38. Le bonheur

 

Durant trois jours la jeune femme répéta les mots de Tong. Chaque heure il sentait l’espace se modifier et s’alléger.

 

Elle ne perdit pas son extrême attention une seule fraction de seconde.

 

Tong était bouleversé. Il avait devant lui une femme qui aimait vraiment ! Il ne savait pas avant ce que cela signifiait.

 

Il le lui dit.

 

Elle lui sourit :

 

- Une femme qui aime ne laisse pas son homme faire tout le travail !

 

Son rire s’égrenait devant les yeux de Tong baignés de larmes.

 

- Pleurer devant la beauté de la femme n’est pas être un vrai homme, lance-t-elle goguenarde.

 

- Je ne comprends pas dit-il.

 

- Je commence à m’y habituer, gloussa-t-elle.

 

- Alors, peux-tu me dire ?

 

- Un vrai homme porte sa femme du regard et la remplit. Il n’a pas le temps de pleurer.

 

- Pourquoi ?

 

- Parce qu’il n’a pas le temps de s’observer ! dit-elle en éclatant de son rire frais des montagnes.

 

Tong se renfrogna. Heidi lui mit le Livre « l’Enfant » entre les mains.

 

- Dis les mots !

 

 

 

La pêche

 

 

- Je vais à la pêche à la tanche ce matin... Peut-être vous voulez venir avec moi?

 

- Et bien mon Bon Monsieur, vous en avez de la chance, le Albert qui vous invite à la pêche!

 

- Allons, tais-toi Germaine...

 

- Pardi!... Pourquoi tu ne veux pas dire au Monsieur que tu l’aimes bien… T’es trop timide mon Albert !... Car vous voyez, mon Bon Monsieur, pour que le Albert il fasse cette proposition, c’est qu’il vous a à la bonne car Sa pêche, c’est plus sacré que moi ! Je vous le dis bien, moi, parce qu’il a voulu m’emmener que deux fois en presque quarante ans de mariage… j’ai compté !

 

- Tais-toi Germaine.

 

Le matin se levait avec la beauté des printemps qui osent l’être : frisquet et humide avec de la brume sur la rivière et les berges. Celle-là n’allait pas rester ; le soleil pointait déjà à travers et annonçait une bonne journée.

 

- Avec plaisir.

 

L’aubergiste avait craint que ce jeune homme refuse et en voulait à Germaine de dire c’est choses-là !

 

- Faites pas attention… Elle débloque… lâcha-t-il des lèvres tout en se tournant vers la rivière. Bret terminait son petit déjeuner à la table d’angle de la terrasse.

 

- Mais il fait froid le matin ! … Cela ne fait rien… Bon, c’est comme vous voulez, mon Bon Monsieur, moi, ce que j’en dis, c’est pour votre santé !...

 

- Merci…

 

Elle l’avait servi en lui redemandant trois fois s’il « ne voulait pas changer d’avis car le temps, ce matin… »… Il avait souri.

“ Bon, c’est comme vous voulez !”.

 

- Vous savez, je dois vous avouer que je ne connais rien à la pêche en rivière.

 

Sa remarque semblait faire plaisir au gros homme dont la face bougonne après les remarques de sa femme, s’éclaircit d’un sourire.

 

- C’est pour le plaisir…

 

- Oui… Merci.

 

Hier, il avait déjà eu envie d’être au milieu de l’eau, porté par la barque à fond plat amarrée à l’angle de l’auberge, tout contre un appontement en planches de fortune. Il s’était demandé comment cet homme lourd pouvait ne pas passer à travers l’édifice si bancal.

 

Aujourd’hui une nouvelle journée se levait. Elle allait effacer le sang qu’il gardait encore devant les yeux car tellement inutile !

 

- Dans une demi-heure à l’appontement, ça ira ?

 

Ils étaient depuis deux heures quasi immobiles, dos à dos, dans la barque. Leurs pieds pataugeaient dans quelques centimètres d’eau au fond car elle passait par dessus les planches. L’aubergiste lui avait prêté des bottes beaucoup trop larges pour lui et il avait fallu qu’il mette deux paires de chaussettes et on dû même rembourrer le fond avec du papier journal afin qu’il ne les perde pas au premier mouvement.

