37. Le livre des morts 

 

Hiro chercha partout le Livre « l’Enfant ». Il revint crotté le soir.

 

- Rien ! répondit-il à l’interrogation muette des yeux du vieillard.

 

Le Maître était soucieux.

 

- Vous savez, j’ai bien cherché partout… Je me suis glissé sous chaque meuble, j'ai passé le bras sous tout… fouillé les rocs et la prairie. J’ai mis une quinzaine de moines au travail… J’ai plongé moi-même dans l’eau glacée de la rivière… J’ai…

 

- Oui, je sais que tu as fait jusqu’à l’impossible… dit doucement le vieillard.

 

Il entra en lui un long moment. Son vieil ami restait assis à son côté, confus de n’avoir pas pu aller au bout de cette mission.

 

Puis, pour occuper le silence de l’espace, il raconta ce qu’il avait entendu de l’algarade entre Tong et Heidi devant le temple. Il était derrière le muret du pavillon du Maître à écouter.

 

Le vieillard se redressa soudain sur sa couche et Hiro se précipita pour soutenir son dos maigre.

 

Puis, d’un coup le corps se détendit comme un ressort. Hiro reçut tout son poids dans les bras.

 

- C’est bien, dit le Maître… Mon « action » continue.

 

- Je ne comprends pas ce qui est bien !… Heidi est en train de prendre le mouvement de la conscience de Tong.

 

- Pas seulement de Tong, susurra le Maître… Mais de tous les moines.

 

- Mais c’est affreux !... Une femme qui dirige et ordonne des hommes !

 

- Plus que cela, mon ami, dit le vieillard allongé… Elle va devenir le Maître de leur âme.

 

- Mais…

 

- Et Tong va devenir le Maître de leur corps…

 

Hiro s’en alla. Il ne comprenait plus rien. Mais il savait dans son corps la souffrance du vieillard et cela lui faisait mal aussi car il l’aimait tant !

 

- Mais on dirait qu’il est content de tout ce bordel!

 

Le vieillard souriait.

 

« C’est elle qui a le Livre… C’est bien… Les Dieux de la Terre sont avec moi ! »

 

Il soupira et il laissa son corps s’étendre vraiment. Il sentit ses os craquer et baigner dans les chairs qui se détendaient.

 

« Maintenant ma souffrance va avoir un sens !... Que la Force de la Terre sait bien rebondir! »

 

Tong ne discutait plus. Après le dîner, il vint rejoindre Heidi dans la chambre du jeune Blanc. Ils s’assirent au côté du lit, chacun sur un bord. Elle avait allumé la lampe à huile prés de l’oreiller, là où aurait dû se trouver la tête de celui allongé sur la couche.

 

Elle lui donna le Livre.

 

- C’est comme si nous faisions la lecture à un malade dans son lit, dit-il en souriant

 

Elle le fixa de ses yeux brulants.

 

- Non, pas d’un malade… D’un mourant !... Lis !

 

 

La Femme à Tonio

 

 

Je n’ai pas eu le temps de répondre à “Petit Père“ car j’ai dû chercher un coin tranquille avant Paris pour me changer en mec entre deux âges, tout ce qu’il y a d’incertain entre les quarante-cinq et les soixante, avec les cheveux longs et filasses sur le cou, un truc du genre décoloré à l’eau oxygénée. La perruque me fait donc perdre mes cheveux bruns foncés, et de presque noir je passe au blond dégueulasse. Dégueulasse aussi la peau blafarde des mectons qui ne vivent que la nuit et trament dans les boîtes à matelots. La suite est à l’avenant avec blouson de cuir râpé et fausse chemise de cowboys qui n’a jamais mis les fesses sur un cheval mais qui a les bottes ferrées, manière de faire du boucan quand on arrive.

 

Naturellement, ces mecs, puisque ça n’a pas de tripes dans le bide, il leur faut un feu pour compenser. Sans, ils se sentent tout nus.

 

Vous comprenez aisément que je ne pouvais pas sortir de l’auberge fringué commac sans un minimum d’explications; ce qui aurait foutu ma tranquillité en l’air, car c’est bien pour elle que j’ai choisi cette crèche. D’ailleurs, un bon conseil d’ami, au passage. Cherchez-vous toujours un coin sympa ! Sans récup vous êtes foutu et n’hésitez surtout pas! : poquez direct et sérieux tout ce qui viendrait vous emmerder là. Comme vous le voyez, je reprends le crachoir. Vous avez vu que j’étais pas mal occupé ces temps derniers, pas mal interrogateur aussi sur le Stéph qui me donne du mal car, faut pas croire, ce gosse est un sacré combinard et j’ai parfois du mal à le suivre à la trace.

 

Comme vous avez vu, je fais de mon mieux, mais y a toujours des « gens » pas contents.

 

Je vous dis ça au passage, pas pour me faire plaindre car j’ai compris depuis belle lurette que la tristesse n’est qu’une manière de pleurer sur soi. Je suis seulement un peu chagrin de vous avoir laissé à vous-même depuis si longtemps. Dites!... Vous n’avez pas jeté le bouquin? Ah! vous me rassurez. Je vous en aurai pas voulu, d’ailleurs, car je suis bien placé pour savoir comment les Écrivains de la Famille SHIN peuvent être endormants. Je vous dis pas les fois où j’ai ronflé en écoutant la lecture “édifiante“ des Anciens Maîtres de cette sacrée Famille !

 

Donc, je reprends le crachoir et pas prêt de le refourguer aux grincheux maintenant que NOUS allons avoir un peu de temps à passer tranquilles ensemble, l’intendance étant posée et roulant toute seule, ou presque. Je drive la BMW, un chouette bolide au passage, et je crois bien que je vais en avoir besoin à un moment ou un autre car, à force de jouer au con, on récupère toujours un retour de flamme et il faut sonner les pompiers vite fait pour ne pas être grillé. Moi, comme je suis un mec super tranquille, je préfère riper et prendre de la distance. Comme ça je regarde l’incendie de loin et EN PLUS, j’apprécie le spectacle. Être acteur et spectateur : le pied!

Vous avez compris, je crois, sérieux comme je vous connais, attentif tout sur les vicissitudes d’un assassin patenté payant une taxe professionnelle effrayante au point que je pense arrêter ce job car je ne m’y retrouve plus... que pour aller prendre la température du côté de José je devais prendre un minimum de précautions après les deux avoinées que j’ai fourguées.

 

Comme de remiser la chignole à trois cents mètres, le museau méchant dans le sens de la voie et les clés restant sur le contact.

 

Puis reste plus qu’à jouer au con, comme d’habitude, ce qui ne me changera pas beaucoup, je vous entends d’ici. Comme je suis le mec super sympa et que vous me plaisez bien, je vous rencarde illico, je vais jouer le mec superviseur du “syndicat” qui est chagriné du ramdam qui se branle par ici. Les affaires sont les affaires et n’aiment pas ce genre de pub qui fait fuir le client qui veut se dévergonder, d’accord!, et c’est bien son droit, vous en convenez, mais en tranquillité.

 

Bon, y a populo au bistrot... des mectons autour de la carrée que çà m’en a l’air du service d’ordre maison. Encore cent mètres... Largement suffisant pour placer les deux boules de caoutchouc mou contre les joues, avec le petit sifflet en dessous pour rendre la voix sourde et zézeillante. Je passe entre les cinq à six mecs sur le trottoir en bousculant le dernier, histoire de montrer que c’est pas à moi d’effacer les épaules.

 

- Dis, toi !

 

Histoire de lui répondre dans son vocabulaire maison, celui qu’il connait le mieux car l’apprentissage a commencé au berceau, je frotte son bide avec le mien, histoire qu’il sente direct le truc en métal que j’ai dans la ceinture. Le gus, malgré ses poux dans la tignasse dégueulasse qui lui dégouline sur les épaules a pigé directo que c’est pas un tue-mouches et le regard qui l’accompagne lui coupe la chique.

 

Ainsi, sans un mot superflu, voyez comme c’est fastoche, j’ai l’entrée libre, plus l’annonce au zinc avec la loupiotte qui s’allume lorsque le gus appuie sur la sonnette à côté de lui dès que j’ai un pied dans la carrée.

