31. Le bar

 

Le vieillard se redressa de sa couche… La lune pointait haut au-dessus de la montagne.

 

« Il est le temps de continuer l’injection »

 

Alors il reprit le Livre à côté de lui, le plaça sur son ventre et le caressa de ses mains à plat. Son souffle poussa et le vent rugit sur les crêtes.

 

Extrait du Livre de la Famille Shin.

 

9. Le bar

 

L’enseigne « Le Dragon Rouge » clignote à vingt pas, près de l’angle de la rue étroite avec l’Avenue. La pluie ne cesse pas, un crachin qui s’insinue dans le col, et les pneumatiques des voitures font ce bruit de succion très curieux sur le macadam. Le bruit est comme amorti par ce coton de pluie fine, presque de la gouttelette.

 

- C’est ici !

 

Il l’avait entendu bien qu’il tentait de ne faire aucun bruit. Il le savait dans son sillage depuis qu’il a tourné la rue Emile Level pour remonter l’Avenue de Clichy. Il s’est obligé à ne jamais se retourner pour qu’il ne rougisse pas à le suivre, comme un indien qui profite des voitures de l’autre côté de la rue pour se masquer.

 

Il savait qu’il était là ; c’est tout. L’entraînement de la Famille Shin.

 

Peut-être, à le voir arrêté là, à l’angle des rues, les mains dans les poches du blouson, il avait pensé qu’il ne se souvenait plus de leurs indications. Peut-être avait-il cru qu’il allait lâcher… Alors il avait traversé et avait soufflé, encore entre deux pare-chocs : « C’est ici ».

 

Sans le regarder, car il ne fallait pas qu’il porte les yeux sur lui… Il serait parti ! Envolé dans sa timidité, son mal de vivre… Sans le regarder, il tendit le bras gauche et, sans le faire apparaitre, en portant son poids sur la jambe du même côté, puis en fléchissant le genou qu’il poussa vers l’extérieur, il lui toucha la mèche de cheveux qui pendait sur son front ruisselant de pluie.

 

Il ne fallait pas qu’il sente un mouvement vers lui, il ne l’aurait pas supporté.

 

- Pourquoi as-tu menti ? demanda Marc Antoine.

 

La voix ne contenait déjà plus de reproche ; juste une constatation. Bret se garda bien de bouger la main. Le front l’acceptait…

 

- Parfois, la vérité ne peut être dite.

 

- Je sais, dit le gosse

 

Il « savait » ! A douze ans.

 

Le gosse avait laissé la main de l’homme le toucher, une main un peu rêche dont les doigts s’écartèrent en éventail et entrèrent dans les cheveux. Il les laissa pénétrer.

 

Bret ressentit la vibration du cuir chevelu et, doucement, le massa. Il avait maintenant porté tout son poids sur la jambe gauche et la droite, libérée, put se rapprocher, puis croiser devant.

 

- Tu n’es pas engagé par Stéph.

 

- Oui.

 

- J’ai lu les journaux de mon père… A la télé aussi, ils ont parlé de toi.

 

Il avait maintenant reporté le poids du corps sur la jambe droite et sa hanche se rapprocha du garçon qui fermait les yeux sous la caresse de la main.

 

- Pourquoi toujours s’expliquer…

 

- Je sais...

 

Il ne restait plus que la jambe gauche à laisser venir par derrière. Le garçon vint naturellement s’appuyer contre sa hanche. Il pleura. Les gens qui passaient, pressés, ne leur jetaient qu’un regard curieux. Ils confondaient la pluie avec les gouttes sur les joues.

 

- C’est ici.

 

- Je sais...

 

Le gosse se sentait à l’abri contre ce corps maigre, sous cette main là… Ange passa son bras autour de la taille et épousa la marche de ce corps qui entrait dans la petite rue.

 

- Là…

 

- Oui…Reste.

 

Alors, Marc Antoine sécha ses yeux d’un coup de main vigoureux lorsque Bret poussa la porte de la paume de la main.

 

Il respira un bon coup avant d’entrer, la fumée, si épaisse, qu’il ne vit tout d’abord que des groupes flous. Les narines lui piquèrent, puis, les yeux. Marc Antoine vibrait contre sa hanche gauche, le bras lui serrant la taille.

 

Il laissait faire. Il avait seulement dégagé la boucle de la large ceinture de cuir qui masquait les fléchettes d’acier.

 

- Hé, pédale à môme, ferme donc la porte, c’est pas Miami ici !

 

Des rires fusèrent. Il entendit près du bar : « Mais c’est le Marc Antoine sa nénette …Te ! Qui l’aurait cru ! » Puis d’autres rires.

 

Il fit un pas. Le garçon s’était raidi, ne se tenait plus contre lui qu’en serrant la ceinture de cuir, à pleines mains.

 

Il sentit sa peur, sa honte, sa violence !

 

Alors il détache doucement la main de sa ceinture, ne repoussa pas le garçon mais s’éloigna de lui d’un pas. Ses paupières mi-closes ne laissaient plus rien filtrer. La jambe gauche, par le talon, arrêta le mouvement de la porte qui venait d’être repoussée par un homme en bout de bar.

 

Le silence se fit, soudain.

 

L’air frais entrait à flot dans la première salle ; Bret en entrevoyait une autre, plus au fond. C’était la salle où se logeaient José et sa bande. Il n’y eu pas de mot. Bret glissa deux pas croisés sur le côté droit et se trouve devant une fenêtre qu’il ouvrit en grand sans tourner le dos à la salle.

 

- Dis donc, minus !... Qu’est-ce que tu cherches ?

 

Marc Antoine ne le quittait pas du regard, droit, presque tendu contre le bar, près de la porte. Il ne voulait pas courber l’échine, montrer sa peur. Pas cette fois-là ! Tout se trouvait oublié, sauf cette force qu’il avait soudain en lui et qui le faisait se tenir droit, sans ciller. Qu’importe enfin !...

