32. L'univers de vie 

 

Le vent soufflait avec une violence rare depuis deux jours. Des rochers se détachèrent de la paroi en face de la baie de la Salle Secrète. Des tourbillons déracinaient les arbustes accrochés aux pierres et les entrainaient dans leur chute. L’eau rompue rugissait de fureur d’être ainsi contrariée.

 

Hiro devenait fou. Le regard fendu entre les paupières presque closes donnait la frayeur à chacun.

 

Il continuait à ordonner les mouvements de son siège dans la cour de combat, mais les moines trainaient dans l’exécution des directives. Ils attendaient la venue du jeune Blanc qui, invariablement, se moquait d’eux. Mais dans cette moquerie il y avait une attention bienveillante pour eux et ils le sentaient dans leur ventre. Leurs entrailles ne se tordaient pas. Au contraire ils sentaient de la chaleur dans leur corps et ils étaient heureux dans leur chair de suivre ses conseils.

 

Ils en parlaient entre eux.

 

C’est un vieux qui donna la réponse que chacun savait au plus profond de lui.

 

- Il manie le sabre d’une main … mais il a le pansement dans l’autre main.

 

- C’est un Grand, dit l’un.

 

Le vieux le regarda les yeux mi-clos sur sa vieillesse.

 

- Non, il n’est pas un grand… Il est Celui qui donne la Vie.

 

Puis il marmonna et ses sons glissèrent entre ses dents ouvertes par l’âge.

 

- J’en ai connu un autre comme lui… Loin déjà !... J’étais jeune.

 

- Où ?...

 

C’est Tong qui a posé sa voix dans le silence du réfectoire.

 

Le vieux l’examina et sourit.

 

- Ici… Dans ce monastère… Trente ans déjà !.... et je l’aimais.

 

Le long moine s’inclina devant le vieux.

 

- Merci, dit-il.

 

Il se leva. Il avait la réponse qui était dans son ventre depuis des lunes.

 

Heidi le regarda s’éloigner. Elle souriait. Elle savait cela déjà depuis une demie-lune. Cette nuit-là le visage de son frère s’était transformé en celui de Ange.

« Ils sont ensemble dans la mort ! »

 

Elle dormit bien. Au petit jour son corps avait ce bonheur du réveil qu’elle ne connaissait plus depuis des années, depuis que les soldats vinrent dans la maison et son frère partit avec eux. Sa dernière phrase fut pour elle, ses pupilles à lui dans ses pupilles à elle :

 

- On ne peut pas tuer la Vérité… Ne crains rien… Je reviendrai.

 

Depuis trois nuits déjà le Maître était absent d’eux. Ils voyaient Hiro aller quatre fois par jour dans le temple avec un plateau de nourriture. Les portes de la salle privée, celles du Bouddha de bois leur étaient interdites.

 

Ils faisaient leur méditation dans la salle principale. Ils sentaient une force étrange émaner de l’autre petite salle.

 

« Que fait-il tout seul là ? »

 

La question courait dans les cours. On ne pouvait plus demander à Hiro comme cela se faisait avant.

 

Il avait été toujours le relais entre le Maître et eux. Mais maintenant son regard fou donnait le vertige et ils avaient peur de lui.

 

Ils avaient aussi peur de ce qui était en train de se passer dans ce lieu. Ils ne comprenaient pas. Ils sentaient la menace de la mort.

 

- Ce n’est pas la mort du corps, dirent certains vieux chauffant leurs os au soleil… C’est la destruction des esprits fragiles.

 

Les plus jeunes ne suivaient pas ces mots et ils le montraient dans leurs yeux. Alors le vieux qui avait ouvert la bouche ajoutait:

 

- Cela à affaire avec le jeune Blanc…

 

Chacun comprenait. Chacun ressentait ce jeune homme comme une nouveauté et une interrogation constante pour chacun. On ne parlait que de lui dans les cuisines et les cours.

 

Mais très curieusement la peur de lui disparaissait de jour en jour et ils s’apercevaient qu’ils commençaient à l’aimer.

 

- Celui-là a une âme, disaient-ils dans les cuisines, étonnés de leurs mots car il ne savaient pas vraiment ce que c’est « une âme ».

 

Mais les mots venaient, passaient leurs lèvres et ils couraient tous seuls entre les murs du monastère et les accompagnaient dans leur sommeil qui devenait de plus en plus attentif.

« Comme si l’on dort sans dormir… » dit l’un d’eux.

 

Les autres opinèrent de la tête et les crânes rasés luisaient.

 

 

Extrait du Livre de la Famille Shin

 

10. L’univers de vie de Stéphane

 

Marc Antoine ne l’a pas suivi de suite dans l’arrière salle.

 

Il est resté dans le bar. Il a retiré son pied et la porte s’est fermée.

 

Les cinq corps gisaient sur le carrelage, geignant, deux complètement inconscients de leurs gémissements.

 

Personne n’est intervenu pour l’empêcher d’en faire le tour, puis de les tâter du bout du pied, comme pour vérifier.

 

Tonio tenait ses mains en croix sur son œil et le sang coulait entre ses doigts, puis dégoulinait sur son menton pour suinter dans le cou. Le col ouvert de sa chemise s’imbibait.

 

Il vit tout cela comme dans un nuage, pourtant avec un sentiment très aigu de sa présence en ce lieu qui, maintenant perdait de sa lourdeur, pour lui.

 

Ils sont passés autour de lui. Il touchait les côtes du gros barbu, accroupi, la main sous son blouson de cuir.

 

L’insigne de shérif qu’il portait sous sa chemise l’avait toujours attiré. Il la fit glisser de son cran puis la mit dans sa poche. Il garda sa main dessus.

 

Comme s’il comptait ses pas, il alla dans la salle du fond. Derrière lui, il sentait le vide se faire. Des gens partaient aussi en courant par la porte donnant sur la cour.

 

Il regardait, les yeux rétrécis sur les pupilles, la sœur de Stéphane qui rampait sur la banquette, la jupe au ras des fesses. Elle n’avait plus de slip et son sexe saillait avec sa grosse fente et les poils noirs, très fournis. Il ne les savait pas si longs … ni si épaisse cette chair de chaque côté…

 

Elle cherchait à partir avec les autres. Il lui fallait passer deux dossiers de banquette et elle avait peur. Cet homme secouait José !... José semblait pleurer, ou gémir… Elle ne savait pas très bien. Il fallait qu’elle parte de là !

 

Enfin, elle se retrouva sur le tapis. Marc Antoine sourit. Il ne s’en rendait pas compte. Les lèvres s’élargissaient vers les oreilles ; il les sentait tirées sur ses dents mais à ce moment, il ne connaissait pas son visage. Il regardait.