 

Ainsi, y a un tabouret qui se libère en face de moi et la nana du mec à Tonio qui dégage verres sales et bouteilles avec un coup de torchon pour fêter mon arrivée.

 

Ainsi, y a la femme qui me demande illico ce que “je désire“ sans que j’ai à taper sur le comptoir pour faire savoir que j’existe.

 

- T’es la poule à Tonio ?

 

L’entrée en matière la fait sourciller et elle fait un signal à deux mectons assis en fond de salle qui se lèvent avec la lenteur de ceux qui se prennent pour importants. Un des gus de l’entrée jette un charabia à ceux restés sur le trottoir.

 

Je vois tout ce fourbi dans la glace qui termine le zinc, la frousse dans les yeux de la femme, le vide qui se fait aux tabourets autour. Bref, du très normal auquel je suis tellement habitué que ça ne me fait plus sourciller.

 

C’est donc en mec blasé que je fais tourner le vis du tabouret d’un coup de talon sur la barre métallique terminant la partie basse du bar, gifle la nénette à Tonio au passage avec suffisamment de force pour l’envoyer valdinguer dans ses bouteilles, fait face aux mecs du fond qui ont tout juste le cul décollé de la chaise et j’envoie la purée. Direct. Un colt cobra en tir instinctif, ça s’entend.

 

Étonnez-vous après, curieux comme je vous connais, que le silence succède au bruit à moins que ce soit le bruit qui fabrique le silence, je ne sais pas très bien car je dois vous avouer que je ne me suis jamais vraiment penché sérieusement sur le problème. Ce qui est de certain, c'est que les deux mecs ne restent pas debout, ce qui serait pas fastoche, avouez-le avec moi, avec chacun une rotule en moins. La surprise est toujours là où on l’attend le moins. La porte se vide et de l’air frais vient effacer cette odeur piquante de poudre.

 

- Dis, je t’ai posé un question, je crois? Je fais à la tôlière en lui mettant le museau méchant du cobra bien dans l’axe de ses nichons.

 

- Oui... a-t-elle de la peine à articuler, car plus blanc que blanc que ça, tu ne trouves pas mec!

 

- Et bien!... Pourquoi pas le dire tout de suite!

 

- J’ai... J’ai eu peur?...

 

- Et maintenant, tu n’as plus la frousse ? je lui fais, gentil, en relevant le chien du pouce.

 

- Si...

 

- Alors, dis-moi, poupoule, où se situe maintenant la différence ?

 

- Je...

 

- Voilà! Tu ne sais pas!.. Parce que t’es une conne et que tu ne peux pas ne pas l’être pour être la boulotte à un nave comme Tonio.

 

- Oui...

 

- Voilà! Tu commences à comprendre : toujours dire oui...

 

- Oui.

 

- Je t’en demande pas tant!... Magnéto à répétition, tu serais pas des fois?

 

- Je... Sais pas...

 

- Bon, commence à dire à tes potes de déblayer les deux merdeux qui perdent leur raisin et explique-moi un peu ce qui se passe ici... NOUS nous interrogeons, tu comprends?

Moi qui crois toujours être super clair, j’en tombe toujours des nues devant les yeux étonnés et ouverts comme des hublots de navire en perdition dont personne n’a réussi à capter le SOS...

 

- NOOOONNNN... C’est pas DIEU possible ces gnaces de connards!... Dis, va te falloir un dessin avec carte de visite! J’crois pourtant t’en avoir touché deux mots avec les deux mecs qu’on est en train de tirer sur le plancher et qui serrent les dents pour ne pas hurler avec un genou en moins... Tu veux une autre attestation pour savoir QUI m’envoie?

 

- Je... Pardon, je...

 

- T’en fais pas! J’suis comme ça, un peu soupe au lait, mais je suis bonne pâte au fond... Bon, comme tu l’as compris, le SYNDICAT commence à la trouver mauvaise.

 

- Le Syndicat!... mais de quoi, mon Dieu?

 

- Laisse le Père, le Fils et le reste où ils sont... Saint Michel l’Archange, c’est moi pour le moment!...

 

- Je... Que voulez vous ?...

 

- Tiens, je croyais que t’avais compris qu’ON trouve trop bruyant le bordel d’ici... Les affaires en pâtissent, comme ILS disent.

 

- Mais... Nous n’y sommes pour rien... Deux fois attaqués en deux jours!

 

- Car bien entendu, tu ne sais pas pourquoi ?

 

- Bien sûr que non!

 

- Ni ton homme ?

 

- Lui!... C’est bien simple, il n’a pas encore compris qu’il a un œil en moins...

 

- Curieux!

 

- Quoi!... Curieux?... VOUS, vous pouvez nous dire ce qu’il en retourne ?

 

- Nous croyons... Du moins, ILS croient et tu sais, gamine, que lorsqu’ILS croient, tu dois comprendre qu’ILS sont certains...

 

- Ah oui!... Et bien j’aimerai bien savoir de quoi ?

 

- Ben, tu vois, tu fais la conne et t’as tort...

 

- Vraiment ?

 

- Oui, tu vois connasse, tu devrais te demander pourquoi NOUS venons t’interviewer en direct au lieu d’aller voir TARIN ou ZAIMI... Tu comprends?

 

Là, je viens de la toucher dans l’entrejambe à la manière qu’elle se raidit. De baratineur dangereux et flingueur, je viens de passer illico dans la classe des mecs “qui savent“ et alors là, le flingage suppose d’autres atouts.

 

- Je ne comprends pas...

 

- Tu seras plus au parfum lorsque dans deux jours il va sortir dans les journaux, et EN PREMIÈRE, s’il te plait! que c’est ici que le Gosse STÉPHANE COLA s’est fait flingué.

 

- Mais il n’a pas reçu de prunes!... C’est un sac de charbon qui lui est tombé dessus... Qu’est ce que vous racontez?

 

- T’es bouchée, ou quoi?... Pruneaux, valda dans le bide ou sac de ciment dans les gencives, c’est du pareil au même... L’important est de savoir comment les journalistes ont su que c’était d’ICI que l’ORDRE est parti... Comprendo?… Alors, tu n’as vraiment rien à me dire avant qu’ON commence le nettoyage ?

 

- Le... Nettoyage... mais...

 

- Car tu ne crois pas qu’on va laisser les poulets et tutti quanti foutre leur nez trop long dans les AFFAIRES… Nenni. Ordre des Pontes.

 

- Mais...

 

- Comme tu dis “MAIS“; y a donc ceux qui savent et qui facilitent l’épurement des comptes et les autres, comprendo?

 

- Je...

 

- Cause pas comme ça, tu vas finir par me donner le tournis. Mets un clapet à sourdine et dis NOUS qu’est ce qu’il avait découvert le môme de la combine à Tonio, Tarin et Zaïmi pour qu’on le foute exit?

 

- Je ne peux pas!... Faut que je vois les autres.

 

- Pas la peine... T’as pas compris la règle du jeu... Le pourquoi que je suis là... Donc, exit ma poule... Dis le bonjour à Tonio... S’il est aussi con que toi, vous allez faire de nouveau la paire dans le même plumard.

 

Voilà, elle voit dans mes yeux, car à ces moments y a un sacré turbo à l’intuition, que je vais appuyer sur la gâchette. Elle a raison, entre nous. Je voudrais pas vous décevoir, vous toutes qui m’avez écrit pour m’inviter à bouffer chez vous puis, peut-être si la température ambiante s’y prête... mais un bluff ne fonctionne que lorsque devant on sait d’une manière absolument certaine que vous allez tenir la promesse.

 

Et si vous l’avez oublié, je vous rappelle que je roule pour un certain Stéph, dont on a chouravé la vie à douze tickets.

 

Elle, la gnace, elle n’a peut-être pas d’instruction, mais elle a su d’un coup que sa mort allait jaillir de museau court devant elle.

 

- Tonio n’y est pour rien!

 

- Dans la mort du gosse ou la combine?

 

- La combine... C’est le José qui a traité direct avec Tarin... Je vous jure!