 

Un homme, type débardeur des halles, vient de quitter le troisième tabouret et dans un geste réflexe, remonte son pantalon de cuir noir sur son ventre de buveur de bière. Les deux autres qui le suivent dans la rangée du bar descendent eux aussi de leur siège.

 

Sans se concerter, ils glissent entre les deux tables qui les séparent de ce jeune homme de trente ans à peine et qui ne les regarde même pas, adossé au rebord de la fenêtre. C’est vrai qu’avec ses soixante kilos tout mouillé, il ne fait pas sérieux ! Il a pris l’habitude.

 

Une fois, « Petit Père » lui a demandé de prendre part à un combat, un genre de concours organisé dans la province du Nord … Pourquoi donc, ce jour là, il lui avait arraché les couilles, à ce gros lard devant lui, prétentieux de sa masse ?... Peut-être n’avait-il pas supporté la remarque de l’autre : « toi !... le sous-développé biafrais !... » Ensuite, ce ne sont que des questions idiotes : « Vous l’avez fait exprès ?... »

 

Et maintenant, cet espèce d’obèse qui bouscule tout devant lui, avec ses breloques à la veste en cuir, les santiags aux pieds, la barbe épaisse qui ne laisse qu’une fente pour les lèvres épaisses et grasses.

 

Les deux autres qui viennent en pince. Le mec à la première table qui vient de recevoir son demi de bière sur le pantalon lorsque le gros est passé, les épaules larges, heurtant les chaises de ses bottes.

 

Et la deuxième table qui se vide. Celui qui semble diriger le bar est déjà derrière sa caisse, la main dans le tiroir.

 

Il les laisse venir vers lui, en tenaille, comme l’esprit ailleurs, le regard flou assez loin devant lui.

 

La fenêtre est ouverte. Le souffle du vent frais de ce soir glisse sous le blouson de daim qu’il a ouvert jusqu’en bas. Les deux mains, paumes contre les cuisses, ne paraissent pas dangereuses.

 

La porte, elle aussi, est restée ouverte avec son flux qui gène ceux du bar. Mais ils n’osent pas bouger, pas encore. Ils attendent le résultat de ce qu’ils savent avoir lieu. Les acteurs se mettent en place.

 

Car il s’agit d’acteurs. Les trois loubards n’ont pas compris ! Peut-être celui derrière le bar qui tient en main un colt, court et trapu de museau ? Il ne le pointe pas encore, le bras le long de la cuisse, les sourcils froncés, les yeux allant de ce jeune homme maigre, pas très grand, appuyé les fesses sur le rebord de la fenêtre ouverte, comme on le serait en décontraction dans son salon, à Marc Antoine qui reste bien campé sur ses jambes, à côté de la porte qu’il empêche de se refermer en la bloquant du pied.

 

C’est le gosse qui l’inquiète ; c’est par lui qu’il sent le danger. L’autre… peut-être se serait-il laissé prendre !...

 

Mais ce gosse ! Il émet un tel contentement ! les yeux brillants, la bouche entr’ouverte. Il perçoit la respiration courte. Alors, il a peur et il n’ose pas lever le colt qu’il a retiré du tiroir caisse.

 

Car il a bien compris : c’est pour Marc Antoine que Bret agit ainsi. Lui, il n’a pas besoin du regard des autres pour vivre. Lui, ce petit homme, encore un enfant, il a bien voulu montrer sa douleur, sans rien demander ; et c’est justement parce qu’il ne demande rien que sa béance s’ouvre maintenant, devant ce jeune homme qui n’approche pas de lui sans son vouloir. Alors, il peut lui dire. Il le lui a dit.

 

Maintenant, il ne regarde plus rien. Il ne voit pas bien dans cette fumée, les trois hommes qui avancent entre les tables tout en bousculant tout sur leur passage, ni les autres au bar, ni encore dans l’arrière salle qu’il connaît, au fond…

Il comprend le courant d’air froid sur sa nuque et la pluie qui entre. Il connait la porte ouverte qu’il maintient avec le pied. Il ne l’a pas décidé. Il n’a pas cherché son geste. C’est ainsi !

 

C’est ainsi maintenant avec cet homme qui, lui semble-t-il, a fléchi les genoux. Les autres ne s’en sont pas aperçus ; mais lui, il avait bien visualisé cette silhouette dans le parc d’abord, puis après, en le suivant, dans la rue. Oui, il a fléchi et Marc Antoine sourit sans le savoir. Il aurait été en peine de dire pourquoi. Il souriait.

 

Extrait du Livre de la Famille SHIN

 

- Alors, petit Blanc, tu te décides?

 

Ils étaient trois devant lui. Deux autres surveillaient les côtés, prêts à intervenir à la première faille. Il en sentait deux autres se mouvoir derrière son dos, se rapprocher de quelques mètres pour s’arrêter à quatre pas.

 

Celui qui avait parlé, gros coréen imbibé de la mauvaise bière régionale, le fixait de ses petits yeux bridés, une lueur méchante entre les paupières. C’était lui le chef de la bande, les autres suivaient.

 

Pourquoi s’en étaient-ils pris à lui ?

 

Peut-être parce que c’était le seul Blanc dans ce gros bourg de montagne, même à des centaines de lieues à la ronde.

 

Peut-être parce que ce Blanc n’avait pas courbé l’échine ou entré la tête dans ses épaules lorsque les bouteilles de bière vides furent projetées sur lui ?

 

Peut-être, justement, est-ce parce qu’aucune bouteille ne l’a atteint ?