 

Trois beaux poissons avaient déjà cessé de gigoter dans le sceau plastique pendu au bord intérieur.

 

- Vous êtes rentré tard… je vous ai entendu… Dites, c’est une jolie voiture que vous avez là…

 

Ils parlaient à bâtons rompus, une manière de se chercher mutuellement. Bret avait dit qu’il s’appelait Nocquet et qu’il était écrivain sur des faits internationaux. Lui, il avait dit qu’il comprenait pourquoi il avait tant besoin de calme avec un job pareil. Il dit aussi qu’il aurait aimé voyager ainsi, mais que le destin faisait parfois curieusement les choses… Comme cette auberge. Bret dit qu’il aimait beaucoup les lieux ainsi. Lui, il dit qu’il aimait le changement…

 

- Pourtant, vous n’avez pas fait de bruit… C’est pas ce que je voulais dire !... Au contraire, des pensionnaires comme vous on en redemanderait !...

 

- Oui… Vous ne dormiez pas ?

 

- Je me tournais… C’est cette discussion d’hier qui me restait !... Et puis, cette affaire COLA, je dois dire que ça me remue…

 

Bret ne disait rien, observant le bouchon de sa ligne qui s’enfonçait régulièrement. L’aubergiste lui aurait dit encore de “ferrer”. Il préférait qu’il tourne le dos et ne voit pas.

 

Ils avaient assez de poisson pour manger. Si celui qui tournait autour de son hameçon pouvait se régaler avec le vers qu’il avait attaché gros, exprès, l’équilibre serait maintenu et tout le monde sera content.

 

Il lui disait que sa remarque sur le “temps qui n’arrange rien” trottait dans sa tête. Bret lui conseilla de laisser les choses suivre leur cours sans brutalité, car alors il faudrait savoir et la douleur vient avec… Que ce n’est pas certain qu’on soit fait pour la douleur… du moins que la douleur soit un véritable apprentissage… Qu’il ne fallait pas vivre à la place des autres.

 

- Vous voulez dire qu’il y a une mesure pour chacun ?

 

- Oui… un peu ça… Plutôt « des signes du destin différents ».

 

C’était une expression de « Petit Père ». Bret se sentait bien et pour une rare fois, ce genre de discussion ne le met pas en rogne. Peut-être parce que la rivière amortissait beaucoup, mais qu’aussi ce gros homme se penchait sérieusement sur cette émotion qu’il garde encore en lui et qu’il va aussi bientôt l’oublier derrière son bar avec les petits vins blancs des amis…

 

… Il ne faut pas se faire du tracas. Le destin vous met devant les pieds ce qu’il vous faut au moment qu’il vous faut. Ce n’est pas cela qu’il faut regarder… Le destin se charge tout seul de lui-même.

 

- Vous voulez dire que cela n’a pas d’importance…

 

- Oui…Un peu cela. . . Mais important aussi n’est pas ce qu’on croit…

 

- Ah !... Je crois que je commence à comprendre. Dites ?

 

L’aubergiste hésitait et il demanda « si ça mordait ». Bret répondit que non en observant le bouchon qui s’enfonçait sous l’eau.

 

- Je crois que ce que vous dites, ce serait quelque chose comme savoir se tenir à sa place.

 

- Oui… quelque chose ainsi…

 

- Et l’important, alors !... Se tenir correct ?

 

- Oui… quelque chose ainsi… peut-être… On pourrait appeler ça « être impeccable » … Une manière de ne pas fuir ce que le destin vous met dans les pattes… Le destin peut se lasser de vous, vous savez…

 

- Oui… je comprends… L’auberge… peut-être mon destin.

 

- Peut-être… « ne pas fuir » ne veut pas dire « se soumettre » !

 

- Qu’on doit s’en occuper, quoi !

 

- Tout à fait… ça ne mord pas, vous non plus ?