 

Elle partit à quatre pattes, dans la bousculade. Ils se heurtaient. Elle fut repoussée par deux fois ; on voulait le passage.

 

C’est à ce moment qu’elle le vit. Il s’était approché et se tenait debout, les mains dans les poches de son pantalon, l’insigne chaude dans la paume;

 

Elle tendit le bras vers lui, quémandant de l’aide. C’est alors qu’elle vit les yeux durs qui ne la quittaient pas ; des yeux froids et méprisants avec un sourire d’étirement sur les lèvres…

 

- Marc !... aide-moi… tenta-t-elle.

 

Il ne répondit pas, immobile.

 

- Au nom de Stéph !... T’étais son ami…

 

Alors il avança vers elle de deux pas et sortit la main de sa poche, celle qui tenait l’insigne. Il serra le poing dessus et sans un cillement le laissa partir sur ce visage qui se levait vers lui, plein d’espoir.

 

Il ne la regarda même pas s’écrouler. Tout à coup, ce fut comme un grand vide.

 

Il entendit les sirènes de Police.

 

- « Viens… »

 

Bret lâcha José dont il écrasait la tête contre la table depuis un moment, la frottant comme une serpillière sur le froid du faux marbre.

 

Il suivait Marc Antoine du coin de l’œil et lorsqu’il envoya son poing dans le visage de cette fille un peu grasse, à quatre pattes sur le carrelage, il sut qu’elle était la sœur de Stéph.

 

Mais ce qui lui importait, c’était la détermination du môme et ce drôle de sourire qu’il connaît bien. C’est celui de ceux qui commencent à SAVOIR.

 

Alors il fit durer un peu José, s’en servant maintenant comme d’une éponge. Ce gosse, au moins une fois, devait avoir le droit d’avoir son temps.

 

Puis, il est venu lu tirer la manche et il l’a suivi derrière le bar. Une petite porte masquée dans les décorations, juste en dessous des étagères à verres de dégustation de cognac, donnait sur un réduit.

 

Marc Antoine déplaça un gros carton vide sur un meuble bas. L’ouverture n’était pas grosse. Une échelle de fer en partait vers les toits.

 

Il entendit à travers la porte :

 

- POLICE, que personne ne bouge !

 

Celui qui a crié possède une grosse voix bien grave. S’il a bien vu tout à l’heure, il ne restait pas grand monde.

 

Ils étaient allongés sur la bordure du toit. Ils regardaient les trois voitures de Police, en dessous, avec les deux ambulances.

 

Les yeux de Marc Antoine brillaient curieusement.

 

- Je crois que c’est vrai… Stéphane t’a engagé !

 

Il tourna le visage vers Bret.

 

- Pourtant… t’es un poulet !... J’en suis certain !... Mais c’est comme si ton client, c’était Stéph…

 

Bret ne répondit pas. Il savait que l’enfant parlait tout haut. On devait lui laisser son temps. Il fallait lui laisser le droit de parler seul, en face de celui auquel il voulait dire… On n’a plus les théâtres de Guignol où les enfants jouaient et les parents écoutaient. Il n’y a plus rien. Que la solitude des mots dans un cœur prêt à exploser.

 

Alors le jeune homme ne disait rien car il n’y avait rien à dire, qu’être tout simplement étendu là, comme il le serait assis en méditation. Juste une porte qui bat, dans un sens puis dans l’autre.

 

La pluie imbibait le blouson de daim. Le pantalon n’était plus qu’un torchon couvert de poussière et de boue.

 

Les cheveux collaient au front. Il tourna la tête vers le visage tendu qui le détaillait avec angoisse. Il ne tenta pas de la chasser de ces yeux-là par un sourire ou un mot ; encore moins un geste. Il connaissait. Il avait eu aussi tellement peur de comprendre qu’il existait une autre porte…

 

Il fallait lui laisser le temps. Son temps.

 

- Il écrivait un journal… Stéphane… dit le môme.

 

- Merci.

 

- Je ne sais pas où il est… Chez lui, peut-être.

 

- Merci.

 

Rue Emile Level

 

La porte est éclairée par les lampadaires, comme toutes les autres de cette rue sans recoin. Mon sésame ne cherche pas plus de dix secondes. Pas compliqué, cette serrure. Doivent compter sur la concierge qui fait le gué derrière. Du moins, devrait !

 

Pas une vraie concierge avec loge et tout le bataclan. Une vieille du rez-de-chaussée qui se trouve exemptée des charges pour les services de surveillance et de nettoyage. Une vitre fut juste aménagée de son vestibule au couloir pour lui permettre de vérifier les passages.

 

Sans allumer, je referme la porte qui se ferme sans rompre le silence. Je passe devant la vitre. Rien. Je reviens. Rien. Correct.

 

Le Stéph, il pouvait ouvrir à sa frangine sans se faire repérer. Suffit de ne pas allumer la minuterie qui réveille la vieille.

 

L’escalier ne grince pas. J’en avais déjà fait la constatation lorsque je suis venu interviewer les Cola. Vous savez !, la fois où je me suis fait engueuler par « Petit Père ».

Les Cola crèchent au second. Je passe sur le palier et monte. Les toits s’ouvrent sur Paris, les autres toits…

 

Par les vasistas du grenier dont j’ai titillé le cadenas, je reste un long moment dans cette contemplation avec la pluie fine qui ne me quitte pas depuis que j’ai mis les pieds à Paname ce matin. Elle est chaude et caresse mes joues. Sous mes pieds, je sens la vie qui dort de la bâtisse qui dort mal.

 

Vous connaissez les pieds ? Avec la cheville qui s’articule, le mollet qui relie au genou, puis la cuisse, les hanches, le tout arrimé au ventre. Si vous voulez être très attentif, vous verrez l’énergie qui monte dans votre ventre. Si vous n’en avez pas peur, elle vous parlera. Et la vie ne pourra plus être la même. Elle sera avec vous et vous ne pourrez plus vous en passer, car ce sera votre instructeur. Le seul.

 

Vous voyez, c’est pas difficile de passer sur tout le verbiage. Pour ça que vous remettez à demain le soin de prendre votre destinée en main.

 

La pluie glisse dans l’encolure du blouson et s’insinue sous la chemise de lin. J’écoute le silence de la nuit. Une nuit identique à celle du Stéph. Les bruits identiques, les craquements et quelques pas dans la rue. J’écoute pour lui, puisqu’il ne pourra plus. J’attends qu’il me dise qui l’a tué.

Vous savez, le verbiage, ce n’est que de la pensée libre, désordonnée. Pas tant que ça, en fait ! Son ordre n’est pas celui de… Mais passons là-dessus pour l’instant.