 

Ange Bret ne sait pas. Il a suivi son Roshi jusqu’à ce gros bourg qu’ils apercevaient depuis deux jours, marchant sur le chemin de crête des hautes montagnes séparant cette région en deux. Le Roshi… Le Maître… est assis sur la margelle du puits, au centre de la place du village. La scène ne semble pas le concerner, bien qu’elle se déroule à vingt mètres de lui. Il a bu de l’eau fraîche que le jeune homme avait tiré du puits avec le seau de bois posé sur la margelle. Ange Bret n’a pas pu se désaltérer à son tour. Lorsqu’il portait la coupe à ses lèvres, les premières bouteilles furent jetées sur lui. Il les esquiva sans peine, écartant du bout des doigts quelques unes qui pouvaient toucher le Roshi et s’était écarté de quelques mètres de lui pour éviter qu’il soit touché ou même incommodé par cette situation qu’il n’a même pas envie de nommer absurde.

 

Depuis dix jours maintenant qu’il voyage avec le Maître, il constate avec effarement quelle est la gratuité méchante des hommes ! Qu’il était bien durant ces années, derrière les palissades du monastère, tout en haut de cette montagne !

 

Ce n’est même pas de la colère, c’est de la tristesse qui monte en lui, tandis qu’il esquive sans peine le jet de bouteilles et de quelques cailloux. C’est d’ailleurs, peut-être, son économie de mouvements, la souplesse de son esquive qui a mis en rage ce groupe de mauvais garçons comme on en rencontre partout, sous toutes les latitudes et sans qu’il soit besoin pour cela d’aller à la ville.

 

Peut-être qu’au début, ils voulaient seulement s’amuser ? Faire un peu peur à ce jeune Blanc qui marchait si tranquille au côté de l’asiatique qui pourrait être son père.

 

Leurs besaces à l’épaule révélaient des voyageurs. Leurs sandales en paille de riz poussiéreuses donnaient la mesure de leurs moyens : des marcheurs… donc des pauvres.

 

Des pauvres : ça ne se défend pas, ça courbe l’échine. Sans crainte, on peut déverser sur eux toutes les ordures de son âme. Il n’y aura pas de représailles, encore moins de poursuites policières!

 

C’était, sûrement, tout simplement cela, au début. C’est la souplesse étonnante de ce jeune Blanc qui a fait monter les enchères. D’un jeu anodin, méchant mais si fréquent, on est passé à une volonté de vaincre, de faire plier.

 

Le « petit » vieux, lui, s’est installé sur la margelle du puits, gardant près de lui son bâton et celui du jeune Blanc.

 

Si ces lourds paysans avaient eu une quelconque connaissance des arts de combat, ils auraient reconnu des Jo, le bâton de combats.

 

Si ces lourds paysans avaient eu plus de regard, ils auraient vu que les yeux de l’asiatique n’avaient pas cillé une seule fois et que la peur ne faisait pas partie de son monde.

 

Si ces lourds paysans avaient eu plus d’intuition, ils auraient peut-être perçu une couleur et un son se dégager des mouvements du jeune homme.

 

Mais ils sont bêtes, lourds et nombreux… Identiques à ces mêmes groupes partout dans le monde, sous toutes les couleurs de peau.

 

- Alors, petit Blanc, tu y viens ?

 

Ils sont nombreux, c’est leur seule force. Le courage physique individuel n’est pas la denrée la mieux partagée parmi les hommes de cette Terre.

 

Ange Bret est triste : « Comment vivre dans tout CA ? »

 

Son immobilité du moment constitue un encouragement pour les autres ; du moins, c’est comme cela qu’ils l’ont compris.

 

Même en Corée, on se gave des westerns américains. Dans leur tradition, ils encerclent ce qu’ils considèrent déjà comme leur victime, celui qui va être vaincu. Comme d’habitude, action unanime sous toutes les latitudes, les passants s’éloignent avec rapidité, évitent le groupe : « Ce n’est pas leur problème ! » Les commerçants, à proximité, ont tiré les rideaux métalliques de leur échoppe en prévision de l’intervention possible de la police, pas maintenant puisqu’il n’y en a pas dans le bourg, mais peut-être dans le cadre d’une enquête future. Ils n’auront donc rien vu !

 

Le regard d’Ange Bret glisse vers « Petit Père »… Son Roshi. Il ne rencontre qu’un visage lisse, les paupières baissées à demi sur les yeux. Aucune indication ne viendra de là. Il le laisse seul. La décision doit venir de lui-même.

 

- Que les hommes sont bêtes, méchants… et lâches », laissent glisser les lèvres minces du jeune Blanc.

 

Il a parlé tout haut, sans s’en rendre compte, en sa langue maternelle. Les sons étrangers augmentent la fureur de ces gros balourds prétentieux et violents. Ils s’avancent donc puisque ce petit Blanc reste toujours immobile.

 

Ils ont tord : l’immobilité n’est qu’apparente. Les yeux à demi-fermés, l’expiration réchauffant le ventre, Ange cerne Ma… la distance. Son cerveau ne pense plus. Toute l’énergie du moment passe par le corps.

 

Il ne se fait même pas la remarque que l’organisation du lieu et la position de ses adversaires constituent une géométrie parfaite pour le Bassaï Daï … rompre la forteresse… et les Tekki… l’accolement au mur…

 

Il le ressent, c’est suffisant !

 

- Il n’y a pas avantage à l’attaque, lui répétait le Maître, inlassable.

 

Il attend, surveillant Ma, la distance.

 

… Bret se désaltère avec calme à la coupe que lui tend le Roshi… son Maître.

 

Ils remplissent leurs deux gourdes, remettent leurs besaces à l’épaule et le Jo à la main, remontent la route unique de ce bourg.

 

Au bout, on aperçoit déjà la campagne.

 

Ils laissent, derrière eux, sept lourds paysans, un peu voyous, allongés dans la poussière.

 

- Tu as mis de la violence dans ton action.

 

Ce n’est pas une question, c’est un fait. C’est aussi une réprimande.

 

Il précède le jeune homme d’un pas, comme la coutume le veut, celle du respect. Ils sont maintenant dans la campagne. Un groupe de gens hurleurs et menaçants les ont suivis un moment à la sortie du village, quelques pierres ont sifflé dans l’air. Les lâches ont toujours aimé la distance. C’est curieux comme on se désintéresse toujours des étrangers et du sort qui peut leur arriver, mais qu’on réagit avec beaucoup de violence lorsque ces étrangers mettent à mal quelqu’un des leurs, même si ces derniers ont tord.