 

- ça mord ailleurs et je peux vous dire que pour l’instant, je trouve ça plus principal !... TÉ ! Y a des gens comme ça qu’on sent tout de suite… Vous, par exemple… Dès que le taxi vous a amené, j’ai pensé… « Tiens ! ». J’avais l’impression de vous connaître… et puis non ; je m’en suis rendu compte lorsque vous vous êtes approché… c’est bête, non !... Et encore, après, j’avais toujours la même impression… Même maintenant…

 

Bret ne répondit pas et remonta sa gaule. Plus rien ne se trouvait autour de l’hameçon. Il choisit un gros vert dans la boîte de conserve entre eux et l’attacha au crochet d’acier en le laissant beaucoup pendre. L’aubergiste avait tourné la tête et le regardait faire.

 

- On peut pas dire que vous avez l’intention de prendre quelque chose avec une accroche pareille !... Bientôt l’heure… On rentre tranquille, d’accord ?

 

- D’accord.

 

Ils levèrent le bout de ferraille qui servait d’ancre. Bret la posa à l’avant en prenant soin de ne pas trop bouger la barque. L’aubergiste se mit aux deux rames. Ils souriaient tous les deux regardant la berge passer devant eux avec ses bruits de plongeon et les remous de l’eau.

 

La femme de l’aubergiste lui fit griller une tanche bourrée de fines herbes avec une noix de beurre.

 

- Du riz avec comme d’habitude… du complet, je l’ai acheté exprès pour vous.

 

Elle avait fait un gâteau au chocolat. Les portes fenêtres de la salle furent grandes ouvertes à cause du soleil et il pouvait entendre les conversations qui tournaient autour du “gosse COLA”. Chity menait bien sa barque, distillant les informations au compte goutte, toujours prometteur d’un rebondissement…

 

- Vous vous rendez compte, un gosse qui doit ENQUÊTER lui-même parce que la Police lui rigole au nez !

 

- Et l’instit ! Dites Madame Germaine, c’est pas du tout beau. Il parait qu’elle a des ennuis sérieux avec ses supérieurs.

 

- Et bien, tant mieux ! Faut pas croire que parce qu’on est dans l’enseignement, on peut se croire tout permis.

 

- C’est bien vrai, ça ! Ceux là, ils croient qu’ils sont presque DIEU !

 

- Tenez, c’est comme mon gosse. Il a fallu aller jusqu’au Recteur d’Académie pour le faire passer dans la classe de dessus. Pas capable, paraît-il !

 

- Oui…Vous m’aviez dit à l’époque…

 

- Et deux ans plus tard ce con d’instit il était viré de l’enseignement car on s’est aperçu de drôles de trucs dans ses jugements.

 

- Je crois me souvenir qu’on l’a pas viré mais qu’on lui a payé une spica… quelque chose, dit l’aubergiste, pour mettre son grain de sel.

 

- Une psychanalyse, Albert !... Pas difficile de se souvenir.

 

- Toi, tu peux dire, Germaine !... C’est à tous les tournants de pages des bouquins de femelle que tu lis. Tiens, je vais te dire, c’est la grande mode ! Chacun la veut, sa spica… quelque chose !

 

- TÉ ! Albert, je voudrais pas dire du mal dans une si belle journée. Mais il devrait en parler plus souvent dans le « Chasseur Français »… ça vous mettrait de la graine dans la tête pendant que vous attendez à rien faire que le poisson veuille bien mordre.

 

- TÉ ! Rien à faire à la pêche ! Té, Germaine, là tu m’en bouches un sacré morceau… Té ! Rien à faire à la pêche !... Et d’ailleurs, comment je vais lui apprendre au poisson ? Il sait pas lire.

 

- TÉ ! Toi-même, Albert ! Tu fais l’âne pour avoir du son. Il s’agit pas du poisson mais de toi.

 

- TÉ ! Alors !... Dis, Germaine, qui c’est qui est au bout de l’hameçon ?

 

Ange se leva et descendit les marches qui allaient vers l’eau. Il suivit la sente qui prenait en amont.

 

 

L’attente

 

 

- Yoko ?... Du nouveau dans la bande à José ?

 

Un étirement des lèvres naquit vers les oreilles, un geste un peu triste. Le silence au bout du téléphone lui suffisait. Il aurait pu raccrocher. Elle cherchait ses mots.