 

Dans le silence de la nuit, tandis que j’attends l’assassin de Stéph, nous avons un peu de temps à nous. Peut-être pourrions nous nous parler comme des amis qui se promènent dans un chemin creux de campagne et qui se disent ce qui leur passe par la tête ; sans soucis du sarcasme car il n’existe plus en cet instant. La méchanceté n’existe que dans le temps et le temps est aboli cette nuit. Il l’est toujours, immédiatement, lorsqu’un prodigieux intérêt naît dans le cœur. Alors cette énergie dont je vous causais est là ; pleine, indivisible, avec la force de tout renverser.

 

Alors, si vous voulez bien causer avec moi, je vous dirai qu’il ne faut pas s’attacher à mes mots. Seule l’énergie en mouvement compte. Le reste est de la bouillie pour chien. Pourtant cette bouillie, c’est celle que l’on tente de vous faire avaler chaque jour. Mais voyez-vous, vous serez seul au moins deux fois : à votre naissance et à votre mort. Mais entre les deux, vous avez peur. Alors vous remplissez…

… par une pensée qui se mort la queue. Et qui vous fait croire qu’elle est votre unique soutien, la seule sortie à vos problèmes.

 

Dites ! entre amis qui se causent gentiment, puis-je vous poser une question ?

 

- Êtes-vous capable de penser à une chose que vous ne connaissez absolument pas ?

 

Je parle de « absolument ». Quelque chose dont vous n’avez pas connaissance, dont vous n’avez jamais entendu parler, dont vous n’avez même pas le moindre instinct d’existence… Vous comprenez ce que je veux dire ?

 

Alors ? Pouvez-vous y PENSER ? Non, bien entendu. Alors, ça vous dit pas un petit quelque chose sur la pensée ? Ne serait-elle pas, la petite maligne, que la réaction de la mémoire ?

 

Vous savez, dans le Kensho, on voit tout ce fourbi, mais je ne vous en cause pas car c’est inutile. Faut prendre sa vie là où elle est. Et elle est toujours dans le moment présent, ici et maintenant.

 

Pourtant, on veut la « pensée ». Donc, on ne veut que du passé réchauffé, puisque la mémoire n’est que du passé engrangé. Amusant ! Et la pensée, frisson de la mémoire sous les sollicitations de l’extérieur, vous conduit dans un tunnel creusé par vos ancêtres.

 

Mais dites-moi ? S’ils avaient bien pigé ce qu’ils appellent avec grandiloquence « la grandeur de la vie et le bienfait de l’évolution », vous ne croyez pas que nous y serions déjà depuis belle lurette au paradis sur terre ?!

 

Voyez-vous, y a pas de violence à poquer. C’est de la survie immédiate. Plus tard, beaucoup plus tard, vous pourrez faire le tri.

 

L’important, ce n’est pas l’erreur qui peut être faite. C’est la passion de vivre. Pour ça, il faut mettre fin au mensonge, quel que soit le prix à payer. De toute manière, vous rentrerez bien un jour dans votre cercueil !

 

Sous mes pieds se mélangent les vibrations du môme à d’autre. L’immeuble n’est pas reposant, pas gai. Ils n’ont pas mis leur vie de jour correcte. Ils sont donc obligés de mettre de l’ordre, la nuit, dans des rêves agités et mensongers car le rêve recherche le maintien de la structure.

 

Il n’a aucun souci de la validation de la vie dans un tout harmonieux. Pour se faire, il faudrait cesser de se mentir. Et le rêve, alors, n’existerait plus.

 

Le rêve est une obligation ! vous dîtes. Mais non, mais non… mais il faut aller voir loin pour s’en rendre compte.

 

Dans cette maison, la tristesse pénètre les murs.

 

Le Stéph, il ne savait pas dire « NON ».

 

Mais il prévenait les gens auxquels on allait chouraver la bagnole. Le bijoutier, il est allé voir aussi.

 

Il ne sait pas dire « NON » ; Il a peur puisqu’il l’a écrit ; il a aussi le courage !

 

Il vadrouille dans l’entourage de José. Il regarde. Il observe. Il sait dire « NON » à Tonio, à José aussi… alors à qui, à quoi, il ne sait pas dire « non » ?

 

Je le vois venir à moi, le môme. Nous commençons à être copain. Et j’ai peur de deviner QUI l’a tué… Il y a un petit quelque chose qui remue mes tripes que je me retrouve illico dans ma propre enfance…

 

Si nous redescendions ? Qu’en dîtes-vous ? La nuit est loin de finir je ne sais pas si vous avez déjà posé le bouquin pour aller au pieu, mais pour moi la journée n’est pas terminée. Je referme le grenier derrière moi avec ses malles pêle-mêle. Je rase les murs en descendant car je veux dissocier les vibrations de chaque appartement.

 

D’abord, les jeunes du cinquième. Etudiant en chambre. Rien de spécial. Agités, tracassés…

 

Le quatrième avec le couple de vieillards pauvres. C’est plus tristounet. L’air passe mal dans les gosiers. Et les rêves sont noirs.

 

Couple de professions libérales au troisième. Couleur rouge vif ! Rien à glander là aussi.

 

Le second avec l’appart Cola. En face, un retraité de l’armée. Lui, il pourrait peut-être avoir vu, entendu…

 

Mon sésame s’active sur les triples serrures de sécurité. Vous avez remarqué ?... plus on est vieux, plus on tient à la vie et à ses biens. Faudrait apprendre dès l’école primaire que les morts n’ont pas de poches.

 

Dix minutes doucettes pour ne pas laisser de traces. Le mobilier est ce que l’on peut en attendre d’un officier de colonial qui ronfle comme un sourdingue dans la chambre du bout. Donc, ce mec ne pouvait pas suivre le manège des gosses Cola. L’appareil de surdité posé sur la table de chevet rend peu probable l’intervention du vieux…qui se serait d’ailleurs fait un DEVOIR d’informer QUI de DROIT des manigances « curieuses ».

 

La serrure de Cola est du type spécial PTT. Il a dû la chouraver dans le stock. Je connais. Juste un peu de doigté.

 

L’air sent encore le rance du frichti du soir. La vaisselle sale attend dans l’évier. Le robinet égrène ses gouttes qui marquent le temps.

 

Dans le salon, qui fait suite à l’entrée, des mégots remplissent le cendrier au sol à côté du divan face à la télé.

 

Des magasines féminins traînent aussi sur le sol près du fauteuil en bout de table dans la main comme deux amoureux !

 

En dehors de leur présence, à eux deux, rien d’autre de vivant. Le Stéph devait passer son temps dans la chambre. La sœur idem. Une famille très unie !

 

« Mon cher petit », elle s’apitoyait ! Pardi ! Même pas un signe de lui dans le salon.

 

Un léger dégagement en fond. Trois portes. A gauche, les parents. Je pousse la porte. Il ronfle, étalé. Elle soupire, recroquevillée.