 

Bret ne répond pas à Petit Père, il sait qu’il dit la vérité. Devoir, une fois de plus, engager le combat avec des imbéciles, l’a mis hors de lui. Aussi ses coups naturels déjà rapides et secs furent-ils augmentés par la volonté de casser.

 

- Tu aurais pu te contenter de rompre l’encerclement et te soustraire à la situation.

 

- Oui, je sais, souffla-t-il.

 

- Mais tu as voulu, en plus, faire du mal.

 

- Oui… je sais.

 

- C’était une vengeance… encore une…

 

Le jeune homme baissa la tête : « Oui, encore une ».

 

Cela l’avait repris, une fois de plus. Lui qui était si bien dans la beauté du Kensho, voyait la fureur monter en lui lorsqu’il fallait combattre l’Homme imbécile. Son cœur débordait pourtant de tendresse, d’un souhait de faire partager aux autres, la beauté du monde, celle qu’il voyait journellement autour de lui, celle qui venait à chaque méditation. Il ne comprenait pas que les autres ne voient pas la même chose. Il ne comprenait pas leur aveuglement et encore plus, leur volonté de rester aveugles.

 

Lui qui voyait la possibilité de bonté entre les hommes, l’absence de comparaison et de surenchère, il ne pouvait rien transmettre, il n’arrivait rien à transmettre et la peine envahissait son cœur. Il avait envie de pleurer et souvent, dans sa cellule, la nuit, les larmes coulaient sur ses joues.

 

- Pourquoi te sens-tu si concerné ? demanda le Maître.

 

Le jeune homme ne put que remuer la tête d’incompréhension, les larmes, une fois de plus, dans la gorge.

 

- On a du te faire beaucoup de mal…mon petit.

Sa voix était triste, elle aussi.

 

- Je ne sais pas… Je n’arrive pas à savoir. Ces mots glissèrent des lèvres de Bret, comme des cailloux de sang qui tombent dans l’herbe humide de la rosée du matin.

 

fin de l’extrait des Livres de la Famille Shin.

 

- Dis ! « Petit Père », je crois que tu n’as pas bien compris mon dernier billet. Sans vouloir te commander puisque nous sommes co-auteurs, je commence à te trouver encombrant. Pourquoi leur racontes-tu cette histoire ?

 

Primo, ça date de six ans au moins. Merci d’avoir la gentillesse de bien vouloir croire que depuis j’ai fait quelques progrès dans la compréhension de moi. Tu remarqueras, en passant, que je puis AUSSI ne pas écrire comme un chien. Et que cela ne modifie rien. Au contraire. Puisqu’il me semble nécessaire de te mettre les points sur les i, je te ferai humblement remarquer, comme le fils très respectueux que je suis, tout aimant de son père, que la politesse, les bons mots, le verbe juste, cachent le plus souvent une manière très ferme de se moquer. L’ironie cultivée, ça s’appelle. Très courue dans cette foutue société qui n’accepte les choses que dans la forme chaste et policée. Que cette forme contienne de la merde méchante, on s’en fout royalement. Alors avant de leur raconter que j’ai de la méchanceté en moi, je te remercierais grandement de porter plus attention à mes mots et à ce qu’il y a dessous.

 

Secondo, les Kata Tekki du karaté demandent des coups courts et très rapides. Pas exact dans ce bar ! Comme pour le kata Bassai. Lui, c’est rompre la forteresse puisque, si la culture que tu m’as inculquée est correcte, et comme perroquet, j’en suis un de première classe, comme tu as pris plaisir à me l’envoyer dans les gencives pendant près de dix ans que je suis avec toi et respirer ton odeur plus ou moins agréable d’asiatique qui se lave pas tous les jours, puisque « Bas » signifie « le territoire de l’adversaire » et « aï », la volonté de vaincre. Ou, autrement dit, rentrer dans le KI de l’autre et le casser.

 

Et bien ! ne t’en déplaise, rien de tous ces trucs dans ce fourbi. Où vas-tu chercher leur détermination ? Des ploucs qui croient que leur seule présence suffit à terroriser ! Et leur territoire ? Macaque ! Tout juste s’il n’a pas fallu que je leur tende la main pour qu’ils viennent jusqu’à moi sans se casser la gueule. Et puis !, les coups secs et courts, tu repasseras ! Je les ai plombés à la nouvelle mode, celle que tu regardes avec une moue longue au point que ta petite barbiche en arrive à nettoyer tes orteils que tu as oubliés aussi dans la toilette du matin.

 

Tu veux savoir ? Le premier, le gros, l’obèse qui en souffle de porter sa propre viande, je lui ai envoyé un coup de tatane droite dans la rotule. Juste au dessus du genou. C’est pas à toi que je vais apprendre que ça fait mal, que ça te plie les guibolles. Donc, ses roupies, que tu appelles pudiquement les bijoux de famille, se sont trouvées en bonne position pour une resucée de la même guibole qui n’avait pas éprouvé le besoin de revenir à terre. Pas à toi encore que j’apprendrai que cette crise subite d’oreillons te fait courber en deux. J’ai pas eu à monter le genou ou si peu…Sa galoche s’en est déboîtée. Alors ? Que dis-tu de ce coup à la moderne où tu poques trois fois dans la même foulée ?

 

Je vais te dire mieux. Lorsque j’ai sonné avec le genou, le mec de droite, et bien, il a voulu vérifier si son couteau était assez aiguisé. Tu connais la technique ! Sabre de la main gauche, détournement du couteau, saisie du poignet… Mais, ce sur quoi je voulais attirer ton attention, c’est que ma guibole droite, au lieu de retourner à terre, a pivoté avec mes hanches et s’est dépliée, un peu brutalement il faut l’avouer !… pour choper derrière le coude. Ce qui fait un bras en moins et une blessure à vie. Pas la peine de rouspéter. Le minimum, hein !