 

- Mais Ange… Je te signale que je suis sans nouvelle depuis deux jours et que je suis parfaitement en droit de me poser un certain nombre de questions et pour ne pas te prendre en traître, je t’informe que j’ai écrit au Roshi…

 

Pourquoi lui rappeler que c’est lui « le chef » ; qu’il a possibilité de vie et de mort sur les membres de la famille car c’est lui le « Maître de Combat» ; qu’il peut d’un geste, d’une parole… mais qu’importe ! Elle sait mais elle est femme jalouse car se sent délaissée. Il ne s’occupe pas d’elle ; pourtant, elle avait tellement rêvé son retour à Paris, ses retrouvailles… Et il ne s’occupe que de ce Stéphane ! Il comprend. Il avait d’ailleurs déjà compris mais il a préféré téléphoner… un dernier geste pour avoir une certitude. Pas vrai ; pour tenter de croire qu’il se trompe. Petit Père lui dit souvent qu’il est idiot de vouloir toujours une confirmation.

 

« Temps et esprit dépensés inutilement… mon fils »

 

Elle n’a donc pas poursuivi l’enquête, se contentant de surveiller les ordinateurs de la Famille en ruminant ses peines… Il le savait ; c’est pour ça qu’il est allé hier au soir au bar de Tonio ; pour trouver les informations lui-même. La mort de la femme lui reste sur le cœur. José n’aurait pas dû être là mais entre les mains de Yoko. Elle devait le contrôler. Il aurait dû vérifier son absence dans l’arrière salle ! Mais là encore il voulait croire que la jeune femme faisait son travail.

 

Une femme est morte inutilement ! Son homme va trainer la patte tout le restant de sa vie sans sa femme, avec son œil en moins… Du malheur en vrac !

 

Il raccrocha. Il sentait la colère monter.

 

Il faudra qu’il sache autrement ce que José magouille avec Tarin. Pourquoi le môme est mort le soir même de sa visite à l’instit ? La question lui trotte dans la tête en permanence, comme la remarque de Marc Antoine : « pas l’un sans l’autre » Il parlait de José et de l’instit.

 

Il avait pris la BMW et avait rejoint l’autoroute. La puissante voiture l’amena rapidement au premier relais. Il téléphonait de là. Il savait comment sont équipés les Ordinateurs de la Famille et voulait préserver son refuge sur la Marne.

 

- Madame Broussard ?

 

- Oui, mon garçon, j’ai reconnu votre voix… Comment ça va ?

 

- Bien… Vous avez ce que je vous ai demandé ?

 

- Pas tout à fait… Il nous manque encore les empreintes digitales… Dites, mon garçon, pour ne pas vous affoler, je ne vais pas vous dire ce que nous a coûté le papier et le motif d’écriture !... Attendez-vous à entendre le Roshi à votre retour au monastère sur ces combines dispendieuses.

 

- Je m’en arrangerai.

 

- Je n’en doute pas mon garçon… Disons, il nous faudra quelques jours encore… Vous comprenez… IL est en voyage !

 

- Je sais… J’ai entendu cela à la radio.

 

- Pendant que je vous ai, j’en profite pour vous dire que votre combine autour de ce gosse fait un potin du diable ! On en parle partout ! Maintenant, c’est la Justice et les parents dans le sac !... Je dois vous avouer que je ne vois pas très bien où vous voulez en venir…

 

- Tiens ?

 

- Je vous connais !... J’ai vu comment vous travaillez il y a une dizaine de mois ! J’ai eu du mal à m’en remettre, je vous l’ai déjà dit. Un vrai salopard vous êtes… Pour la bonne cause d’accord… mais je ne voudrais pas vous avoir comme ennemi…

 

- Alors ?

 

- Alors !... mon garçon, je dois dire que je ne comprends rien à ce cirque !

 

- Ah !

 

- Oui… Faites pas l’ingénu. Avec moi, ça ne prend pas. Ce n’est pas aux vieilles guenons comme moi que l’on va apprendre à faire des grimaces… Alors ?...

 

- Oui, ma douce vieille amie du Roshi ?

 

- M’en parlez pas de celui-là ; il est muet maintenant depuis le télex de Yoko. Vous vous rendez compte !... Pour moi ! Il était toujours là. Et maintenant il est en voyage, lui aussi, il parait !...

 

- Comme ça vous n’avez pas pu l’interroger sur “la combine dispendieuse” ?

