40. Le Temps de l'Enfant

 

- Lis ! dit-elle

 

L’amour du Peuple

 

- Vous avez lu les journaux ! Il suivait un canard qui était parti de la rivière lourdement, comme s’il avait difficulté à soulever son gros corps, et qui maintenant passait la cime des arbres qui bordent les berges.

 

- Quel sacré gosse, ce Stéphane!...

 

On l’appelait maintenant “STÉPHANE”. Tout le monde savait ce que cela signifiait. Bret sourit, content. Il portait la tasse de thé à ses lèvres pour masquer ce sourire-là à Madame Germaine.

 

- Vous vous rendez compte, Monsieur Nocquet, il avait tout le monde sur le dos ce gosse!... TÉ! je vous dis, des gamins comme ça, il en faudrait un peu plus pour changer ce foutu monde d’égoïstes... Vous vous rendez compte, Mon Bon Monsieur, un vrai mur de silence que l’on a fait autour de lui pour qu’il ne parle pas! Mais les journalistes s’y mettent!... Tiens; c’est bien fait pour leur cul à tous ceux qui voulaient pas le laisser parler!... Vous avez vu, c’est maintenant l’Évêque qui est bien emmerdé et qui ne sait pas quoi dire et inventer pour couvrir son curé qui vaut pas un pet de lapin de courage...

 

- Germaine !... Laisse donc Monsieur Nocquet tranquille. Tu vois bien qu’il est chez nous pour se reposer.

 

- Reposé ou pas, c’est pas possible d’avoir les sangs pas retournés avec une histoire pareille! Et ce BRET, ce Fameux Commissaire Spécial, comme ils disent à s’en dégobiller de ce titre ronflant, hein? qu’est-ce qu’il fait pour ce gosse, hein?... RIEN. Voilà la vérité. C’est y pas vrai Monsieur Nocquet?

 

- Tout à fait.

 

- Tiens, Albert, tu vois bien! Monsieur Nocquet est au courant, faut pas croire et il est d’accord avec moi que ce fameux Bret il branle rien. Va savoir qu’il est en train de se la couler douce, celui là!... Tiens, heureusement qu’il y a encore les journalistes pour sauver la mise au pauvre peuple dans la douleur car s’il fallait compter sur EUX, ceux qu’on paye!...

 

- Germaine!... Voyons… ne commence pas avec tes histoires sur le Gouvernement.

 

- Et pourquoi que je dirais pas ce que je pense! Dis, toi. Albert, tu trouves normal qu’on fasse venir un Expert de Chine, tous frais payés et je t’en passe pour ne jamais entendre parler de lui! C’est bien simple, ON ne sait même pas où il est, vous trouvez ça normal, Monsieur Nocquet ?

 

- Pas du tout.

 

- Tiens, je te le disais bien Albert, le Bon Monsieur, il est encore de mon avis.

 

- Tout à fait.

 

- Ah!

 

- Vous iriez à la pêche avec moi, tout à l’heure?

 

- Merci... Je dois aller à Paris travailler ce matin.

 

- Quel sacré boulot que le votre. Du soir et du matin; ça doit être fatiguant... Je vous ai entendu rentrer cette nuit… plutôt ce matin, ce serait plus juste. Et déjà reparti après le petit déjeuner.

 

- On s’y fait ; et c’est pas tous les jours.

 

Il voulait téléphoner à Chity, lui demander de mettre la pédale douce pour n’avoir pas à livrer encore l’info sur la bande à José. Il avait besoin de nouveau de deux jours pour bien tendre le piège amorcé hier au soir. Sacré Yoko! Quel temps précieux elle lui faisait perdre.

 

Mais tant pis pour elle; il fallait un pigeon. Ce sera elle. Il ne sait pas comment elle en ressortira mais il ne s’en préoccupe pas. Le Destin. L’Interdépendance des phénomènes. Elle aurait pu être un acteur agissant en maître tant pis, elle sera « en soumission ». Il ne faut pas plaindre ceux qui se lamentent des conséquences de leurs propres actions... La non-action est aussi une action comme le lui disait si souvent Petit Père.