 

Mais ce sur quoi je continue à attirer ton attention, c’est qu’il y a un troisième. J’espère que ton grand âge ne te fait pas perdre la mémoire, car pour moi, passer les cinquante tickets on est un vieux crouton.

 

Et bien, et j’ose espérer que tu sais que je ne raconte jamais des charres, ma guibole droite, au lieu de se poser au sol, elle est partie en arrière, talon raidi. Comme au passage, mais c’est seulement pour être complet, car ce truc n’a aucun intérêt, j’avais un peu plongé en avant pour en terminer avec le deuxième par un arrachage des couilles, j’ai dû mettre les hanches en prolongement du fémur pour que le choc en retour ne lèse pas mon bassin. Donc, tu l’as compris, mon coup fut haut. Et son sternum, au mec, il a fait un drôle de craquement…

 

Alors, si , après ce mouvement dansant dont je suis assez fier, je te l’avoue sans ambages, tu reviens aux Tekki et aux Bassaï je te conseillerai très vivement de retourner voir ton prof, s’il est encore vivant, vu que toi, tu as déjà un pied dans la tombe.

 

Tertio, c’est tout de même pas à toi que je vais apprendre le principe de base de son cerveau primaire. Faut que les ennuis, ou ce que tu appelles pudiquement des conséquences karmiques, soient supérieurs aux avantages de la situation. Tu m’as suffisamment suriné ce problo de base pendant dix ans, quitte à venir me réveiller sur ma paillasse à quatre plombes du mat, en m’expliquant que c’est ce qui explique les changements soudain de comportement, pour ne pas à y revenir. M’ENFIN !

 

Pardon les mecs. J’avais une petite mise au point urgente sur le feu. Je reconnais que je vous ai un peu oublié.

 

Quoi donc ?

 

Ah ! le tertio. Il vous intéresse ?... Allons, ne vous moquez pas de moi. C’est pourtant fastoche.

 

Vous voulez que je développe… juste pour vérifier si nous causons du même truc ?

 

Bref. Sans aller dans les détails. C’est cette foutue structure qui régit les comportements, quels qu’ils soient. La structure se trouve toujours en état de défense. De survie, si vous voulez causer autrement. A ce truc, rien à dire ! Normal. Si cela n’était pas, l’espèce aurait disparu depuis belle lurette.

 

Mais ce qui compte, ce n’est pas le réflexe de survie, mais son contenu. Et c’est justement là que vous baisent la vie et tous les psy. Parce que l’enveloppe n’existe pas. Seul le contenu existe.

 

La « fameuse » conscience, à laquelle vous pouvez ajouter l’inconscience, avec un détour par les sous et sur conscients… n’existe pas. Dans les perceptions du Kensho, c’est évident ! Je vous avais bien dit que la méthode de Dieu a du bon ! Seul existe le contenu. Videz le contenu, reste plus de sac.

 

Et le problo est de savoir ce qu’il y a POUR VOUS dans ce sac. Pour l’instant, nous n’allons pas aller plus loin.

 

Une autre fois.

 

Mais présentement, pour répondre à votre question, nous allons nous en tenir à la survie de la structure, sans entrer dans le contenu.

 

Cette structure, elle a besoin d’une valorisation pour se maintenir et progresser. Tant que le gain de l’action, dans le cadre de cette valorisation, est supérieur aux inconvénients de l’action, il y a maintenance de l’action et souhait de répétition.

 

Si les inconvénients deviennent principaux, il y a recherche d’une modification du comportement, voir un abandon intégral.

 

Vu de l’extérieur, vous dites : « Tiens, il a changé ». Pas vrai, au sens de la structure. Vrai au sens du contenu.

Vous pigez ? C’est bien ce truc que vous aviez compris ? N’est-ce pas ?

 

C’est exactement ce qui se passe lorsque vous vous êtes tartiné un problo des jours durant, si ce n’est pas des années, avec un gus quelconque, et qui est très souvent dans votre espace le plus proche, et QU’UN JOUR, vous en avez MARRE, et que vous refusez de continuer à jouer le jeu, sans aucune importance pour ce que ça va vous coûter.

 

VOUS EN AVEZ ASSEZ !

 

Vous REFUSEZ de continuer vos explications, l’ouverture du portefeuille, le TEMPS toujours réclamé pour SE CHANGER…

 

Et qu’est-ce que vous constatez à ce moment avec effarement le plus complet : le soulagement du ventre, la respiration plus légère avec un petit quelque chose qui arrive derrière tel que « Merde ! Si j’avais su » et que TOUT avait été compris DÉS LE DÉBUT par votre interlocuteur…

 

Que constatez vous !: que ça change.

 

Que l’autre abandonne la situation, l’attitude, le comportement, que sais-je encore ! Cet état d’être qui vous faisait si mal au ventre.

 

Pourquoi ?

 

Tout simplement parce qu’il y a une modification du principe du « gain ». Ne dites pas que c’est navrant. La structure doit être connue. Elle est plus que nécessaire. Indispensable, ou vous crevez !

 

C’est le contenu qui importe.

 

Mais ce truc, vous ne voulez pas le voir. Car alors, il faudra poquer sec. Dès le démarrage. Un règlement pas fait aujourd’hui est reporté à demain.

 

Les psy vous disent d’attendre, que le temps… de la compréhension, de la gentillesse… Vrai qu’il est inutile d’être méchant.

 

Mais ne rien comprendre à la structure et à ses mécanismes de maintenance et de valorisation, c’est TOUJOURS reporter le problo à demain.

 

A moins que les années allant, vous en avez trop marre, et c’est vous qui ne défendez plus votre structure par l’ACCEPTATION. Suicide physique, ou psychologique garanti !

 

Une manière comme une autre de sauver « un petit peu » de votre propre structure.

