que c’est un mec bien ! me sauve la mise le chef Bébert d’un ton sans réplique.

 

- C’est vrai que le Stéph, il était correct.

 

- Je l’aimais bien, annonce Marco.

 

- Une fillette ! tranche Bébert.

 

- Un malheureux, rectifie Marc Antoine, le demi riche.

 

Les fourmis me viennent dans les mains. Je connais. Un autre bout de l’affaire vient à moi.

 

- Un malheureux ? Je dis…

 

Marc Antoine me reluque dans la confiance. J’avais pas fait attention à ses yeux. Un bleu taché de vert avec la tristesse au fond.

 

- Ben oui…pardi ! Entre malheureux, on se reconnaît. Pas besoin de mots.

 

Evidemment ! Les mots, c’est pour ceux qui ne savent pas.

 

- Il avait toujours de la brume dans les ratiches, c’est exact, confirme Bébert… T’es con ou quoi ? Il te faut un dessin ?

 

- Avec cette sale garce de sœur…

 

- Et la bande de José sur le dos…

 

- Té ! Avec ces mecs, c’est marche à l’ombre ou je te crève.

 

- Il avait peur, c’était couru…

 

- Pardi !

 

- Il avait donc des ennemis, je demande doucement pour ne pas rompre le charme.

 

- La bande à José, c’est pas du gâteau.

 

- Et la sœur qui marne avec lui et qui demande à Stéph de la couvrir auprès de ses vieux.

 

- Pas marrants, les vieux aussi…

 

- Surtout la vieille, il parait…

 

- Quelle salope de geignarde, celle-la. Toujours à se plaindre partout.

 

- Les commerçants en ont d’ailleurs marre. Et prétentieuse avec ça !

 

- Et ? Je fais.

 

- Je ne sais pas de qui il avait le plus peur, le Stéph… Moi, je crois que c’était de la vieille.

 

- Mais…

 

- C’est pas la vieille qui l’a repassé tout de même !

 

- Va savoir… Curieux ce mic-mac. Portes de l’immeuble fermées à clé ; pas d’éraflures sur la serrure…

 

- Fallait des rossignols bien culottés pour ne pas laisser de traces si l’assassin est venu du dehors.

 

- Ou c’est du dedans que ça s’est passé.

 

- A moins que ce soit Stéph qui ait ouvert la porte à son assassin.

 

- Comme il le faisait toutes les nuits pour sa sœur qui allait rejoindre José… ajoute Marc Antoine.

 

- Voudrait dire qu’il avait rencard !... C’est bien ce que je disais gronde Bébert. »

 

Si après cette tirade, vous pensez encore que les mômes n’ont pas de logique, faudra retourner aux cours du soir.

 

- Et ce José, on le trouve où, je demande, mine de rien.

 

Les yeux qu’ils se lancent en disent long sur leurs relations.

 

- On le voit un peu…

 

- Pour se faire un peu de monnaie…

 

- Par exemple, cette jaguar garée sur le trottoir…

 

- Y sera peut-être plus demain matin…

 

- Si José l’apprenait…

 

- Tais-toi, c’est quand même un flic.

 

- Mais un privé.

 

- C’est presque du pareil au même.

 

- Mais il travaille pour le Stéph.

 

- C’est vrai… Mais le chef, c’est moi ! J’n’ veux pas qu’on cause sans ma permission !

 

Et les deux autres de vérifier si leurs godasses sont bien cirées. Le Bébert se tourne vers moi.

 

- Bon, on te fait confiance. Annonce la couleur. Qu’est-ce que tu veux savoir ? »

 

Moi, vous me connaissez. Pas contrariant pour deux sous. Je me contente de lui demander une description de José, sa crèche, la nature et l’importance de sa bande, ses relations avec la sœur de Stéph, sa description, ce que savent les vieux, pourquoi les flics n’ont rien découvert de ça, les humeurs, goûts, attirances de Stéph, leurs appréciations sur lui, leurs avis sur ce qui est arrivé, leurs adresses à eux au cas où… qu’est-ce qu’ils foutaient au moment du meurtre, et où ils étaient... le blabla habituel, tout à fait normal qui ne choque personne, qui n’effraie personne…

 

- Dites, vous voulez une description de leurs bouilles et le nombre de dents qu’ils ont encore après toutes leurs castagnes ? lance Bébert.

 

L’un dans l’autre, avec de la bonne volonté, nous y sommes arrivés. Le plus réticent, ce fut Marc Antoine et nos regards se sont plusieurs fois croisés. Le sien glissait et je croyais y reconnaître la flamme du reproche.

 

J’ai voulu effacer ce regard en rigolant, une fois encore. Avant de les quitter, je leur ai demandé de ne pas signaler la jaguar à José.

 

- Vous comprenez, les mecs… c’est la mienne !

 

Un malappris qui n’aurait pas eu comme moi, une mère instit, aurait fourgué dans la gueule de Bébert, un paquet de cibiches sans rayer l’emballage contre son râtelier. L’autre gosse a rigolé.

 

Marc Antoine a froncé les sourcils puis ses yeux ont glissé sur l’herbe devant lui.

 

Je suis parti à pinces vers le bar de José. J’ai laissé les gosses avec de la peine. Pour eux aussi, il est tard. Ils sont retournés fumer leur clop derrière les buissons, pas pressés de rentrer chez eux.

 

Pas marrant.

Fin de l’extrait du Livre de la Famille Shin

 

- Maintenant, mon fils est tenu. Je le sens bien dans ma main !

 

Le vieillard s’allongea sur la peau du lion des montagnes. Il se couvrit d’une chaude couverture. Il ferma les yeux.

 

Ainsi ses yeux ne voyaient pas l’eau qui coulait sur ses joues.

 

 

******************