 

C’était elle ou Cola. ll le savait ; c’est pour ça qu’il était si furieux de sa défection! En fait, elle se croyait au dessus des représailles car elle estimait qu’elle était aimée de lui. Il savait qu’elle pensait cela mais elle ne savait pas qu’en même temps, cette sécurité qu’elle croyait avoir obtenue, la diminuait à ses yeux à lui. Il croyait hier soir, en quittant l’auberge qu’il allait devoir perdre un peu de la vengeance de Stéph, qu’il ne pourrait pas aller jusqu’au bout à cause d’elle qui le lâchait maintenant, là où les choses qu’il avait rassemblées sur les indications de l’enfant allaient enfin se nouer, un nœud si vicieux, si solide, qu’ILS allaient s’y prendre tous!

 

Et puis, le destin, l’intuition peut-être à moins que ce soit la chance... Devant l’avachissement moral de José et de l’instit, il avait perçu fugacement une possibilité de bretelle de raccordement. Il l’avait suivie sans trop y croire, cherchant son énergie, son soutien... Et puis il avait vu que ça allait tenir la route... Yoko sera gibier puisqu’elle a abandonné sa place de chasseur. Seulement.

 

- Chity… Il me faut deux jours de plus avant que vous révéliez l’existence du bar de Tonio-José-Tarin-Zaïmi.

 

- Pédale douce ?

 

- OK, vous pigez.

 

- Je continue sur l’instit, le curé, les flic... J’ai encore du boulot sur la planche... Dites, on vient de recevoir une info confidentielle du Ministère de l’Intérieur pour préparer une conférence de Presse du Ministre. Demain.

 

- Normal. Dans la continuité des choses.

 

- Normal pour VOUS, Monsieur le Prince... Moi, en revanche, je dois dire que j’en reviens pas de tout le courrier que l’on reçoit des gens pour nous remercier de notre action pour ce gosse.

 

- Normal.

 

- Bon, puisque c’est vous qui le dites, Monsieur L’Archi-duc... Mais ce que vous savez pas, et je vais vous en boucher un sacré coin, ils disent tous dans ces lettres que...:

 

- Je suis un bon à rien et heureusement que VOUS...

 

- Dites, Monsieur L’Archi-Duc, j’aimerais bien un jour vous apprendre un petit quelque chose... C’est frustrant! C’est moi le journaliste, m’enfin!

 

- Normal! les réactions des gens. Je le voulais ainsi.

 

- Mais pourquoi, Mon Dieu!... Un brin de PUB pour vous n’aurait pas contrarié votre carrière, au contraire.

 

- Il fallait que le gosse reste seul devant les projecteurs. . . Je lui aurais fait de l’ombre.

 

- Mais pourquoi, Bon Dieu ?

 

- Il avait monté une pièce de théâtre. Je la joue pour lui... puisqu’il n’est plus là.

 

- Vous êtes un drôle de type, BRET… Dites, y a des gens qui me demandent si c’est votre vrai nom.

 

- Bon, vous laissez de côté le bar de José et Tonio pour l’instant. Je vous ferai signe.

 

- D’ailleurs, ça m’arrange!... Assez d’infos encore à faire passer sur le gosse et les poulets perdent les pédales dans les deux castagnes et le crime de la femme de Tonio. . . Ils cherchent côté règlement de compte entre bande; sont à des années lumière d’un rapprochement avec l’affaire Cola. Vous parlez d’une bombe lorsque NOUS leur apprendrons... Pour le coup, je suis capable de recevoir le prix Sprinberg de l’année!

 

- Tchao... Continuez comme ça; c’est bien.

 

- Salut, Monsieur le Prince... Dites! encore un mot... Je ne voudrais pas être dans votre peau !

 

Il pleuvait sur Paris, une petite pluie fine qu’il avait trouvé hier au soir et qui continuait.

 

Il était venu ici, jusqu’à l’Ile de la Citée parce qu’il avait d’abord pensé observer ce qui allait se passer rue Mouftard. Maintenant, avec cette petite pluie fine qui lui faisait monter le col du blouson, il ne savait plus très bien. Sur la Marne, c’était le brouillard, pas la pluie. Il est agréable de se promener dans la brume. Les gouttelettes en suspension mouillaient d’abord les cheveux mais on ne s’en rendait compte qu’en passant la main dessus. C’était l’étonnement de constater cette main humide alors que le visage ne paraissait que frais; lui aussi allait prendre l’eau, puis les cils s'alourdiraient de pluie. Alors, on aura vraiment l’impression de pluie et l’on frissonnera en refermant 1'imperméable.