 

Vous savez, les assassins, ça n’existe pas que dans la famille SHIN !

 

Et les psy ne vous le diront jamais. D’une part, parce qu’ils ne le savent pas. Ensuite, ce serait la merde si… comment dire, vous saviez dire NON, NON, NON, dès qu’une émotion n’est plus conforme à votre structure.

 

Et si vous disiez NON, ce serait peut-être la foire d’empoigne. Puisque la validité de votre NON sera dépendante du contenu de votre structure.

 

Vous voyez bien qu’il y a urgence.

 

La société a déjà fait le choix pour nous. On porte une énorme attention aux remboursements médicaux.

 

Heureusement qu’il y a une possibilité de tourner le problo. Sauter par-dessus serait un mot plus juste. Chez nous, dans la famille SHIN, c’est cette manière que nous connaissons et développons. Raison pour laquelle « Petit Père » m’a signalé que je me comportais comme « un pauvre flic » , il y a quelques heures. Mais maintenant, c’est pas correct son intervention. Moi, vous savez, vous commencez à me connaître, je ne reporte pas les mises au point à demain. D’ailleurs, je ne me mets jamais en colère. Tout au plus, j’exprime vertement mon mécontentement… Comme les cadres supérieurs qui ne se trompent jamais ! Tout au plus modifient-ils leur avis, comme des gens intelligents qu’ils sont !

 

Mais je cause, je cause…

 

Croyez pas que je vous cache quelque chose. Il ne se passe rien dans ce bar. Rien d’intéressant.

 

Les trois mecs ont valsé. Les tables autour sont renversées. Idem pour les consommations qui imbibent tranquillement les futals et les robes, quelques cris et exclamations au passage.

 

Rien que du très normal.

 

Comme ces deux là qui viennent vers moi avec le surin au bout des doigts.

 

Et le proprio qui farfouille derrière son bar à la recherche d’un petit quelque chose à se mettre sous la dent, à moins que ce soit dans mon bide. Allez savoir ! avec tous ces malpolis qui ne savent pas reconnaître une action généreuse qui va peut-être permettre à trois tarés de …

 

- Lève donc tes paluches ! dis, taré ! me demande très gentiment le proprio en me braquant avec le museau d’un colt cobra. Pas le genre d’arme des truands. Eux, c’est plutôt l’automatique. Mais il a l’air de savoir se servir de son engin ! à la manière de le tenir. Curieux ! A mettre dans une case de ma mémoire. A y revenir plus tard, à tête reposée.

 

En contrepartie, les deux mecs qui viennent vers moi avec leurs seringues à faire des trous de 20 centimètres, c’est du professionnel de cinéma. Ils vont passer devant la ligne du colt qui me reluque le nombril. J’en connais un qui doit rigoler dans sa barbiche. Je l’entends d’ici :

 

Un homme sage et respectable, donc qui attire le respect, ne se trouve pas dans une telle situation! Quelle honte, mon fils! Bien la peine de faire des remarques désagréables sur mes élans de gentillesse qui n’ont qu’un seul but : t’aider dans ta mission. Ne pas te laisser aller aux bêtises qui se trouvent, comme c’est curieux! attachées à ta personne comme la gale sur un chien pouilleux mal dégrossi.

 

… Et puis, à porter attention à ces gens de Bonne Famille qui te font l’insigne honneur de te lire et de leur signaler au moment opportun, qu’ils ne doivent pas prêter une oreille attentive à tes élucubrations que, moi, je pardonne dans ma grande bonté de grand-père aimant, mais que eux, dans l’élan de gentillesse qui les caractérise, faute de quoi ils n’auraient pas ouvert ce torchon que tu nommes « bouquin » et que je tente, dans la mesure de mes faibles forces, d’émailler d’interventions intelligentes et pondérées, et que donc, pour ces personnes de Bonne Famille, il est indispensable de les mettre en garde contre tes extravagances.

 

Je sais ce qu’il m’en a coûté de te garder au monastère pendant près de dix ans. Quel bordel tu y as mis !

 

OK !, c’est bon. Ils passent devant la ligne de mire.

 

- Faites pas les c… hurle le tôlier.

 

Trop tard ! Mes deux fléchettes sont parties. Une pour sa main. L’autre pour son œil. Le reste, c’est du très courant .

 

Dites ! Vous êtes bien d’accord que ce verbe prend deux « r ». J’avais dit dans mon précédant bouquin, « le tourbillon », que j’étais très content de ne faire aucune faute à ce verbe car j’aime courir avec deux jambes. Et bien ! croyez-moi si vous voulez, mais il y a un mec qui m’a écrit… M’enfin ! Je ne vais pas me couper une latte pour lui faire plaisir !

 

J’en ai besoin de mes deux jambes. Pour enjamber les deux mecs au sol, par exemple. D’ailleurs, qu’est-ce qu’ils faisaient là ? Au bout de mes tatanes. Pouvaient pas rester à siroter au bar ? Comme les autres qui ne bougent pas. On dirait MAINTENANT un film muet avec une panne de courant dans la bobine.

Curieux !

 

Mais enfin ! faut faire avec ce que l’on a, ça évite d’utiliser ce que l’on a pas.

 

Et comme je sais que le José est dans la salle du fond, je m’en branle le cocotier de ce silence et immobilité dans lesquels je suis le seul à évoluer avec aisance et tranquillité d’esprit sur mes semelles caoutchouc.

 

Poli comme je suis ! vous me connaissez ! je dispense quelques sourires à droite, à gauche, avec des petits signes de la main, les doigts tout juste agités, comme je l’ai vu faire au mec, « Empereur des Francs ». J’ose espérer que je ne le déçois pas ? C’est bien connu, on reconnait la grandeur du Maître à la qualité de ses élèves.

 

Et quand je passe la porte du fond, y a le même silence qui m’attend. La même immobilité en prime.

 

En définitive, je crois bien qu’il y a gourance ! Pardon, les mecs ! Y a déconnante sur toute la ligne. Le musée Grévin que c’est !