 

Une chaise, chacun, pour leurs affaires. La photo de mariage sur la commode. Une tapisserie brodée, au-dessus de la tête de lit. L’air confiné, racle ma gorge et je referme sans bruit.

 

A droite, de légers soupirs traversent la mince cloison. La fille Cola dort en chien de fusil, les couvrantes rejetées loin sur ses guiboles qu’elle a forts jolies, ma fois. Elle est revenue presto du troquet… juste une ecchymose sous la pommette droite… le petit souvenir de Marc Antoine. Elle trouvera bien une réponse à cela pour ses vieux…

 

Je fais un petit tour dans la chambre, masquant la lumière de lampe fuseau de la main. Le bordel. Des livres écornés par terre, mélangés aux vêtements… une odeur de parfum poivré qui entête… les titres de la petite bibliothèque au-dessus de la table de travail se mélangent en travail scolaire et courrier du cœur. Le monde n’est pas près de changer !… petite citadine violente et eau de rose. Fesses à tout-va et parfum sans compter, la signature à la pétition des révoltés de la prison du troisième quartier du Guatemala, à moins que ce soit Centre Afrique. Mais que le vieux d’en face puisse crever en descendant les escaliers, ce ne sera pas son problème.

 

Reste la chambre de Stéph. Coincée entre les deux. Y a jamais de hasard ! Type faux nordique, je vous avais déjà dit. Bien rangé. Je regarde mieux, je fouine les tiroirs, les rangées de livres. Propreté Stéph ! Mec soigneux.

 

La mère n’a eu qu’à passer un coup de chiffon après la mort. L’essentiel était fait !

 

- Il ne savait pas dire NON… Pourtant, il organisait sa vie !

 

Je m’allonge sur le lit et prend la position du cadavre. Y a un mot pour, dans le yoga. Relax complète. Les sensations montent du plumard. Rien de mieux qu’un matelas pour garder les vibrations d’un mec. Et c’est la tristesse. Il n’avait plus beaucoup de force avant de crever, le Stéph !

 

Bloqué entre les parents et la frangine, entre la frangine et José, entre José et Tonio, avec ses copains du jardin public qui l’aimaient bien mais qui le traitaient de mauviette et puis, l’école aussi… Faudra que j’y fasse un tour… et le curé… puis les flics qu’il est allé voir.

 

Pas sa manière, au Stéph, d’aller chercher de l’assistance chez les poulets. Devait y avoir urgence.

 

Et puis, le père Noël, car personne ne l’a cru. Il rangeait ses affaires. Un mec à penser et croire que la vérité suffit, sans explication.

 

Une parole d’homme ! Il croyait en la justice, certain !

 

Ne pensez pas qu’il devrait amener des preuves.

 

Le credo des curés, il y croyait. Mais plus le curé qui l’a envoyé chier. Comme l’instit qui dégoise pourtant ses bonnes paroles à longueur de journée. N’avait pas compris, le Stéph, qu’il était seulement payé pour ça. Pas pour croire en la parole d’un mec de douze tickets.

 

Et ce qu’il envisageait, est bien arrivé.

 

Soulagé, il a dû être, le Stéph ! Son plumard m’en dit un bon bout sur le sujet.

 

« Je n’arrive plus à résister ! »

 

C’était dans sa lettre.

 

Au bout du rouleau, il était.

 

Donc, celui qui l’a tué, l’a pris en longue distance.

 

A moins que sa mort soit le fruit d’un de ces hasards violents qui déclenche une scène clôturée par la mort, un geste con.

 

A moins…

 

Je commence à fatiguer. Il est le temps de rencarder. Vous vous souvenez que j’ai décarré à Panama en fin de matinée ? Trouvez pas que la journée est bien remplie. Et puis avec la fatigue, je commence à déconner comme le dit « Petit Père ». J’en arrive à vous dire de drôles de trucs. Comme si votre vie n’était pas déjà suffisamment difficile ! Pourquoi encore en rajouter. Allez, n’hésitez pas ! Je reconnais ! Je ne suis vraiment pas un type sympa.

 

Mon corps se redresse du plumard, ferme les portes derrière lui. La jaguar est toujours là, contre le jardin public. Direction rue Mouftard. Le tatami et le futon m’attendent avec une bonne couette d’oie par dessus et le corps chaud de Yoko qui viendra presser sur moi.

 

Demain il fera jour ! Enfin, tout à l’heure ! J’espère que je suis pas allé trop vite.

 

J’vous passe un phone demain lorsque je reprends la sauce. Au passage, si vous avez une idée, surtout n’hésitez pas. Ne soyez pas timide. J’suis pas le genre de mec qui tient à tout prix découvrir tout, tout seul.

 

Le cuir de la jag sent bon.

……

Dring…dring…dring…

 

- Allo!

- C’est encore moi!…dites ? Je vous dérange pas.

- … ?

- Dites ?... j’vous ai pas réveillé, au moins.

- Mais il est cinq heures du matin et vous aviez dit que…

- J’allais me coucher ?… OK ! t’avais bien lu, mec, mais j’ai pensé à un truc et pour tout dire, j’ai pas mis la chignole en marche.

- Mais…

- Dis, mec ! tu vas râler de si bon matin, m’enfin !

- Mais enfin !… Vos lecteurs, vous ne vous en souciez pas ? Il n’est pas raisonnable de réveiller les gens à cette heure… Surtout que j’ai veillé pour terminer le dernier chapitre et je dois dire…

- Allez ! râle pas… La vie est à ceux qui se lèvent tôt.

- Mais cinq heures…! 

- Et puis, ne t’ai-je pas dit que je te phone dès que je remets la purée. 

- Mais… cinq… 

- Dis, tu veux ou tu veux pas ? C’est pas croyable de râler dès que les pieds sont dans les pantoufles ! T’as un ulcère ou quoi ? 

- Mais je me permets de vous dire tout simplement mon étonnement de …

- Cinq heures, c’est trop tôt ?

- Je dois avouer, mon cher Monsieur le Commissaire Divisionnaire Spécial détaché à l’Ely… 

- Charrie pas, tu veux !… cause simple. BRET, ça suffira… Ange, si tu tiens à devenir copain. Mais le reste et les rallonges, laisse-les aux technocrates qui s’en mettent plein le gosier au point que… 

- Mais … 

- Quoi, encore ? 

- Non rien. Je dois avouer ma mauvaise foi d’être grincheux d’entendre la sonnerie du téléphone quelque minutes après m’être couché. Je vous prie de bien vouloir m’excuser mon cher Ange Bret… Je dois être un incorrigible paresseux … Mille excuses ! 

- Te, je savais bien que t’allais le reconnaître. Y a pas d’heure pour les braves. Et justement, j’ai pensé à un truc dans la chignole. 