 

Il n’avait pas cela dans ses affaires. L’aubergiste lui en trouvera sûrement un à sa taille.

 

Il avait laissé la BMW prés d’une porte de périphérique. La circulation en Paris était par trop infernale.

 

- Taxi!

 

- Dites! vous avez entendu la radio tout à l’heure... Le Commissaire de quartier qui est déplacé... STÉPHANE, vous savez bien?

 

Il pensait d’un coup qu’il lui manquait une info pour boucler le dossier.

 

- Changement. Amenez-moi au commissariat de Clichy.

 

Le chauffeur le regardait dans le rétroviseur.

 

- Dites, vous êtes journaliste ?... C’est pour STÉPHANE, hein!

 

- Oui.

 

Je ne voudrai pas vous encombrer les feuilles de chou de si bon matin, mais faudrait pas croire que mon entrée dans le commissariat soit passé inaperçu. Dès qu’un agent m’a vu, il s’est mis à gueuler à pleins poumons “FIXE!” Et tout le monde s'est figé au garde à vous le petit doigt sur la couture du pantalon.

 

Moi, vous me connaissez, sympa tout plein, sans rancune jamais, toujours à vouloir passer inaperçu... Bref, le gendre parfait et je dois vous avouer mon étonnement de la diminution très sensible des demandes en mariage? Y aurait-il un petit quelque chose qui ne passe pas?

 

- OK! les mecs... Le premier qui a envie de chier le fait debout; le suivant aura la permise de se défroquer et seulement le troisième aura droit aux chiottes.

 

- Monsieur le Commissaire Divisionnaire Spécial, en l’absence de Commissaire au Commissariat, vu que le Commissaire est déplacé et que la Direction n’a pas encore nominé un autre Commissaire, Moi, brigadier Tatu, le plus âgé en grade, faisant fonction de Commissaire en l’attente d’un Commissaire, je me permets de vous inviter dans mon bureau, Monsieur le Commissaire Divisionnaire Spécial détaché à L’Elysée...

 

Moi, ce qui m’épate, c’est qu’il n’a pas repris sa respiration en cours de route.

 

- Pas la peine, cher Confrère Commissaire Temporaire, je n’ai besoin que d’un renseignement de l’agent qui accompagnait le Commissaire dans son enquête le jour de la mort de STÉPHANE.

 

- L’agent DIDOLO... DIDOLO! sortez des rangs!

 

- Monsieur le Commissaire Div...

 

- Ok! mec ,assez… Dites-moi, vous avez bien regardé cette fameuse cave ?

 

- Pardi!..., c’est même moi qui me suis tapé tout le boulot dans la suie de charbon... Vous pouvez croire que ma femme m’a bien reçu car ces trucs-là, c’est pas payé en prime, côté nettoyage...

 

- Bon, Je vois que votre femme ne vous a pas coupé la langue. Justement, c’est elle qui m’intéresse.

 

-A vos ordres, Monsieur le Commissaire Div...

 

- Dans cette cave, y avait-il une corde?

 

- Y en avait même plein!... Je sais pas, une bonne dizaine...Vous savez, de ces cordes qui servent à accrocher les sacs de charbon par...

 

- Et... réfléchissez bien... Sur le sac qui a écrasé l’enfant, y avait-il aussi une corde.

 

- Affirmatif! Elle était nouée à un angle du sac.

 

- Maintenant… la question subsidiaire. . . De quel côté était cette corde?

 

- Du côté du corps, Monsieur le Divisionnaire.

 

- Bien... Combien vous a coûté le nettoyage de votre uniforme ?

 

- Deux cent cinquante!... Une honte... Il a fallu le repasser deux fois en pressing, il parait!

 

- Tenez, les voilà.

 

 

Celle qui pouvait aider l’enfant.

 

 

Et bien, maintenant, pour ne rien vous cacher, nous roulons ensemble vers le domicile du nommé Tarin, Paul de son prénom.

Cinq heure trente lorsque mon sésame ouvre la porte cochère renforcée de l’hôtel “ancien particulier” maintenant largué en appartements de luxe. Deux par étage. A l’aise, ils sont, les mecs! Cinq minutes plus tard, c’est la lourde de l’appart qui crache sa combinaison. Me reste plus qu’à vérifier si la maîtresse des lieux en porte une, elle, durant la nuit. Car une femme existe ici. Tout la respire. Le parfum comme la décoration, les bouquets... Une bonne bourgeoise attendrie sur son confort qui ne regarde pas trop comment son mari gagne son pèse.