 

- Et pour la mort ?

 

- Il... Je vous jure!, il ne peut rien me cacher!... C’est pas lui... Je vous jure. Il dit qu’il savait pas. C’est le journal du lendemain qui lui a appris la mort du gosse... Lui...

 

- Lui ?

 

- Je ne sais plus!... plus...

 

Qu’est-ce qui est parti le premier ? “SALOPE !“ ou le coup de feu ? La femme à Tonio a salement morflé. Il a trouvé le moyen de la sucrer au colt 45 tenu à deux mains dans la plus belle version des flics amerloques.

« Connard! »

 

Il me reste plus qu’à le tirer comme un canard !... Connerie!... Et puis l’instinct a joué au quart de poil lorsque j’ai appuyé sur la détente. J’ai fait sauter la main et le feu est allé en valdinguer dans la carrée.

 

Le José, j’en ai encore besoin. Il était là à écouter la converse dans ce bar qui s’était dépeuplé mine de rien. Lui, il était dans l’arrière salle et il ne s'est pas tiré comme les autres. Pas à mon avantage de n’avoir pas vérifié. Maintenant, j’ai une nana qui sort le résiné par le corsage et un connard qui ne sait pas quoi faire de sa paluche ensanglantée et qui pense que c’est une erreur de tir et que je vais maintenant me foutre au travail sérieux ; faut voir ses mirettes de gosse!... Devant la mort, c’est à chaque coup le même tintouin : la peur dégoulinante. Pardi! les mecs amochés, c’est toujours les autres!... Puis, un jour de malchance...

 

- Tire-toi!

 

Et je m’occupe plus de lui pour sauter par dessus le bar ; y a peut-être encore quelque chose à faire pour elle. Vous comprenez, elle ne m’a pas encore tout dit! C’est pas du joli avec ce haut du corps enlevé par la balle blindée. Pas grand chose à faire et elle ne cherche pas à garder les mirettes ouvertes sur la vie. Tout se ferme un jour et elle sait que c’est la chute du spectacle pour elle. Après cette chute de rideau, elle ne sera pas sur la scène de la future représentation.

 

Et elle ne sera pas non plus dans la salle et elle sait.

 

C’est con. Si elle avait reçu une praline de moi, elle l’aurait choisie... Et puis faut un fumelard-vicieux-menteur-peureux-lâche comme un José pour tirer dans les coins et recevoir la purée! Merde. Pas chouette... Et vas-y, ma toute belle... Tu as eu une vie pas chouette. Dis, qu’est-ce que je peux faire pour toi en dehors de te soutenir la tête pour que tu ne meures pas comme une serpillère sur le carrelage et t’appuyer sur un point d’anesthésie d'acupuncture, manière de partir sans un rictus de souffrance. Tu sais, ma belle, la manière de quitter la vie compte beaucoup. C’est pas maintenant que je vais te tenir le crachoir avec le karma, t’as plus le temps... Mais je tente le coup tout de même... Au cas où t’aurais pas été trop salope. Hein, ma vieille, vas-y doucement... respire... je te soutiens, ne fais pas d’efforts inutiles... pense à toi, au moins une fois!... je me charge du reste... t’as plus mal, c’est bien. Si tu souris c’est encore mieux... respire doucement… doucement. Non, n’ouvre pas les yeux sur le monde... vas vers l’autre... pas de problème,... pas peur... je t’accompagne… respire… doucement…

 

- Pas TONIO... Jure...

 

Adieu ma belle. Tu permets que ce soit moi qui te ferme les yeux? Va... Tu vois, les sirènes qui griffent la nuit, c’est pour toi, mais te fais pas de soucis cette fois : ils ne pourront plus aller là où t’es maintenant. T’en fais pas pour TON Tonio… Je vais lui sauver la mise... Ton dernier mot l’a sauvé... à moins que ce soit toi. Je crois que c’est toi, va… N’ai pas peur. T’en as encore pour trois jours à chercher le chemin. J’peux pas être là. J'espère que quelqu’un SAIT près de toi.

 

Il est parti par l’échelle sur les toits comme le lui avait montré Marc Antoine. Les sirènes toutes proches lui faisaient mal aux oreilles. Il s’est allongé sur une terrasse qui était au dernier étage d’un immeuble, il ne savait plus lequel. Il était étendu sur le dos, regardant quelques étoiles qui frisaient dans le vent lorsque les nuages s’ouvraient. Il en était toujours ainsi de lui lorsque partait une vie d’une manière aussi inutile. Il y en avait qui étaient nés pour mourir et ils faisaient tout pour ça. Pour d’autres, c’était “mon cœur” à une drôle de place parfois. Comme elle, il l’avait sentie bonne ménagère et elle tenait à son Tonio. Dommage!

 

 

 

La préparation de l’interrogatoire

 

 

 

Ange respirait doucement, forçant le souffle dans le ventre pour qu’il entraîne la pensée qui lui faisait mal. Il se cachait toujours alors, comme un fauve qui lèche ses plaies au plus profond de la forêt et qui revient un jour, comme si rien ne s’était passé car il n’y a pas d’autres voies pour vivre digne.

 

Que le temps passe. Deux heures du mat. Une bonne heure pour une visite à l’hôpital. Vous ne trouvez pas? Rien de mieux que d’être hors les horaires affichées pour avoir la paix. Personne pour vous demander ce que l’on glande. Si vous êtes là, à cette heure incongrue pour le commun des mortels, c’est que vous avez un truc réglo. Qui pourrait penser qu’en ces temps curieux vous puissiez vous tartiner des heures sup par plaisir.

 

Donc, suffit de récupérer la BMW qui se morfond sur le trottoir avec ses cinq papelards à la con derrière l’essuie-glace.

 

A cette heure, c’est du super calme dans les rues de Paname. Un vrai plaisir de driver. Et puis, il y a de la place sur le parking. Par réflexe pro, je cherche un coin pas trop proche d’un réverbère. Je suis le genre de gus qui préfère l’ombre à la pleine lumière. C’est comme les portes de services. J’aime. D’ailleurs, étonnant comme elles sont si peu gardées. Et puis, à proximité, on trouve les locaux de service... buanderies... etc... etc... Pardonnez, mes incertitudes de description, mais je ne me suis pas engagé à vous décrire un hôpital.

 

Donc, primo, une blouse blanche de toubib. Deuxio, trois portes plus loin, c’est le matos. Le truc que l’on met à ses oreilles pour écouter un petit quelque chose dans le corps des malades, et qu’on laisse pendouiller autour de son cou toute la sainte journée, ça fait pro... Très sérieux. Mieux qu’une carte d’identité. D’ailleurs, entre nous, qui se décorerait aussi con? S’il n’était pas obligé. Et dans ce monde à la con qui fleurit, y a que le boulot qui “oblige”.

 

Donc, pour vous dire directo, sans perdre de temps à vous décrire mes ruses de sioux pour ramper dans les couloirs, mes suspensions aux lustres afin de passer inaperçu, mes poumons aplatis dans les placards à balais... que je vais direct à la chambre du brave Tonio qui roupille du sommeil du juste. Tout baigne pour la tranquillité pour notre discussion amicale.

 

Comme je suis le mec sérieux qui veut jamais déranger, surtout le personnel surchargé en train de roupiller, pour éviter à Tonio une trop grande manifestation de joie en me voyant, au risque de réveiller les chambres voisines, j’ai commencé par lui enfiler un paquet de coton chirurgical entre les ratiches. Il dort la bouche ouverte! J’en ai profité. Vous en auriez fait autant, n’est-ce pas? Normal.

 

Et puis je l’aide à maintenir correct ses cordes vocales au lieu de les bousiller à hurler sa joie à toute berzingue. Faut savoir être gentil dans la vie. C’est d’ailleurs ce que je tente de vous expliquer à chaque virage. Vous vous en étiez rendu compte, bien entendu? Faut jamais laisser les mecs dans des états d’exagération. Ils en perdent de l’énergie. Par exemple, puisque nous sommes dans un hôpital, vous savez bien sûr que trop de joie nuit au coeur, au Shen en particulier; trop de soucis au foie; trop de réflexion à la rate; trop de colère à... Hein! vous le saviez, n’est-ce pas? J’suis sûr que ça a fait partie de votre éduc. Car le truc est super important pour le maintien harmonieux de la structure. Et comme on sait, l’éduc, c’est fait pour développer l’harmonie, n’est-il pas vrai?