 

- Exact… Et sur rien d’autre…

 

Bret sourit en se demandant s’il allait lui envoyer la boutade qui lui venait avant de raccrocher. Il se décida, la voix un peu rigolarde mais elle ne s’en rendrait pas compte à cause de la friture sur la ligne.

 

- Si DIEU lui même ne vous dit rien, comment son FILS peut-il vous expliquer.

 

Et il raccrocha sur son juron de vieille qui savait tenir haut le crachoir.

 

Il ne lui restait qu’à revenir sur la Marne et se laisser dorer au soleil sur une chaise longue que la femme de l’aubergiste installait au bord de l’eau. Il dormira, récupérant la fatigue et la tension de cette la nuit dernière. Il faudra qu’il ressorte ce soir. Sacrée Yoko. Il ne voulait pas y penser pour ne pas laisser monter la colère.

 

-Qu’allez-vous manger ce soir ?

 

Avec Madame Germaine, c’était la rengaine trois à quatre fois par jour. Il pouvait répondre qu’il mangeait de tout, avec une préférence pour les légumes et un peu de poisson. Que ma foi, la viande pouvait rester chez le boucher… Mais il fallait qu’elle demande pour ensuite aller houspiller le chef Albert.

 

L’aubergiste était venu s’installer sur une chaise auprès de lui un couple d’heures. Ils avaient peu parlé. Madame Germaine les observait de la salle où elle reprisait des nappes, se demandant ce qu’ils avaient bien à se dire, ces deux-là qui étaient allés pêcher ensemble ce matin…

 

Ils laissaient leur regard errer. « C’est beau » il a dit. Bret a répondu « Oui ».

 

- Vous repartez ce soir ?

 

- Oui.

 

- Ce doit être un job qui demande de l’instruction.

 

- Pas trop.

 

 

 

« Mon fils, je suis parti en vacances. Ne ris pas ! Je t’assure que je prends réellement du repos. J’ai barricadé la porte de mon jardinet avec de grosses branches que j’ai trouvées près du torrent et qui sont les fruits de l’hiver rigoureux que nous avons subi ici, et dont d’ailleurs tu dois te souvenir puisque en plein Zazen du soir tu as déclaré à haute voix que cette position est “extraordinaire car elle permet de tenir les orteils au chaud dans la raie des fesses” !!! Tu te souviens, au moins ? J’ai du faire donner le kyosaku à moult moines qui ne pouvaient cesser de rire nerveusement. Donc, je te disais que les moines n’ont pas compris que je ne demande pas d’aide pour charrier ces grosses branches encore chargées d’eau. Dis, au moins, tu te souviens que j’ai passé les cinquante ans, ce qui pour toi est déjà être un vieux trognon, selon ton vocabulaire perso que tu remarqueras je retiens très bien, contrairement toi avec le mien qui est si rempli de délicatesse et de subtilité. Mais passons !

 

Tu comprends, j’avais besoin d’un rude effort physique pour ne plus penser… Je te dirai plus tard “à quoi”. Pour l’instant, il suffit à notre amicale discussion, tu es bien en accord avec ton cher père ? de savoir que j’ai peiné durant deux jours pour barricader la petite porte à travers le mur de pierre, côté cour des moines. Aimant les choses bien faites, j’y ai ajouté des épines et je puis t’assurer que l’obstacle est impénétrable même pour un rat. A plus forte raison pour une grenouille, puisque ce cher HIRO, et je ne sais pas pourquoi, a réussi à te mettre dans la tête que c’était l’image la plus parfaite du moine véritable. Je dois t’avouer que n’ayant aucune tendance masochiste, contrairement à ce que tu dis de moi dans les discussions de water-closet, j’ai fait provision de riz et divers légumes que je prépare sur le foyer de pierre que nous avons installé ensemble, tu te souviens, contre le gros rocher qui servait de décoration principale du “jardin zen” que mes moines avaient eu la prétention de m’installer devant la véranda et que tu as transformé en pissotière.