- Oui ? 

- Mais si tu veux te repieuter, nous pouvons attendre demain… tout à l’heure quoi !…

- Mais non, je vous en prie cher Monsieur… J’en ai l’eau à la bouche maintenant.

- Tu veux le truc pour ton petit déj’ ? 

Bon, puisque tu insistes… Mais sans charre, tu veux pas attendre un peu ? 

- Mais non… mon cher Monsieur Bret, vous allez finir par me rendre nerveux. 

- De si bon matin. Dis ! c’est pas normal. T’es certain de ne pas couver une crise de foie ?

- Mais non…

- Tu sais, il faut pas hésiter à le dire… Je sais la patience. On peut remettre le truc à plus tard.

- Mais non, je vous dis… Bret !

- Ah ! j’aime bien que tu m’appelles ainsi. Plus intime, déjà, tu ne trouves pas, au lieu du « monsieur » protocolaire. 

- Oui… Ange… et si vous me disiez, mon cher, ce qui vous amène à me téléphoner de si bon matin à mon domicile et réveiller toute ma maisonnée. 

- J’ai fait ce boucan ! pas Dieu possible !…

- Oui, mais… et puis merde, espèce de salopard d’assassin !… J’en ai rien à branler de ton histoire à la con, inventée de toute pièce que ça sent le faisandé rien qu'en ouvrant la première page!... RIEN A FOUTRE !… Merde enfin !… et fais plus chier ou t’auras de mes nouvelles, sale Breton à la con. T’es un pays de porcs ! Restes-y ! Vas ! ton crochet par l’Asie, il ne t’a pas arrangé ! Je comprends que le vieux chnoc qui te sert de nounou, il en ait marre de toi. Ce n’est pas pour une mission qu’il t’envoie en France. C’est pour se débarrasser de toi. Il espère bien qu’un loubard parisien un peu moins con que les autres, finira par te viander… et dis-toi bien mec !, que si ça t’arrive, phone-moi direct, A N’IMPORTE QUELLE HEURE ! Sucer ton sang, je viendrai illico. Tu parles ! Un emmerdeur de moins, on rate pas sa fête… clic.

 

Ah bon !

 

Je ne sais pas si j’ai tout compris, mais il m’a l’air pas content. Vous voyez comme on peut se gourer en toute bonne foi. Moi, je pensais lui faire plaisir de lui montrer que je ne l’écartais pas de l’enquête. Que je travaillais avec lui en « temps réel ». Qu’il constate que je ne connais pas la fin du truc, comme certains qui commencent par la dernière page, pour être certain de ne pas se gourer d’assassin en chemin.

 

Et puis, voilà !

 

Peut-être qu'il ne croit pas en Dieu ?

 

Donc à toi qui reste lucide dans ton attention à la vie, je te le dis, puisque tu es toujours avec moi !

 

Dans la chignole, au moment de mettre le contact, il m’est venu une intuition d’un geste mécanique auquel je n’ai pas prêté attention. Vous connaissez ce truc. Un espace de vide. Une interrogation. Un retour dans sa mémoire. Si vous froncez les sourcils, rien ne viendra. Relax oblige… et le truc vient, vous frappe entre les deux yeux. Il ne vous reste plus qu’à vous incliner devant l’évidence.

 

Et pour moi, j’ai revu mon geste pour ouvrir le cadenas de la chaîne du grenier. Le déclic fut doux. Trop…

 

Un mécanisme bien entretenu, huilé, parfait… Pas normal pour un lieu où personne ne va. Trouvez pas ?

 

Donc, quelqu’un se sert du grenier en permanence. Et j’ai l’intuition que c’est Stéph.

 

Sans l’intuition, ce guide divin, on serait rien. Faut croire. Pourquoi mes pieds m’ont conduit tout d’abord là lorsque je suis entré dans cette crèche ? Pas normal. Ou au contraire, très normal. Car mes pieds, je connais très bien. De vrais guides à l’énergie, ils sont. Je n’ai pas marché des nuits entières dans la montagne pour rien. Ni appris à combattre les yeux bandés.

 

Donc je retourne dans la crèche ! Et directo là haut. C’est d’ailleurs dans ce perchoir que je vous ai causé en ami. Faut pas croire, ça m’est venu tout seul. J’ai l’air prof, des fois, mais dans ces cas-là, j’ai pas l’impression que c’est moi qui cause. Moi, vous me connaissez : plutôt déconnant. Le truc sérieux, c’est pas ma tasse de thé. Vous vous en étiez rendu compte ?

 

Mes pas refont le chemin. Achetez-vous un jour un sésame, ou plutôt faites le fabriquer par un vieux cheval de retour. Vous verrez comme c’est pratique. Refermez bien les portes derrière vous, ne vous essuyez pas les godasses aux rideaux, ne chouravez pas le larfeuille du mec, ne passez pas la paluche sur les poils pubiens de la nana… et vous constaterez que vous vous simplifiez la vie au lieu de vous ronger les sangs dans votre solitude.

 

Je vous cause un peu pendant que je grimpe. Plus gentil que de vous compter les marches. Et puis, pour tout vous dire, car je vous ai toujours promis toute la vérité, ça me dégage l’esprit. C’est comme garder un koan devant les yeux. Ce truc, il attire toutes les émotions comme un aimant. Reste plus qu’à se maintenir dans une attention très aiguë. Quelque chose de sérieux, si vous voulez, bien que ce mot n’ait plus presse aujourd’hui.

 

Etre sérieux, c’est être con ; mieux vaut profiter un max. Y a les allocs, les subventions, les aides au cul-de-jatte qui ne peut plus se peigner correctement les poils du cul, le défavorisé qui a un prêt des petites sœurs des pauvres pour acheter cash sa nouvelle tout-terrain 4x4, car ce serait une injustice si les pauvres n’avaient pas accès aux aspirations des friqués qui ne savent plus quoi faire pour rêver…

… et l’aide culturelle aux pauvres pour rêver d’être riche, manière d’être riche dans sa tête et pauvre dans ses poches et viande à campagne électorale…

 

J’avais bien senti. Le cadenas fonctionne perfect. Et moi, durant toute la montée, j’ai senti l’énergie du gosse grandir dans mes côtes. Maintenant, elle rayonne dans le ventre. Pour me conduire, le souffle deviendra maître et mes mains seront guidées. Comme je pense que vous ne connaissez pas les principes de base de la magnétisation, ni les différents types d’ondes transmises par le cerveau humain en fonction de la qualité de l’attention et du souffle employé, je vous ferai pas un dessin. Merci de me faire confiance.

 

Donc je ferme les yeux, laisse mes pieds guider et mes mains étendues cherchent autour de moi les vibrations de gosse. Il a dû laisser quelque chose ici. Je sais maintenant qu’il passait sa tête par le vasistas et planait sur les toits. Il en a fait un refuge de ce grenier.