 

Donc, moi... oui, MOUA... en mec parfaitement éduqué par une instit compétente, qui m’a jamais fait chier plus de trois fois au lieu d’une, je prends souci du gus Tonio en mec responsable que je suis. Je lui empêche un débordement soudain d’énergie qui serait très préjudiciable à sa santé. Je sais d’avance le plaisir IMMENSE qu’il va avoir lorsqu’il verra ma tronche au dessus de lui après que je lui aurai un peu secoué les côtes, histoire de le sortir de son rêve idiot où il est en train de courir une nana en minijupe, sur le boulevard périph de Paname. Faut arrêter d’urgence ce type de débordement! Il pourrait en claquer, le mec, de ces rêves! Vu ses artères, les quatre paquets de cibiches par jour, la bouteille de pastis et encore sans faire le recensement de la bouffe engloutie.

 

Je vous cause. Je vous cause. Faut dire que ça prend du temps d’enfiler cette ouate avec une pincette de chirurgien sans toucher les dents qui tressautent à chaque ronflement. Je vous avais dit qu’il ronfle?

 

Si ça peut vous rassurer sur sa santé, il n’est plus en train de ronfler. Serait plutôt à se demander comment il va faire pour respirer, vu la pince métal de première qualité que je viens de lui fourguer sur le nez. Et puis comme faut savoir profiter du matériel de ces hôpitaux, j’utilise les lanières de chaque côté du plumard pour lui attacher les poignets et les chevilles aux montants métalliques.

 

Vous voyez bien que je suis un garçon sérieux. Je prépare toujours mon job. Faut pas croire “Petit Père”. Pas toujours. J’peux vous dire que je trouve qu’à mon sujet, il en rajoute comme par plaisir. Je crois, une manière de faire croire que je suis un original. Une manière de mec à n’écouter que d’une oreille... ce dont d’ailleurs, vous auriez bien raison, c’est moi qui vous le dit perso, si vous vouliez vivre tranquille. Là, je suis le premier à reconnaître que je suis un sacré fouteur de merde.

 

Je vous cause. Je vous cause. Mais, vous savez, à moins d'être sadique, c’est pas plaisant de voir ce qui passe dans les yeux d’un mec comme Tonio lorsqu’il est en train de se réveiller. Du moins quand c’est un mec comme moi qui est le chef d’orchestre.

 

Vous savez, y a des mecs, que vous pouvez d’ailleurs prendre au féminin pour ne pas être sectaire, qui rêvent de vengeance, dureté, manière de régler leurs comptes de la manière forte.

 

Dans un rêve, c’est parfait. Mais la main à la pâte, c’est un autre tabac. Vous êtes alors devant la vulnérabilité la plus complète. Pas beau. Même lorsque devant, c’est un triple salopard.

 

Si vous prenez plaisir à ses angoisses, c’est que vous aussi, vous en êtes un beau. Salopard.

 

Mais si parfois vous ne savez pas utiliser les moyens qui vous sont donnés, vous êtes un moins que rien devant Dieu. Un quelque chose qui n'est pas encore près de LE jouir. Car vous ne savez pas encore qu’il y a des prix à payer. Continuez à rêver votre vie comme vous êtes encore en train de faire !... Mais le déluge garantie au bout du rouleau !

 

Mais si vous savez poquer direct, sans laisser aller les choses vers une dégradation absolue, alors, vous n’aurez pas besoin de faire ce que je fais. Présentement. Mais, souvenez-vous, je roule pour Stéphane Cola. Un môme qui n’a pas su faire. Car il ne savait pas dire NON. Et comme il n’a pas bénéficié d’un regard bienveillant, il se l’est fait, son rêve. En technicolor trois dimensions. Grand écran. Il en est mort. Et moi, je dois remonter la pente. Pour lui.

 

Croyez pas que j’en sois malheureux. Y a des prix à payer. J’voudrais pas être chiant. Mais vous commencez à me connaitre. Du moins, un petit peu. En toute tranquillité d’esprit, je pourrais vous dire que si je suis copain avec Dieu, c’est que j’ai toujours payé ce que je dois. Jamais cherché à biaiser. Les avocats n’ont pas fait recette avec moi. Nous avons encore un peu de temps à passer. Les histoires de Dieu le père, le fils, le saint-esprit et toute la famille, vous n’en avez rien à branler à trois plombes du mat. Comme je vous comprends! Bon, de quoi nous pourrions causer. De la décoration de la pièce, par exemple. De son caractère chaleureux, accueillant, rempli de finesse… Pendant que j’interroge Tonio.

 

Ah!... Vous préférez? Mais, il fallait le dire! Et moi qui me tartine du baratin pour ne pas vous préoccuper de l’intendance du boulot. Moi, qui pense que vous préférez que je ne vous tarte pas avec les côtés difficiles de l’existence d'assassin. Moi qui... Et qui se goure une fois de plus. Vous voulez donc? Et bien, vous avez la santé! Mais, croyez bien que je serai le dernier à vous le reprocher. Vous savez comment j’aime les gens toniques. Avec eux, on peut foutre quelque chose. Rien à voir avec tous ces gus et ces nanas qui passent leur temps à se prendre en pitié, c’est à dire de pleurer sur eux, se plaindre, amener leur tristesse à tout bout de champ, la traîner derrière, laisser un sillon huileux pour être bien certain que ON les remarque bien. Mais avec vous, c’est du gâteau! Au poil, les mecs! Ah, comme ça, on aimerait participer un peu plus activement à la discussion avec le mecton Tonio.

 

OK. Pas de problo. On se tiendra compagnie.

 

Mais comme vous avez pris un peu de retard, faut que je vous remette au parfum. Donc, y a un mec à l’hôpital car il s’est pris une fléchette acier dans l’œil droit. Vous direz, à très juste raison, que c’est bien fait pour sa pomme, car faut être con pour encore jouer avec ces trucs. A son âge!... 0k pour moi sur toute la ligne. Rien à gommer.

 

Ce mec, allongé sur le dos, ronfle comme un bienheureux qui rêve de sa nana qu’il course dans les couloirs du sous-sol de son immeuble de zone, et cela sous les encouragements de ses copains qui font cercle d’encouragement et de prison pour la femme, manière d’être certain qu’elle va pas se tailler en appelant “au secours”. Du très normal, vous en conviendrez avec moi. J’espère.

 

Y a un mec qui passe la porte de la carrée sans prévenir. Mais aussi du très normal. Dans ce genre d’établissement, il faut savoir pénétrer sans bruit pour vérifier si “tout va bien”. Que ce mec attache les poignets et les chevilles. Du très normal. Il faut bien empêcher les malades de se blesser eux-mêmes. Les lanières sur les montants métalliques du lit n’ont pas été inventées pour rien, m’enfin.

 

Que le mec, il lui mette un paquet de coton dans la bouche, ça! c’est peut-être pas du normal. Et ça devient franchement anormal lorsque le mec, en plus! il obstrue les naseaux avec une pince.

 

Mais l’intérêt de la chose, est que, lorsque le mec allongé se réveille, peut-être un peu en sursaut!, il a pigé tout de suite que du pas normal se trouvait là, ICI et MAINTENANT, comme ON lui dirait gentiment dans un monastère asiat de ma connaissance. Et le principe de cette vérité devient alors évident pour tout le monde. Le mec, c’est pas dans le passé ni dans le futur qu’il peut respirer. C’est maintenant. Ici. Dans le présent. Vous voyez que, quelques soient les circonstances, il ne faut jamais manquer d’enrichir la compréhension d’un mec sur les principes suprêmes de la Vérité, ces principes qu’il se dépêche d’oublier vite fait dès qu’il se retrouve dans une situation “normale”.

 

Donc, maintenant, vous y êtes?