 

Ensuite, je dois te dire que je viens de reprendre l’entrainement de tir à l’arc que j’ai délaissé depuis trop longtemps. Tu me l’avais dit et vois-tu, je te montre que je te témoigne une réelle attention puisque je me souviens de ce que tu m’as dit. Pourtant, tu reconnaitras avec moi que, « comme machine à conneries » (pour te citer littéralement ),tu constitues un rouage bien huilé dont l’utilisation journalière favorise des performances difficilement imaginables(avant) et tout à fait déconcertantes (après) .

 

Je te disais donc, et vois-tu comment tu es !, tu ferais perdre le fil de ses idées à la tête froide la plus endurcie, que je me suis remis au très noble Art du tir à l’arc. L’originalité de ma pratique, et tu conviendras avec moi que même toi, tu n’aurais pas trouvé mieux ! est le choix des cibles car (comme toi, d’ailleurs, et tu le reconnais ouvertement), je suis un fainéant qui s’ignore ; j’ai donc omis de fabriquer un panneau de paille de riz tressée. D’ailleurs, à ma décharge, dis-moi où j’aurais bien pu l’accrocher compte tenu de l’exiguïté de mon pavillon et du jardinet devant, avec la clôture du monastère derrière ?

 

Tout cela pour te dire, à ma grande honte que je cible les têtes qui dépassent du mur de clôture avec la cour principale. HIRO m’a fait parvenir un mot par pigeon voyageur pour me signaler qu’il commence à en avoir assez de soigner des maux de reins toute la journée au motif que “mes moines” viennent de prendre la très curieuse habitude, tu en conviendras avec moi, de se déplacer à quatre pattes.

 

Si je te dis “ à ma grande honte”, ce n’est pas à cause de mon geste, tu le devines aisément. II faut bien mourir un jour et c’est un véritable honneur de pénétrer dans le sommeil divin par la main d’un VÉRITABLE MAÎTRE (ne t’en déplaise !) ; c’est à cause du fait que lorsque je bande l’arc et que je ferme l’œil pour viser avec soin… c’est toujours ta tête que j’imagine au bout de la pointe.

 

Comme cela est curieux, n’est-ce pas ? Je pense qu’il faudra que tu m’expliques la chose lors de ton retour ici à l’aide des théories psica… quelque chose. J’oublie toujours le nom de ce truc !

 

Bien, comme je te le disais, je prends des vacances et je t’en remercie infiniment car c’est grâce à toi. Que veux-tu que je fasse ! ; avec tous ces fax et télex qui inondent le terminal de notre circuit informatique.

 

Toi, tu t’amuses tranquillement. Tu circules en bateau plat sur une rivière calme à te faire apprendre l’Art de la Pêche en rivière ; toi, tu circules en jaguar et BMW de luxe à te payer le regard admiratif des quidams de la rue lorsque tu traverses hautain un village ; toi, tu te fais mijoter des bons petits plats par une aubergiste rayonnante qui montre dans son corps le témoignage reconnaissant qu’elle a pour sa cuisine ; toi, tu oses donner des leçons à ceux qui te font l’honneur de bien vouloir t’écouter… Et moi ?

 

Je marne (pour encore une fois employer une de tes expressions chocs), ce qui te montre une fois encore comment je suis un père attentionné dans mon approche sur tes galipettes à trouver des moyens pour “expliquer”, trouver des “solutions”,…bref !... à passer ma sainte journée à recevoir des réclamations sur la manière honteuse que tu as de te tenir !

 

Mon fils ! Bref, sans autre moyen que celui-là, je viens de « partir en vacances » Fais-moi savoir par le circuit habituel que tu connais lorsque tu auras l’intention de te conduire de nouveau comme un homme sérieux et responsable de la noble mission qui lui est confiée : chercher un tueur d’enfant !

 

Bon, je te laisse. Le pigeon voyageur habituel te portera ces quelques mots affectueux et ne fais pas mention s’il te plaît à mon dernier billet qui semblait te dire mon encouragement à continuer sur ta lancée. J’ai dû l’écrire dans un moment de délire… Pense à mon grand âge ! Ton grand-père que tu adores et qui t’a servi de père et de mère réunis.

 

Porte-toi bien et ne mange pas trop ; tu sais ta propension à grossir !...

 

 

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Heidi montrait son bonheur.

 

- Il est heureux, dit-elle… Il n’est plus avec « eux ».

 

Cela lui suffisait pour son bonheur à elle.

 

 

 

 

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