 

Dites ! Ils ont fait des progrès depuis la dernière fois. Ils ont des automates maintenant ! Pardi ! Ce ne peut être que ça ! Je les ai bien vus bouger tout à l’heure. Et ben ! Dites donc ! J’en connais un qui va bien rigoler de ma fiole. Poquer des automates !

 

Excusez, les mecs ! Moi, je vous avais lancé la purée dans la ligne logique de l’action. Mais c’est l’éditeur !

 

Il a dit qu’il ne faut pas un chapitre trop long car vous pourriez vous endormir. Il a fait toute une théorie là dessus… que, par exemple, vous pourriez avoir un frichti sur le gaz, et que, captivé par le déroulement de l’action, vous vous dites : « à la fin du chapitre, je vais voir où ça en est… » et que c’est les pompiers qui vous sortent de votre lecture captivante avec leurs lances d’arrosage plein débit.

 

Mais qu’aussi, le soir, vous vous racontez la même chose avant d’aller au lit et que vos yeux, ils ont du mal à tenir, même avec des allumettes que vous avez installées entre les paupières… et que vous ne savez plus ce que vous lisez, au point que le lendemain matin, vous devez recommencer dix pages et que vous n’aimez pas.

 

Parfois, au point que vous jetez le bouquin, ce qui constitue un manque à gagner certain pour cézigue. Bref, il a tronçonné.

 

Comme si vous pouviez vous endormir avec moi ! M’enfin !

 

Alors, revenons à nos moutons, sans soucis de ce type de mauvaise foi.

 

Donc, j’avance vers José que les gosses m’ont décrit et que je reconnais illico à son allure dégingandée et à son chignon, dans le silence le plus absolu. Le musée Grévin n’a pas encore remis le courant.

 

J’ouvre les bras en signe de bienvenue que je m’octroie, vu que lui, il ne fait rien dans ce sens, et j’imite le mec tout en blanc qui fait idem sur un balcon de la place Saint Pierre de Rome. Lui, comme il doit être à bout de force, vu son grand âge, il les ramène illico devant lui et fait un petit truc qui ressemble à un gribouillis, pour en terminer à les serrer paume contre paume, vu qu’il a compris que c’était un moyen pratique de les empêcher de tomber par terre.

 

Moi, en revanche, comme j’ai encore de l’énergie malgré le décalage horaire, vous vous souvenez que je suis arrivé à Paname en fin de matinée, détour par Singapour, je les ramène type forge à soufflet… sur les oreilles de José. Qui, lui, monte ses paluches en réflexe pour échapper au bourdonnement subit qui lui prend la tête… ce qui dégage ses côtes.

 

Que voulez-vous, je dois être maniaque. J’aime le travail bien fait. Je ne sais pas résister à de telles ouvertures.

 

Mes poings descendent illico et se referment sur ses côtes flottantes. J’avais raison ! C’est bien un soufflet que j’ai imité à la perfection. Moi, les gestes. Lui, le bruit. Vous voyez comme il ne faut jamais désespérer. On croit toujours qu’on est un solitaire. Pas vrai ! Vous trouvez parfois des gus gentils pour vous donner la réplique.

 

Devant un tel élan de collaboration, lorsqu’il se plie en deux, allant vers la table en marbre, je souhaite lui amener ma part de contribution. Sans charre. Pas à lui de faire tout le boulot ! Alors, gentil comme je suis, je lui empoigne le chignon crasseux, et pour soulager un peu son labeur, j’accélère le mouvement de descente.

 

Voyez-vous comme on peut parfois mal faire, même avec les meilleures intentions du monde. Mais je dois commencer à fatiguer. C’est l’excuse que je vous propose avant d’aller vous pieuter. J’avais pas vu que la table était si proche. Ni qu’il y avait des verres dessus.

 

Vous savez, quand on fait une connerie, il faut l’avaler. Assumer, comme on dit maintenant. Je lui fais donc pas mes excuses.

 

- Dis, mec, je lui fais gentiment en lui tenant le bout de l’oreille à pleine main tandis que, lui, il a ses deux paluches sur le naze ruisselant de mercurochrome, vu qu’il a oublié ses côtes selon le principe bien connu qui dit que l’on ne peut pas avoir mal à deux endroits en même temps. Y a une préférence.

… Dis mec, je reprends car j’ai l’impression qu’il n’a pas bien entendu, vu le branle bas qui agite le troquet.

 

Pourtant! j’ai de bonnes oreilles et je n’ai pas entendu la sirène d’incendie. Mais allez savoir avec ces mécanismes culturels des citadins qui ont décroché avec la nature. Parfois, j’ai du mal à les comprendre. Faut dire qu’au monastère, c’est…

 

OK ! Direct. Promis. Pas la peine de crier. Vous savez que je n’aime pas le bruit. D’ailleurs, vous avez remarqué ? Depuis que je suis entré dans ce troquet, j’ai à peine ouvert la bouche. Vous dire comme j’aime le silence !

 

-Dis mec !... Je réussis à articuler pour enfin rompre le silence devenu trop pesant.

 

C’est pour vous que je fais ça. Ne croyez pas ! Dites, comptez les mots que j’ai dits depuis que je suis à Paname. Si après ce calcul fastoche, vous dites encore que je parle tout le temps, c’est que vous êtes de vraie mauvaise foi.

 

Ah ! Direct. Ou vous jetez le bouquin ! Alors là !...Oh, là, là ! vous ne sauriez plus ce que vous auriez perdu.