 

Encore un mot. Tout à l’heure je vous ai dit qu’il passait de drôle de choses angoissantes dans ses yeux, lorsqu’il a vu ma tronche penchée sur son museau. Pas tout à fait juste. Vous aviez d’ailleurs rectifié tout seul, attentif comme je vous connais. Donc, comme la maison n’aime pas les réclamations, je vous précise une nouvelle foi, vous re-précise... enfin!, vous rappelle directo que puisque un gus con dans mon genre lui a chouravé un œil, à Tonio, il n’a plus que la possibilité de montrer ses interrogations que par le hublot UNIQUE qui lui reste.

 

Maintenant, et ICI, les données étant posées, je ne puis que me tourner poliment vers vous pour solliciter vos conseils puisque vous souhaitez ardemment participer à l’action. Donc, en première question, j’aimerais savoir ce que vous lui feriez au Tonio, pour l’inviter à répondre à vos questions. Car je vous rappelle, si vous n’êtes pas assez porté sur le français, que le mot “interrogatoire” couvre une large étendue de la discussion humaine qui se ramène au principe simple, car il faut toujours revenir à la simplicité et à la nature de base que dis-je?... qu’il s’agit d’un phénomène de questions et de réponses.

 

Bien entendu, c’est VOUS qui posez les questions. La seule méthode qui soit sérieuse.

 

Alors? J’attends. La question sera notée sur cinq. Comme je ne suis pas chien, et qu’il se révèle nécessaire de vous ouvrir des horizons trop bouchés par le boulot au bureau avec le chef de service qui vous cherche des poux, je vous précise: d’une part, que le mec Tonio, il a un paquet de coton entre les ratiches, ce qui est un handicap certain pour causer.

 

Deuxio, que toute la mise en scène du mec attaché, des pinces et... bon, faut quand même pas que je vous refasse l’histoire!.. sert à quelque chose dans mon histoire à moi. Puisque vous avez déjà constaté, depuis le temps que l’on se connait!, que je ne fais jamais rien pour rien. Pardi! fainéant comme je suis. Manquerait plus que ça ! J’ai beaucoup de défauts et vous en avez déjà perçu un nombre certain, pour ne pas dire un grand nombre. Mais j’ai pas encore celui-là.

 

Donc, qu’est ce que NOUS allons faire? Voilà la question.

 

Vous remarquerez que contrairement à un mec comme Krisnamurti, moi, je ne vous pose pas de question IMPOSSIBLE. Du moins, je crois. Bien que celle du mec pendu par la bouche au dessus du précipice et l’autre mec qui demande au premier mec sans se rendre compte, le mec, que l’autre est en posture fâcheuse et que le mec.. P’t’être? Des fois. S’il vous plait! Grouillez-vous. Vous ne vous rendez pas compte! Le Tonio, doit retenir sa respiration en attendant! C’est bientôt un macchabée que VOUS allez interviewer.

J’attends. Oui, je sais...Pas de votre faute… Le chronoposte! J’vous l’disais bien. Bon, sans charre. Y a urgence. Le Tonio, il vire au rouge vif.

 

M’enfin! Vous n’avez pas préparé vos questions à l’avance?

 

Ah!... enfin... En voilà un téméraire qui lève le doigt. Allez, mon petit, chassez votre timidité. Parlez calmement? Articulez distinctement pour qu’on vous entende du fond de la salle. Après ces préambules, si vous avez encore envie d’ouvrir la bouche, c’est que votre destinée est celle d’un lèche cul. Car “après”, en toute tranquillité d’esprit, vous devez avoir oublié l’idée géniale qui vous a traversé si soudainement la cervelle. Ce qui vous a poussé à intervenir. “INTERVENIR”.

 

S’il vous plait, ne soyez pas con. N’intervenez pas. Vous verrez comment illico, y aura plus personne pour vous faire du chantage. “Si tu me quittes, je me tue...“ Ok! J’m’installe et je regarde. Dis, presse-toi. J’ai un rencard dans une plombe. Alors?... Puisque je te quitte. D’ailleurs, y a pas autre chose à faire avec quelqu’un qui ose vous balancer un tel chantage. D’ailleurs, soyez convaincu d’un truc : le chantage n’existe que dans la certitude de son action. Donc, on vous manipule à plein régime. C’est ça l’amour, il paraît.

 

Si l’ON sait que vous allez répondre adéquatement à la menace, c’est à dire vous tirer car en aucun cas vous ne pourriez continuer à vivre avec une personne qui tente de vous manipuler de si vilaine façon, et bien, il n’y aurait plus chantage.

 

J’espère que vous avez compris un petit quelque chose sur le maintien de la structure depuis que vous vous baladez avec moi?

 

Maintenant, ICI, le Tonio, il vire au blanc. Faut faire un truc! Quoi? Y a urgence! Tu ne te rends pas compte mec! T’es inconscient ou quoi? Ah, je me demande ce qui m’a pris de me mettre avec un gus pareil! Con, je devais être. Pas des hublots que j’avais devant les yeux. Des palissades!

 

Calme, mec! T’es con, ou quoi? Tu vas pas tout de même t’agiter parce que l’on te crie “URGENCE”. Si tu prends le temps de regarder mieux, tu verras que CELUI qui te rappelle TES obligations et celui-là même qui a foutu la merde ... c’est le même la manip marchera toujours. Pas à tortiller. Parce que elle prend appui sur un principe constant de la pensée et que c’est par l’intermédiaire d’elle que la question se pose. Tu piges? Tu sais, le jeu magnifique de la pensée, c’est de créer des problos pour te convaincre ensuite qu’elle est la seule capable de les résoudre. Tu parles si tu es bien servi!

 

Donc, mec, sans vouloir te commander, tu restes IMMOBILE.

 

Que le Tonio se démerde tout seul. D’ailleurs, il a très bien compris. De son œil valide, avec l’aide de sa mâchoire, et aussi de ses feuilles de choux qu’il tente de remuer comme un éléphant, IL souhaite me dire... sûrement qu’il est d’accord pour répondre à mes questions. Pas con, le mec. Il a compris vite la règle du jeu.

Alors, puisque vous n’avez pas répondu correct à ma première question, en voilà une autre en rattrapage:

Et MAINTENANT, ICI, que faites-vous?

 

Bon, j’vous laisse un moment. Je vais aux chiottes. C’est la pub à la télé. Y en a pour cinq minutes avant la reprise du film. C’est d’ailleurs ce truc qui fait la différence avec le cinéma. Là, vous avez la pub AVANT. Jamais PENDANT. Ni APRES.

 

Dites, les mecs, un jeu que je vous propose. Si vous décidiez dans votre secteur, la rue suffirait, de fermer vos récepteurs durant la pub et de ne pas les rallumer avant le lendemain, du moins sur cette chaîne?... L’ODIMAT, vous connaissez?

 

Je vais pisser. Vous surveillez Tonio en mon absence?

 

 

L’interrogatoire

 

 

Bon, où en sommes-nous? Il tourne de l’œil unique, le Tonio. Normal. Il peut plus tourner des deux. Ah! vous avez inscrit vos envies d’interrogations sur le papelard que vous avez déposé sur la table de chevet. Que j’y jette un œil.

 

Mais non! Immobile, j’vous ai dit. Restez-y! Saperlipopette! Si vous remettez la gomme dès la première bonne volonté du mec, vous allez de nouveau vous faire rissoler à la casserole avec de petits oignons. Que croyez-vous donc? Que le mec il lâche sa structure aussi rapido. L’opposition, il a prévu. Va se rattraper vite fait. Tant qu’il n’est pas convaincu que son problo n’est pas le vôtre, y aura toujours rebelotte.

IMMOBILE!... Merde, c’est clair ? Dites! Vous êtes-vous une seule fois demandé si vous étiez VRAIMENT le gardien de votre frère? S’il devient convaincu qu’il va falloir, avec vous, qu’il se garde tout seul, vous aurez terminé une bonne fois pour toute avec toute une saloperie de manip.