 

Suffit de chercher. Pas comme un pauvre flic comme dirait « Petit Père ». Il m’a pas appris d’autres techniques pour rien.

 

Je ne me presse pas. Où aller ? Votre tombe est au bout. Le couvercle est ouvert. Votre nom déjà inscrit.

 

Dans cette vie, dans votre vie, que dis-je ! vous ne pouvez être absolument certain que d’une chose : vous mourrez. Votre mort est inscrite avec votre naissance. Vous êtes une denrée périssable, le savez-vous ? A vous voir agir comme si vous étiez immortel, on en douterait !

« Se hâter lentement », comme me disait un jour un moine tibétain.

 

Mais on veut tant faire ! Pour ça que le pauvre veut être riche… et que les aides de toutes sortes… La culture prend vraiment un drôle de chemin.

 

Et mes pieds conduisent le mien vers une malle entre les malles. A y regarder de plus près avec ma torche fuseau, je la constate moins poussiéreuse. Je ne me presse pas. Y a tout le temps. Le Stéph, il est mort. Se précipiter, c’est une action désordonnée de vivant qui veut être soulagé le plus vite possible pour retourner à sa tranquillité. Le gosse, il mérite le temps qui se hâte lentement. Je sens ça dans toutes mes fibres.

 

Je tourne donc autour de la malle, m’assoit sur une autre en la regardant, constate qu’elle est bien éclairée par le vasistas. Une chaise propre est à côté. Des traces de pieds sur elle. Il devait s’y percher pour s’élever jusqu’au vasistas.

 

« Il ne savait pas dire NON »

 

« Pourtant, il avait du courage »

 

« Je ne peux plus résister ! »

 

Je soulève le couvercle de bois avec les lanières de cuir. Des vieilleries ! Il connaissait ses classiques, le Stéph, mais un œil attentif verrait qu’il n’y a pas de poussière sur ces vêtements et que leur désordre est arrangé. Je ne me presse pas. Le secret est là, tout au fond. Je le trouve glissé dans une pochette latérale du coffre. Un carnet rouge d’écolier avec les lignes marquées en bleu. Sur la couverture, au gros feutre noir : « journal ».

 

Le livre est rempli aux deux tiers avec une petite écriture fine. Il a utilisé un bic bleu. J’ouvre. Je n’ai pas l’impression de violer le gosse. Plutôt de percevoir son sourire un peu las.

 

La première page commence il y a un an et demi : « j’écris parce que je ne peux pas faire autrement avec la tristesse qui me serre le ventre… »

 

Je passe à la dernière… vendredi le… jour de sa mort, plutôt la nuit de sa mort : « personne n’est venu. J’ai peur ».

 

Je referme le livret et le glisse dans la poche intérieure de mon blouson. La bosse m’appuie sur le cœur. Je ne suis pas pressé de le lire. Ce gosse mérite le silence du recueillement. Et tout tranquillement je m’installe en méditation les pompes à côté de moi.

 

C’est le petit jour qui vient pousser le yang qui souhaite devenir yang, sortir du yin de la nuit, qui me sort de mon monde au delà de ce monde là. Les bruits des éboueurs parviennent jusqu’ici. Une marre s’étale sous le vasistas ouvert. Il est temps de partir, fermer une porte qui bat, en ouvrir une autre. Je balance légèrement de côté, puis fait pivoter la tête. J’en termine avec la courbure de la colonne vertébrale.

 

Le corps est maintenant prêt à se lever, déplier les jambes engourdies, les raidir et revenir à la position de l’homme qui marche.

 

Je ferme derrière moi. L’immeuble s’éveille dans les appartements. Le couloir reste silencieux. La porte d’entrée n’a fait aucun bruit en se refermant.

 

La jaguar est toujours là. Le cuir sent toujours aussi bon. Les doigts caressent le bois du volant.

 

La vie est ici et maintenant. J’ai un mort dans la poche de mon blouson. La voiture se glisse dans la circulation du petit matin. Paris s’éveille. La pluie ne cesse pas.

 

Quel temps fait-il là-bas, en Asie ? Ils doivent sortir de la méditation du matin et le son du fer les appelle au réfectoire. Après, ils iront aux champs. Le Roshi les examinera de loin et fera signe au responsable du dojo de lui amener les sept qu’il aura vu prêts à travailler directement avec lui. Ceux là, jusqu’au soir resteront dans le Temple et il leur apprendra l’Art de rester en vie.

 

J’ai mis le chauffage dans la jag. Il fait frisquet. Les pages du journal de Stéph défilent sous mes doigts.

 

TUDIEU !

 

Crénom d’un chien de bon dieu de merde et par mille sabords… et cacatoes de … !!!.. Ça va chier !... C’est moi qui vous le dis !

 

Dis, Stéph ?… Tu peux compter sur moi ! Là où tu t’es cassé les dents, tu vas voir comment je vais leur faire bouffer leur râtelier, à ces macaques, ces sous-produits d’humains ! TUDIEU !

 

Et la mémé qui exhale son souffle puissant de baleine asthmatique, en grimpant les deux étages sous moi qui dévale les escaliers avec les pieds comme les ailes d’hirondelles qui ont un turbo au cul, va falloir qu’elle essuie la peinture laquée avec le popotin qui lui sert de cul, faute de quoi c’est les marches qu’elle va astiquer avec. Jusqu’au rez-de-chaussée ! TUDIEU !

 

Et le mec qui tente son sixième créneau pour bloquer ma jag entre la bouche d’incendie et son pare-choc arrière, té !… : examen comparatif entre le matos anglich et gaulois. Plus la mandale en prime, fabrication japan. TUDIEU !

 

Et le mec qui joue au con en plein milieu de carrefour !… Lui faut encore des gants blancs et un képi pour jouer les intéressants ! Y a des paires de claques qui se perdent ! Lui, c’est la paluche sur mon rétro extérieur, en plein sur les deux premières phalanges…

 

Faites pas chier les mecs ! Pas le moment de me demander à quels méridiens d’acupuncture ça se réfère… juste pour voir si par le plus grand des hasards, une crise de dents subite ne lui viendrait pas avec la cystite en prime.

 

Faites pas chier, les mecs. Pas le moment. TUDIEU !

 

N’ayant pas pris ma carte d’abonnement au SAMU en entrant dans le pays gaulois, ni celle des petites sœurs des pauvres, ni encore celle de Vincent de Paul, ni encore moins celle des prostituées du bois de Boulogne qui vous font une pipe gratuite pour dix de payées… Bref pour vous dire rapido et en direct, à ma façon coutumière, que je drive dans Paname comme un sourdingue qui ne se soucie pas de l’éjaculation précoce du mec qu’il frôle. A tout berzingue.