C’était comme avec ce mec de psychanalyste…dont je ne me souviens plus du nom. Avec lui et son discours si bien foutu, on était soit baisé, soit enculé. C’était simple. Il vous malmenait avec ses mots au point que vous vous sentiez dans un creuset et lui avec le pilon pour vous réduire en bouillie. Si vous en aviez marre d’être baisé de la sorte, vous vous tiriez. Là, c’était pire. Vous aviez l’impression d’être exclu d’un discours si intéressant que vous vous…

 

Direct ? Bon. Ecoutez, il est tard, c’est la nuit, il pleut sur Paname et … Ah ! vous allez jeter le bouquin au feu ! Dites, c’est bien vrai que vous avez une cheminée avec des vraies bûches dedans, car de nos jours…

 

- C’est toi le mecton qui fait marner la frangine de Stéph qui s’est fait descendre méchant dans la cave de son perchoir ?... Dis, tu y serais pas un peu pour quelque chose dans l’avalage de son extrait de naissance ?... Le Stéph, il avait dit AVANT que tu lui cherchais des poux dans la raie des fesses et… »

 

- C’est pas moi !

 

Té, il n’a pas perdu l’usage de la parole.

 

Et vous, que pensez-vous de mon introduction ? Assez directe ? Un bon conseil : lorsque vous entrez dans la cage aux fauves, conduisez vous comme un fauve. Ou alors, attention à vos abatis.

 

C’était comme un maître Zen qui disait qu’il était sobre avec les gens sobres, qu’il buvait son coup avec les alcoolos, restait silencieux avec les pas causants, envoyait la purée avec les…

 

Y a que vous qui voulez rester assis sur une image bien précise de vous-même.

 

- Je ne l’ai pas tué, le môme…Vous n’allez pas me mettre ça sur le dos… Ce serait pas de la justice ! »

Ben, pardi !

 

- Alors, dis-moi ce que tu fricotais avec lui. Et pas de blague. T’as bien vu que je n’ai pas de temps à perdre.

 

Sans charre. C’est vrai qu’il y a pas cinq minutes que je suis entré dans ce troquet. Que le temps passe vite, tout de même. Vous trouvez pas ?

 

- Il couvrait sa frangine… Les vieux ne devaient pas savoir… Il lui ouvrait la porte de l’immeuble lorsqu’elle rentrait la nuit… et il faisait du bruit dans sa chambre pour que ses vieux croient qu’elle était encore là...

 

- Et après ?, je demande.

 

- Il n’y a pas « d’après ». Juré !

 

- Ah ! Alors parle moi des bagnoles chouravées. Un peu.

 

- Comment savez-vous ?... Si je tenais le salopard…

 

- Pour l’instant, c’est moi qui te tiens. N’oublie pas mec.

 

- Les bagnoles… Il n’ était pas d’accord, le gosse…

 

- Et ?

 

- Il prévenait les « clients… »

 

- Tu veux dire qu’il allait voir les futurs volés et les prévenait de veiller à leur bécane.

 

- Oui…

 

- Et ça faisait ton affaire ?

 

- Non…

 

- Et ?

 

- C’est Tonio !... Il en voulait au gosse… Moi, vous comprenez, comme j’étais bien avec la frangine…

 

- Et ?

 

- Tonio, il avait menacé de le buter… Mais j’ai rien dit, hein !

 

- Mais non, je fais, tu parles à une tombe.

 

Ca a eu l’air de le rassurer le mec ! Moi, à sa place…

 

- Et le Tonio, parle m’en un peu.

 

- Le patron… du troquet…

 

- Ah ! celui avec le colt cobra ?

 

- Ben oui… Celui auquel vous avez crevé l’œil. Je travaille sous son contrôle.

 

Au fait, va falloir que je pense à récupérer mes fléchettes. Fabrication chinoise. Se trouvent pas dans le commerce.

 

- C’est sa seule activité, de vous contrôler ?

 

- Heu…non…

 

- Et ?

 

Mais faut lui arracher les mots les uns après les autres !

 

- Dis, accélère. Je n’ai pas toute la nuit à t’entendre décoiser.

 

- Il organise des braques… entre autres…

 

- Et Stéphane ? je fais en intuition.

 

Là, je crois bien que je viens de toucher un os duraille à voir sa paume d’Adam, car vous aviez remarqué que c’est un mec.

 

- Il ne voulait pas…

 

- Quoi ?

 

- Faire le gué.

 

- Et ?

 

- Tonio voulait le buter.

 

- Seulement pour ça ?

 

- Non, …Il avait rencardé le bijoutier.

 

- Ah !

 

Une conversation très intéressante, comme vous le voyez.

 

- Et toi, mon joli coeur?

 

- Moi ?

 

- OUI, TOI ! Tu laissais faire le Stéph ?

 

- Vous comprenez…sa sœur.

 

Mon poing est parti tout seul et sa côte a craqué.

 

- Je… pouvais… pas… Tonio… patron.

 

- Et ?

 

- Je ne l’ai pas buté. Juré !

 

- Et Tonio ?

 

Je disais bien qu’il y avait un os duraille! J’ai pas envie de m’éterniser. J’agite ma menotte de karatéka devant ses mirettes.

 

- Que…

 

- Il était où, le Tonio, la nuit du meurtre ?

 

-Je ne sais pas.

 

- Ah ! Il était donc pas là ?

 

- Non.

 

- Où ?

 

- Je ne sais pas.

 

- Et toi ?

 

- Ici.

 

-Ah !

 

- J’ai des témoins !…

 

Dites, comment vous me trouvez ? Bien, hein !

 

Et puis le mec, il est gentil ! n’est-ce pas ? Le Stéphane, il l’avait à la bonne. Pour sa sœur, il serait prêt à le prendre sous son aile.

 

Que le gosse leur mette des bâtons dans les roues, c’est de l’amusette qu’il pardonne, le José. Tant que son chignon est bien fait, il se moque du reste, le José. Et puis, la sœur, c’est du sérieux. Pas pour la mettre sur le trottoir. Non. Faut pas être mauvaise langue.

 

-Viens, ils ont prévenu les flics !...

 

Marc Antoine tire la manche du blouson de Bret. Il le fait tranquillement, juste pour attirer son attention.

Ok ! il est temps de dégager…

 

Fin de l’extrait

 

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