 

Plus touchable, vous serez. Même si ce truc vous fera de la peine, car c’est pas gai de se rendre compte que l’on doit se défendre. Vous n’aurez plus très confiance en lui. Mais vous ne le lui direz pas. Car si vous l’envoyez sur les roses, il y aura toujours un autre pour le remplacer.

 

Vous voyez bien que je ne suis pas si assassin que ça! J’vous invite pas à tout foutre en l’air. Un pas à l’Est vaut un pas à l’Ouest. Pas la peine de courir, même sur vos deux jambes. Y a nul par où aller. Alors, restez-y, ICI et MAINTENANT. TOUT vous sera dit, là.

 

Et le Tonio, il est en train de se rendre compte du truc. Sur le mauvais côté du truc, il est, dites-vous. Et alors? VOUS, de quel côté êtes-vous. Dites-moi un peu ? La peine, elle se trouve où. Alors, faites pas chier avec de fausses considérations humanitaires.

 

Voilà. MAINTENANT, il est temps de lui enlever ses pinces du nez, au Tonio. Sa respir il va pouvoir. Maintenant.

 

Puis, une fois qu’il s’est bien rempli les poumons, en regrettant de fumer pour la première fois de sa vie, car il aurait bien voulu en prendre plus de l’air, le Tonio... et alors, ICI, vous lui remettez les pinces. Normal, puisque vous n’êtes pas le gardien de votre frère.

 

Et le mec, vous le voyez bien, il est en train de se dire que les règles du jeu ont changé. Pas préparé pour, il était. Vous allez donc pouvoir causer VRAIMENT. Au lieu de vous raconter des redites mille fois préparées. Après ce truc, possible d’entrer en communication réelle. Ne croyez pas! Le mec, il vous en tiendra pas rigueur. Votre meilleur copain il va devenir. Si c’est votre nana, meilleur se sera. Faut étonner, mec. Ne crois pas! L’autre, il s’emmerde autant que toi dans ces redites, cette ritournelle toujours et toujours sur le magnétophone. Mais l’emmerde, c’est qu’on ne voit pas comment interrompre le jus de cette machine. Faut bien le faire, pourtant, un jour. Et le truc se goupille toujours, ICI et MAINTENANT. Pas de prévision possible. Autrement, c’est encore une redite qui a tourné dans le cerveau. Comme un joueur d’échec qui prévoit les dix coups en avance. Exit donc la préparation.

 

Le Tonio, dis-tu? Tu peux maintenant lui enlever les pinces du nez, Idem avec le paquet de coton dans les ratiches. Il ne criera pas. Tu peux aussi continuer, si tu souhaites vérifier l’expérience, lui enlever ses liens. IL ne se tirera pas.

 

Un autre jeu que tu joues. Il sait. Il sait que tu n’es plus son gardien; ce qui t’as été suriné toujours et toujours dans une éduc de merde qui te veut statique pour être certaine de te gauler à chaque virage si ELLE estime que tu viens de dépasser la ligne jaune.

 

Et tu n’auras pas à faire les questions. Les réponses viendront toutes seules. Car il sait, le mec, pourquoi t’es là.

 

Plus la peine de jouer les étonnés, ceux auxquels il faut répéter dix fois pour être à peu près certain que l’info est passée.

 

T’en fais pas. Si t’as vraiment une bouille de con devant toi. Une gueule à ne pas comprendre ce que tu racontes, alors! sois certain que celui là, au contraire, il sait très bien ce que tu lui dis. L’âge et le sexe n’y font rien.

 

La manip, elle est dans le cerveau reptilien. L’aménagement, lui, prend son appui dans le cerveau limbique.

 

Mais si tu joues sur celui-là pour tenter de te faire comprendre, t’es gaulé d’avance, mec. Sur le reptilien il faut marcher. Et crois-moi... celui là, il comprend vite. En instinct. Le reste, c’est du remplissage. Te fais pas chier. Crois moi, mec. Moi, j’ai failli en crever de n’avoir pas compris ce truc assez tôt. C’est d’ailleurs ce qui, je crois, est arrivé au Stéph.

 

Et si nous revenions à Tonio qui nous regarde drôlement pendant que nous causons entre amis. Faut le comprendre. Il n’a pas toute la nuit à perdre!

 

- C’est pas moi qui ai tué le gosse!... Juré... Moi, j’lui ai fait un sale coup, je le reconnais. Mais je voulais pas que ça aille jusque là! C’est ce con de Nervi. Homo, il était. A plein. MOI, je voulais seulement lui foutre la trouille pour qu’il cesse de nous casser la baraque en prévenant les mecs qu’ont allait chouraver. Mais ce Nervi, il a vu rouge lorsque le gosse a eu les fesses à l’air. Il se l’est enfilé aussi sec. Et les cris du môme, ça l’excitait. J’ai essayé de l’arrêter, mais il était fort comme un turc. Il m’a mis une mandale sur le coin et je me suis retrouvé dans le ruisseau. Quand je me suis redressé, il se l’était enfilé... C’est après que j’ai su qu’il avait le sida... Un accident, je vous jure!... Je voulais pas!

 

- Et TARIN, le conseiller juridique de Zaïmi, que vient-il foutre dans la combine?

 

- J’sais pas trop... Je crois que le patron a eu peur que le gosse en sache trop sur nos affaires. ll voulait le faire taire. Une bonne fois pour toute, il disait... Moi, j’étais pas d’accord. Pas mauvais gosse, il était. Un peu trop émotif. Il prenait tout au sérieux... Vous me comprenez?... Moi, j’y suis pour rien dans le refroidissement du môme, juré... D’ailleurs, je me suis tiré lorsqu’ils l’ont intercepté.

 

- Quand?

 

- Et bien, la nuit qu’il est mort, bien sûr!...Vous saviez pas?...Mais si, vous saviez. Vous ne seriez pas venu me relancer ici, autrement!...

 

- Naturellement!

 

- Moi, j’étais avec eux cette nuit. Ils disaient que le gosse accepterait de causer avec moi, si j’étais avec sa frangine... Alors, on a fait comme toutes les nuits, vers deux heures du mat... La frangine envoyait des petits cailloux dans les carreaux de sa chambre. Il comprenait. Il venait ouvrir la porte de l’immeuble sans allumer pour ne pas réveiller l’immeuble. La frangine pouvait alors aller se pieuter sans que ses vieux sachent qu’elle avait délogé.

 

- Quand il a ouvert et qu’il t’a vu avec sa soeur... Comment ça s’est passé?

 

- Il avait l’air étonné... Il voulait refermer la porte, crier... réveiller le quartier. Il disait... Mais c’est sa frangine qui l’a baratiné. Il faut voir comment!... « Peureux, minable » elle disait en lui rigolant au nez... De tout juste bon pour être enculé, elle ajoutait... Vous pensez! Moi, dans toute cette scène de famille! J’étais venu pour m’excuser, il parait. Lui expliquer que je n’avais pas voulu que ça aille aussi loin. Que je me suis trouvé débordé par le Nervi.... Que je regrettais. Quoi!... Et elle qui le chambrait méchant!...

 

- Et lui?

 

- Il écoutait. Il regardait la pointe de ses chaussons... Dans sa robe de chambre, il avait l’air vraiment du môme qu’il était... Vous pouvez pas savoir!... A le voir là, comme ça!.. j’avais de la peine pour lui... J’sais pas comment dire j’avais l’impression d’être très loin de ce qui s’était passé entre nous. Tiens!... même que rien ne s’était passé!... Parole! Et je peux vous dire que ça me faisait mal de voir sa frangine le chambrer comme ça... Une vraie saloparde, celle là!. .. Pouvez me croire sur parole. J’m’y connais en rognure. J’en ai vu passer pas mal dans ma chienne de vie, mais des comme elle... Y en a, mais pas beaucoup. Vous vous rendez compte son propre frangin qui se mettait en quatre pour la sortir de la merde dans laquelle elle se mettait avec José...

 

- Et?