 

Et le museau de la jag s’enfile presque dans la porte d’entrée de la maison poulagas mère. Moi, vous me connaissez ! Jamais un mot de trop ; pas un geste déplacé. Ou vous n’allez plus me vouloir pour gendre. Pour vous rassurer : j’ai pas cassé les portes. Faut seulement enjamber le vache de prolongement de ma chignole toute pointue pour entrer dans le hall. Juste !

 

Dites ! Soyez pas sectaires. Faut bien aider à l’entretien physique des mecs qui marnent dans leur burlingue à se fabriquer le pneu kronenbourg. Un peu de compréhension que diable ! Mauvais esprit comme je vous connais, vous allez encore croire que je leur veux du mal à cette maréchaussée tout à fait suspecte dans ses motivations.

 

Oh !… vous savez Monsieur !, je ne suis pas celle que vous croyez !

 

- Où est le Dirlo sénile de cette boutique de merde !… je m’écris en escaladant le museau de la jag, glissant dans le hall avec réception sur le bidon du vieux d’hier qui a retrouvé son râtelier ramassant in extremis celui de la vioque, toujours celle d'hier, qui ouvre la bouche toute grande. Sûrement pour pas étouffer, vues mes paluches qui soulèvent ses quatre vingt kilos bon poids selon la méthode bien connue de l’élongation du cou. 

- Mais… elle me crachote, vu que le crachat molard type poulardin, elle ne peut plus le faire passer. Pensez !

 

Avec le peu du conduit que je laisse encore ouvert !

 

- Tais-toi !,conne à tout faire sauf à baiser, je lui susurre gentiment pour répondre à son crachotement tout aussi tranquille que moi… une manière de montrer aux gus qui se pointent avec leurs képis, leurs flingues en pognes, parfois leurs bites qu’ils n’ont pas pris le temps de refourguer au magasin… qu’il ne se passe rien.

 

Vraiment rien. Du très normal, en somme.

 

Comme les très sérieux inspecteurs qui ont enquêté sur la mort du gosse qui ne savent pas, qui n’ont jamais su, qui ne sauront jamais, car ce qui les intéressent après leur avancement, c’est le pastis au bar du coin, avec le baisage en coin et en prime d’une suspecte pas trop suspecte mais un peu suspecte tout de même, et

…MERDE !

 

… QUE LE STEPH, ON LUI A REFILÉ LE SIDA PAR SODOMISATION VENGERESSE !!!!!!!!.

 

Dites ? Vous qui commencez à me connaître, vous croyez que je vais attendre qu’elle m’annonce au dirlo de cette maison de trou du cul, dès que j’ai vu dans ses yeux que son cher et honoré patron est au burlingue.

 

Dites ! Faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des « canards » sauvages ! Té ! En voilà un que je sais pas s’il prend deux « n » car il a deux ailes, on m’a dit un jour, un mec bien qui voulait me prêter assistance pour mon orthographe. Un moyen mnémotechnique, il a dit !

 

Au fait, pendant que je grimpe les étages quatre à quatre, plus vite que l’ascenseur que des mecs ont cru bon d’utiliser, pensant peut-être qu’ils arriveraient avant moi. Vu que derrière, ils avaient un peu trop de lard dans les guiboles… je vous le demande avant de faire la démonstration devant vous : vous savez comment on fait tomber les prunes de l’arbre avant la cueillette ? Citadin comme je vous connais, je crois bien que je vais vous apprendre encore un truc marrant.

 

Mes pronostics étaient corrects, comme d’habitude. L’ascenseur a un étage de retard. La piétaille, deux.

 

L’huissier, la tremblote, l’écouteur encore à la main lorsque je débouche sur le palier.

 

Donc, suivez-moi bien dans ma logique toute cartésienne, je vais encore ! surprendre le dirlo dans sa branlette tri-quotidienne. Té ! Je vous dis. Y en a qui ont du jus. Reste plus qu’à voir si le fruit tombe tout seul.

 

Alors je pousse la double porte de mon peton droit.

 

Té ! Qu’est-ce que je vous disais ?

 

- Salut ! dirlo à la con de maison de connards. Dis ! tête de nœuds, et s’il te plait, rengaine le tien, on n’est pas là à jouer les « touche-moi là » ; du moins c’est pas ce truc qui est marqué sur la porte de l’immeuble, bien que mon grand-père, en vrai marin breton, un vrai de vrai, il disait bien qu’il ne fallait jamais croire le papier car il endure tout… 

…. tu savais pas qu’on avait refilé le sida à Stéphane Cola ? Que le truc fut découvert par une prise de sang banale. Qu’il est donc sur le fichier. VOTRE fichier… 

… et que c'est une vengeance d’un certain Tonio, patron d’un certain bar à Clichy, caïd d’un certain José, chouraveur à ses heures, dont hold-up. Un certain José, amant de cœur d’une certaine fille avant de la mettre plus tard sur le trottoir ; une certaine Cola, si ce nom vous dit quelque chose ; et que si c’est le cas, il faudra vous souvenir dans votre têtoune de crétin et au surplus fainéant, que c’est le même nom qu’un certain Cola, de son prénom Stéphane. Et que si la mémoire vous revient après votre deuxième branlette de la matinée, le STÉPHANE, il est mort de manière très curieuse, …je lui fais en hors d’œuvre.

- Si... annonce-t-il en assaisonnement, tout en se refringuant type Prince de Galle surpris dans sa baignoire avec la boniche du palier... 

… Si, il confirme en s’installant derrière son burlingue, un sourire crispé sur les lèvres.

 

Il se cale pour se donner une contenance, mais il a les chocottes que je lui entre dans le lard !

 

- C’est à quel sujet ? il fait aux mecs qui font irruption dans son burlingue, les paluches pleines de tue-mouches.

 

Dites, les mecs, vous commencez à me connaître. Il en faut un paquet pour me chiquer. On me coupe pas le sifflet facile. Mais là ! TUDIEU !

 

- Auriez-vous l’obligeance de me laisser en conversation avec Monsieur Le Commissaire Divisionnaire Spécial Détaché à l’Elysée et au … il fait aux gus défouraillés qui salivaient déjà du carton juteux qu’ils avaient pronostiqué.

 

Pendant que la piétaille rengaine et reflue des excuses à la con, je m’installe dans le fauteuil le plus proche.

 

Sans honte. Aucune. Vous n’auriez pas les guiboles un peu sciées des fois, si vous étiez à ma place ?

 

Le dirlo n’a pas l’air non plus dans son assiette.