 

- Il a marché... Il a ouvert grand la porte... Il a pas gueulé. La frangine est allée se coucher... NOUS... et bien, nous nous sommes regardés dans les yeux un moment... Lui, sur le pas de la porte de l’immeuble... Moi, au milieu du trottoir... Vous pouvez pas savoir ce qui se passe à ce moment. C’est comme un vide... j’sais pas... j’vous disais tout à l’heure que j’étais à des années lumière de nos affaires. C’est ça... Très loin... Alors je lui ai tendu la main... Sans charre!. . .du sincère... Et...

 

- Et ?

 

- C’est lorsqu’il est venu vers moi sa pogne tendue et puis... comme un petit sourire qui flottait sur ses lèvres. . . Vous savez, ça faisait drôle, ce petit môme, car il était pas grand pour son âge! Ah non, ça!... et qui vient comme un homme qui vous regarde en face. Et ce sourire!... Je suis sûr que c’en était un. J’peux pas dire, mais depuis que je suis sur ce lit d’hôpital, c’est ce sourire qui part pas. Toujours devant mes yeux, il est...

 

- Et ? Que s’est-il passé alors?

 

- J’aimerai mieux l’oublier, vous savez. C’est une vrai dégueulasserie... C’est lorsqu’il était en milieu de trottoir,... nos mains allaient se toucher... Sans charre... Je vous jure!, c’était comme si je sentais déjà la chaleur de la sienne dans ma pogne... Oui, je sais, c’est ce que vous voulez savoir...Va, je l’ai su dès que vous êtes entré dans mon troquet. Y a des messages qui ne trompent pas... Je sais... Ben, c’est duraille, surtout après ce que je viens de vous raconter... Ecoutez-moi! S’il vous plait... Il faut que je cause AVANT. APRÈS, je pourrai plus. Et puis, vous ne me croiriez plus... C’est con. Mais c’est la vérité. La vraie... Je... j’avais oublié pourquoi je devais l’amener à sortir de l’immeuble. Juré!... Je savais plus à ce moment là! Croyez moi!...

 

- Oui, je crois...

 

- C’est à ce moment là qu’ILS sont sortis de l’encoignure. IL a ceinturé le gosse. L’autre, il lui a collé un sparadrap sur les lèvres. Vous pouvez pas savoir!... Le regard qu’il m’a lancé!... Vous pouvez pas. Il ne s'est même pas défendu!...

 

- Qui, ILS ; et qui, IL ?

 

- C’est José et un Nervi... Une lame, si vous voulez!... C’est José qui a bondi sur le gosse... Et puis y a la voiture qui est venue vite fait. Elle attendait à 20 mètres, les feux éteints... ILS ont ramassé le gosse à l’arrière... J’voulais pas!... Je vous jure... D’ailleurs, ils sont partis sans moi. Je voulais pas les suivre.

 

- Deux questions encore.

 

- Oh ,vous savez... Je ne me fais pas d’illusion. Je sais que vous n’êtes pas un flic ordinaire... Pour le nettoyage, vous êtes venu, n’est-ce pas?... Allez, ce genre de truc, ça se sent tout de suite... On arrive pas vieux routier comme moi sans avoir des antennes.

 

- Alors, c’est quatre questions que j’ai à te poser.. . Pas d’inconvénients? La première: la soeur, elle était au courant ?

 

- Bien sûr! Une rognure, je vous ai dit!... Y a que son José qui compte. Pour lui, elle égorgerait père et mère... Alors, vous pensez bien qu’elle s’en foutait de ce que nous allions faire de son frangin... “Bon débarras” elle a dit... Il devenait chiant ces derniers temps, il parait.

 

- Justement... José ? IL semble avoir une place importante dans le réseau... Moi, je croyais qu’il travaillait pour toi.

 

- Si... Avant, c’était l’un de mes rabatteurs pour les voitures, casses possibles... Jamais pour la castagne car c’est une petite nature. Les filles, ça, oui... Mais c’est un méchant qui a des idées. Il causait souvent à... au mec qui représente le patron, car tu le sais, le patron, c’est pas moi... Moi, c’est juste le troquet, les compteurs des filles, les chignoles, les équipes de sacs à mains, les petits casses à l’occasion...

 

- Tarin, il s’appelle... Paul Tarin.

 

- Ah! tu sais ça aussi... Donc, le José, il causait beaucoup avec Tarin. Des idées fumeuses qui nous faisaient marrer... Puis, tu sais comme c’est. On écoute, on écoute, on rigole et à la fin on finit par se dire que ma foi, certaines combines n’étaient peut-être pas si con. Tu piges?... Alors, Tarin et José ont commencé à parler beaucoup dans l’arrière salle. Moi, j’étais pas invité... Mais la poulette Cola, elle, elle y était... Quand je me laisse à réfléchir, je me dis que ça fait tout juste six mois que ces messes basses ont commencé dans mon dos et que... mais c’est peut-être des idées... comment dire? Le Stéphane, il n’a pas toujours été chiant. Au début, lorsqu’il venait chercher sa sœur pour la ramener à la maison, il était plutôt marrant à jouer les affranchis qui sait ce que sont “les hommes”. Tu vois?... Puis, ça s’est dégradé. On a eu des emmerdes... et on s’est rendu compte que c’était le Stéphane... Et vous voyez, plus j’y pense, plus je trouve curieux qu’il ait changé comme ça, juste à cette période des messes basses...

 

- Ma troisième question : QUI vous a prévenu de mon arrivée au bar?

 

- La fille Cola, bien sûr! Vous étiez allé chez elle avec une carte de poulet spécial... Elle n’y était pas. Mais les parents en ont fait des gorges chaudes dans tout le quartier. Vous parlez! Un “spécial de l’Élysée” qui venait s’occuper d’eux!... Pardi! Elle nous avait fait la description et puis prévenu de faire gaffe. Si l’enquête officielle a pu être canalisée... Y a du monde dans la rue qui savent pour les Cola et la bande à José. Suffit qu’un cause de travers et c’est les emmerdes... Et puis, elle était inquiète, la fille Cola... Y a des trucs qui me reviennent en causant... Par exemple, elle a dit que vous deviez être un drôle de type, vues les drôles de questions que vous posiez... Enfin, c’est pas tout à fait ça; elle disait plutôt qu’elle était étonnée que vous n’en posiez pas beaucoup de questions, justement. Alors, comme ça, elle a fait la remarque que vous étiez peut-être mieux rencardé que les autres poulets. Et que c’était curieux que la vieille momie qui crèche à l’Élysée, il ait trouvé le besoin d’envoyer un de ses limiers pour un môme dont “l’accident” passait facile pour un suicide... Elle disait ça la fille Cola... Et puis, si ça peut vous intéresser, au point où j’en suis, et je vous dirai que je serais bien content que ce môme ait une vengeance saignante... qu’elle était TRÈS emmerdée, la fille. Et José aussi. Et puis, coïncidence? Le Tarin, il a radiné une plombe plus tard. Et j’avais vu que José allait téléphoner... Il n’était d’ailleurs pas parti depuis longtemps lorsque vous êtes arrivé avec la tempête que vous savez... Je veux pas vous jeter des félicitations, mais la fléchette, j’l’ai pas vu venir... Juste vu ces cons qui venaient dans ma ligne de mire... Basta. Du passé. Reste plus que ça... Tu vas me tuer, hein? T’es venu pour ça. Je sais. Un vieux renard comme moi sait lorsque le chasseur est à chaque bout de son terrier et va envoyer la fouine... J’vais te dire. Sans charre. Ce qui va me faire chier le plus, c’est d’être tué par un mec qu’est pas plus gros qu’un as de pique. Et à mains nues, encore!... J’ai bien entendu parlé comment t’as dézingué ces trois connards. C’est y pas criant de vacheries! Tu te tartines des mecs super balèzes toute ta vie pour faire ton truc... T’en prends plein la gueule, tu morfles, tu castagnes... et puis, c’est un poids plume qui vient te gauler... et sans t’injurier, en plus!... Dis! tu pourrais pas te forcer un peu. J’veux pas médire, tu fais pas couleur locale. Tu me fais l'effet de m’amener une mort de connard, de bourgeois quoi! Force-toi un peu, mec spécial. T’as bien vu Gabin au cinoche!... Allez!... Donne-moi la réplique pour la dernière cibiche... S’il te plait.