 

- Voyez-vous, mon cher collègue… et je tiens tout d’abord à féliciter votre perspicacité et très sûrement vos méthodes de travail que je ne comprends pas très bien, il faut que je l’avoue très humblement, mais auprès de Monsieur le Président des Français vous avez peut-être des largesses d’actions que nous ne comprenons pas très bien dans cette MAISON qui se veut dans la sérénité la plus complète, …

… BREF !… que nous connaissions cet « incident » de parcours de cet enfant. 

- C’est pas au dossier, il me semble ; à moins d’avoir sauté plusieurs pages par inadvertance. 

- Vous avez bien lu, me rassure-t-il derechef. C’est à la propre demande de la famille que nous avons passé cet « incident » sous silence. 

- Et le POURQUOI, puis le COMMENT et enfin, les CONSÉQUENCES de cet « incident », ne méritaient pas quelques investigations supplémentaires ? 

- Il les a méritées… susurra-t-il, pas si bien que ça dans ses bretelles. Nous avons remonté la filière de la sœur, de José, puis de Tonio. Je puis même vous certifier que nous fûmes plus loin que ce Tonio, qui n’est, au demeurant, qu’un demi-sel. 

- hon, hon… comme font les cochons dans ma campagne bretonne. Puisqu’il n’y a plus grand chose à dire.

 

Le distingué dirlo, dans son costard fil à fil, coupe anglaise, joint les mains sous son menton, l’appuie sur le bout des doigts dans la délicatesse des gens aux pensées élevées ; le tout soutenu par le burlingue qui reçoit les coudes et …

 

Je sens que je vais partir pour un discours. Reste plus qu’à me carrer correct dans le fauteuil baquet, attacher ma ceinture, me faire servir un jus de fruits par l’hôtesse de bord avant le décollage du tupolev, puisque comme vous vous en étiez rendu compte, on est sur une ligne russe. Ce sont les plus durailles. Ils ont oublié les amortisseurs.

 

- Voyez-vous, mon très cher et estimé collègue, il existe certaines contingences auxquelles un homme d’honneur ne peut pas se soustraire. 

… J’ose espérer que vous connaissez ce mot… Bref, sans entrer dans les détails, nous avions la conviction, et la famille l’intime conviction la plus absolue, que ce jeune garçon s’était suicidé. Il n’aurait pas supporté son viol et les conséquences désastreuses qui en ont découlé. 

- Mais, je fais… Toujours possible de continuer la recherche des responsables du viol et le relier au « suicide », la conséquence directe de l’acte.

 

Il opina dignement de la tête, vu que c’est la seule technique qu’il a apprise.

 

- NOUS ne pouvions rien prouver. Tout le monde SAIT. Mais personne ne peut apporter une preuve pour cet acte immonde qui n’aurait eu comme seuls témoins que ce Tonio et le violeur. 

- La famille a donc souhaité la pédale douce ?… et une enquête classée sans « final ». 

- Tout à fait, il me rassure de ma compréhension.

 

J’en reste coi. Pourquoi donc l’Empereur des Francs fit appel à nous ? Devait se douter, le mecton, qu’on allait foutre la pagaille.

 

Le dirlo a dû suivre mon raisonnement, ce qui montre que ces mecs ont parfois autre chose que de la choucroute dans le cervelet.

 

- La presse, voyez-vous ! Cette chierie !

Devait pas beaucoup l’aimer. D’ailleurs, entre nous, mais entre nous ! …. Bref ! 

- Mais, l’EMPEREUR !… (vous avez compris que c’est moi qui cause)

- Il ne savait rien.

 

La mine du bonhomme ne rajeunit pas. Déjà ses branlettes à me faire oublier. Maintenant, une info de première qu’on cache au mec premier des français selon la loi bien connue qu’on se prend comme chef ceux qu’on mérite.

 

- Nous avions pris la décision en « comité restreint », il avoue un peu chaffouard… Vous comprenez, mon CHER collègue… il y allait de toute la réputation d’une famille. Une très honorable famille ! 

- hon, hon, je lui réponds. Je préfère lui laisser la paternité du texte. Y peut y mettre ce qu’il veut dessus. Sa trouille que je rapporte le morceau à l’Empereur, le chantage à, le baisage au… 

- même cette demoiselle Cola ! il rajoute, en ajoute, ça va bientôt déborder… Pas une mauvaise fille. Un peu déboussolée, pour le moment. Mais le droit chemin reviendra. Il suffit parfois de montrer du doigt la bonne direction sans trop de précipitation, et, vous savez, mon TRÈS CHER collègue…

 

Je ne l’écoute plus. S’impose devant mes yeux la silhouette fluette de « Petit Père ». Peut pas s’être gouré à ce point. Pas lui !

 

- Croyez bien, mon TRÈS CHER confrère, que je comprends tout à fait votre interruption de tout à l’heure et votre colère. Tout à fait… Et je puis vous certifier toute mon admiration à avoir découvert en si peu de temps les dessous de cette affaire. Tout à fait ! Croyez bien que NOUS serions ravis de bénéficier de tels limiers dans NOS services. Tout à fait. Et si JE peux encore vous être utile à une quelconque besogne, je m’en ferai un plaisir.

- Tout à fait, je fais.

- Pardon ? 

- Tout à fait. Vous pouvez encore m’aider. Ce Tonio, par exemple… et ce José.

 

Le dabe se recueille un moment.

 

- Très curieuse affaire hier soir, justement au bar de ce Tonio…Ils ont été attaqué par une bande.

 

Je sourcille pour la forme. Faut bien lui donner la réplique… Une bande ! Y a pas à dire. Les mecs, ça n’accepte pas d’être dépouillés par soixante kilos tout seulâtre. Une bande ! ça fait mieux. Car, en fait, qui pourrait croire qu’il ne faut pas une bande pour en venir à bout. Ce sont des hommes, que diable ! Pas des minables. 

- Et, on les trouve où, en ce moment ? 

- José, légèrement blessé à la tête et aux côtes, est rentré chez lui… Quant à Tonio, une grave blessure à l’œil l’oblige à rester encore quelques jours à l’hôpital.

 

J’en demande l’adresse. Il renseigne. La chambre aussi. Puis celle de José que je connaissais déjà par le « journal » du môme.

 

Je décarre après les gentillesses d’usage. Sans lui serrer la paluche. Il ne l’a pas nettoyée depuis mon entrée dans le burlingue.

 

La descente des marches se fait rêveur. Y a bien des têtes qui sortent des portes entrebâillées à mon passage.

 

Aujourd’hui, suis pas d’humeur à jouer au foot.

 

La chignole est garée le long du trottoir. Juste contre les marques rouges et blanches. J’avais laissé les clés dessus.

 

Le préposé à sa guérite me salue très militairement. J’évite de lui rouler sur les pompes en démarrant.

 

Dis, Stéph ! Tu m’aurais pas fait ce coup là, des fois ?... Te faire exit !

 

Fin de l’extrait du Livre

 

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