 

- Ma dernière question.

 

- Vas-y mec.

 

- QUI conduisait la voiture?

 

- Tarin.

 

- Tiens donc ! Je fais.

 

- Tu sais, ça m’a foutu un coup d’apprendre le lendemain que le gosse avait morflé... Et je peux le dire que le José, il n’était pas bien dans ses pompes, non plus... Les murs, qu’ils ont tous rasés, les jours suivants.

 

Il ferma son œil un long moment. Je lui laisse son silence. Le temps d’une cibiche. Puis il me regarda droit.

 

-Vas-y ... maintenant. Je suis prêt.

 

- Non, t’as un sursis… Ta bergère t’a sauvé la mise… Elle t’aimait.

 

Je me lève et sans le regarder je gagne la porte. Lorsque je l’ouvre, il sait que je pars.

 

- Tu me fais pas la partie belle, tu sais... J’suis pas certain que tu me fais un cadeau, mec.

 

Il y a de la buée dans son œil.

 

 

***********************

 

 

 

- La vraie mort n’est pas celle du corps, dit Heidi.

 

Tong est interrogateur.

 

- As-tu le Livre des Morts ? demande la jeune femme.

 

- Il doit être dans la bibliothèque du monastère.

 

- Alors trouve-le…

 

- Mais …

 

- Nous devons accompagner la femme de Tonio… car il l’aimait… et l’aider Lui aussi.

… Nous devons faire ce qu’il n’a pas pu accomplir… Ainsi nous sommes dans sa trace et nous le soutenons…

 

- Je ne comprends pas.

 

- Cela ne changera pas beaucoup, dit la jeune femme un sourire de bienveillance pour lui sur les lèvres… Va chercher le Livre.

 

- Mais nous devons faire la lecture pendant trois jours, lance le long moine.

 

- Nous avons le temps… et Lui aussi dit-elle, en caressant la couche à l’endroit où devrait se trouver son cœur.

 

Tong partit. Elle ne le suivit pas du regard. De la lumière glissait sur le lit. Elle y prêta plus d’attention. Elle provenait de la couche!

 

Alors elle glissa sa main entre le lourd drap de dessous et le matelas. Ses doigts rencontrèrent comme un duvet et de la chaleur glissa dans sa main. Elle le prit avec délicatesse entre deux doigts et le ramena vers elle. Devant ses yeux, elle reconnut des cheveux noirs de « son Ange »… Devant son nez ils avaient aussi son odeur si particulière qu’elle aimait tant. Elle les posa sur son cœur, entre ses seins, à même la peau. Le rayonnement de la chaleur s’intensifia. Elle fit comme il le lui avait appris : à laisser la Force entrer en elle et l’aider à circuler librement. Le message vint : « JE reviendrai »…

 

Ce message était pour elle. Il avait placé là quelques cheveux pour elle car seulement elle, pouvait les trouver là.

 

Le bonheur inonda son corps, mais elle savait cela dès depuis le premier instant où elle découvrit la couche vide. C’était une couche vide … pleine !

 

Mais maintenant c’était à elle d’aller vers lui… En terminer avec cette habitude d’être une petite fille qui demande partout de l’aide.

 

« Deviens une vraie Femme » lui disait-il souvent, lorsqu’elle venait chaque soir s’assoir auprès de lui. Ils regardaient ensemble le soleil disparaître derrière les crêtes.

 

- Comment ? demandait-elle alors… Dis-moi comment faire !

 

- En ayant de l’imagination qui ne soit pas une copie, disait-il en riant à voir son museau de fille de la campagne devant une pomme trop verte.

 

Puis il ajoutait :

 

- Cela se révèle à l’enthousiasme du corps à se donner à la vie… pour la vie.

 

- Est-ce aussi cela que tu appelles « avoir un corps pour la Création » ? demanda-t-elle une fois.

 

Il tourna les yeux vers elle et l’examina longuement. Il ne regarda pas seulement les yeux et le visage, mais la lueur de son cœur suivit le cou, les épaules et l’amorce des seins, descendit sur le ventre et continua sur les cuisses pleines de fille de la montagne.

 

- Non, ta question est fausse… C’est cela « avoir un corps pour la Création ».

 

- Mais c’est la même chose que j’ai dite !

 

- Non, dit-il doucement… Ce n’est pas ce que tu as dit dans ton cœur et ton corps n’a pas vibré avec cet état si particulier de cette Attention extrême à « être » qui se révèle par l’imagination enthousiaste pour le mouvement.

 

Ces mots l’ont accompagnée toute la nuit et elle a pleuré sur sa couche, mais elle ne savait pas pourquoi.

 

Au petit matin, lorsque le silence soudain de la nuit indique que le jour va venir dans quelques minutes, dans ce silence unique que l’on appelle « l’heure bleue », renouvelée chaque jour et toujours fraîche de la nouvelle vie qui vient, elle entendit dans son cœur : « Tu n’aimes pas assez ».

 

Elle comprit ses larmes cette nuit-là et elle s’agenouilla à côté de son lit. Devant cette évidence on ne peut que prier. La mémoire de la vraie prière revint en elle. Elle n’eut plus jamais honte de ce réflexe qu’elle avait toujours en elle de revenir dans cette attitude. Mais les autres se moquaient d’elle !... Même ici avec tous ces moines.

 

C’est depuis cette nuit qu’elle commença à l’appeler « mon Ange » dans le secret de ses lèvres. Et le soir, elle venait vers lui avec sa prière dans le secret de son cœur et c’est avec elle qu’elle s’asseyait auprès de lui.

 

« Je sais que tu as besoin que l’on prie pour toi ! »… Mais ces mots ne passaient jamais ses lèvres.

 

Elle était bien ainsi à sentir sa chaleur venir vers son épaule toute proche.

 

Tong revenait. Il avait le Livre des Morts dans ses mains.

 

- C’est bien celui pour accompagner la mort, demande-t-elle.

 

- Oui, celui-là…

 

- Alors nous pouvons commencer à réparer la Vie.

 

- Je ne comprends pas… C’est pour les mourants !

 

- Mais non !... C’est pour accompagner la Vie qui voudrait partir et l’aider à rester, dit-elle dans un sourire de son cœur car sa prière était déjà commencée.

« Je prie pour Toi, mon Ange ».

 

Mais ces mots dans le secret de son corps ne furent pas perçus par le long moine qui continua à l’observer avec curiosité.

 

- Mais je peux tout de même comprendre « un peu » si tu m’expliques ce qui se passe dans ta tête !

 

Elle le regarda dans la Douceur de son cœur.

 

- Je ne crois pas que tu puisses comprendre vraiment, dit-elle.

 

- Mais pourquoi…?

 

- Parce que tu n’aimes pas assez… dit elle.

 

- Je…

 

- Non, ne perds pas le temps à comprendre alors que ton cœur n’est pas assez ouvert… Pour l’instant tu continues à n’être intéressé que par toi et… encore toi !...

 

Il ouvrit les yeux qui cillèrent d’incompréhension.

 

- Ouvre le Livre et lis, demande-t-elle, les lèvres à peine entrouvertes pour laisser passer les sons.

 

- Mais dans quelle intention pour cette lecture?... Nous devons donner une « intention » pour diriger l’énergie.

 

- IL est mort… N’est-ce pas assez comme « intention » pour toi ? dit-elle un peu étonnée.

 

Elle montrait de la main le lit vide de corps.

 

Elle gardait la paume fermée sur les cheveux de celui qu’elle aime.

 

- Dis-moi les mots… et je les répèterai… C’est à moi de les prononcer dans le secret de mon cœur… avec mon Souffle.

 

Tong commença à égrener les sons. Heidi répéta dans une attention extrême qui surprit le long moine. Il ne connaissait pas cette puissance d’exigence au Souffle de la Vie.

 

Après de longues heures à lire et répéter dans cette attention, lui revint une phrase du jeune Blanc un jour de tempête :

 

« C’est l’amour à la mort qui donne l’enthousiasme à la vie »

 

Le corps de la femme en face de lui rayonnait cet amour-là et il commença à la comprendre.

 

 

 

 

 

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