Reste plus qu’à visiter. Je vous dirais que c’est sûrement le truc que je préfère dans mon job d’assassin. Visiter.

Les apparts, c’est pas croyable comme ça révèle des intimités des gens... surtout si vous regardez dans les armoires, les tiroirs, vérifiez les factures en suspend au fond d’un secrétaire, prendre la marque et la taille des sous-vêtements, des bas, des jarretelles, et puis parfois vous trouvez de curieuses choses glissées sous les meubles, sous les chemises... des trucs curieux comme des bandes dessinées, des cravaches, des lanières, des dentelles, des trucs à faire ressembler les femmes comme les hommes, mais seulement lorsqu’ils ont une envie intense d’évacuer quelques centimètres cubes d’un produit blanchâtre, un peu huileux dans une pâte, vous savez, le truc qu’il faut de la pression pour l’envoyer. On fait même parfois des concours de distance de lancer.

 

Y a des apparts où vous avez la moue en permanence. D’autre où ça chlingue vachement. Certains où il vous semble vous promener dans un musée, ou au moins, dans un stand de décoration.

 

Y’en a d’autre où vous aimeriez vous asseoir et attendre les proprios pour causer entre amis.

 

Vous voulez savoir comment est celui de Tarin, puisque je visite sans vergogne, ayant cerné tout de suite la chambre d’où émane un ronflement pourchassé par un soupir ténu.

 

Et bien, ça fait propre, gentil, accueillant, sans ostentation, bon bourgeois tranquille qui a du pèse, de la culture, qui va à la messe le dimanche, qui ne trousse pas la bonne, qui n’a pas une femme pimbêche... Un intérieur de femme heureuse, je vous dis. Tiens... on aimerait la connaître la femme. Juste pour lui faire un brin de causette. Car y a des intérieurs qui séduisent. Celui-là en est un. Le Tarin, il a eu du nez à choisir sa gonzesse. Car ils sont mariés, naturellement.

 

Tiens, qu'est-ce que je vous disais! Suffit de demander pour être servi avec moi. Elle est rousse. Certain. Absolument. Intégralement. Allez, faites confiance! Vous ne voulez tout de même pas entrer avec moi dans la chambre. C’est indiscret. Surtout que la dame ne porte pas de combinaison.

 

Et puis, ils aiment leurs aises en gens sérieux. Tu parles d’un lit! Du sur mesure. Deux mètres cinquante au moins. Alors, vous comprenez, chacun prend ses aises. Chacune aussi. Et l’appart n’étant pas chauffé au rabais, y a besoin que d’une couette qui est partie en valdingue assez loin.

 

Et moi. Que voulez-vous que je fasse, dans tout ce fourbi. Je suis venu interroger Tarin, Paul de son prénom, et je me trouve dans un lieu charmant, avec une ambiance idem, une femme formid qui a tout ce qui faut partout où il faut, et un gus, qui ma foi, lorsqu’il dort ressemble à un enfant un peu boudeur, un peu malheureux. Il a perdu sa faconde, sa morgue.

 

Que voulez-vous que je fasse?

 

Et bien… je m’assois… et je regarde… et je médite... et peut-être bien que je me suis un peu endormi.

….

 

- Oh!... mais que faites-vous ici?

 

Elle est devant moi, drapée dans sa nudité comme dirait un mec d’écrivain qui chercherait à faire de la figuration. Pas gênée du tout. Pas merdeuse pour un poil. Une femme qui ne se montre pas mais qui n’en fait pas une histoire si un bout de ses cuisses dépasse de sa jupe lorsqu’elle monte dans la voiture. Une femme évoluée. Le parfum, la sensation... Vrai, tout cela.

 

Du pas banal ce Tarin. Du moins, j’ai bien l’impression que c’est la TARINE, du pas banal.

 

- J’attends Paul, je lui fais en réflex.

 

Que feriez-vous à ma place. Normal d’attendre dans la chambre le mec qu’on est venu voir, n’est-ce pas... C’est la dernière mode “in” de notre culture. Et de reluquer sa femme à poil. Faut pas être sectaire, les mecs.

On est là pour s’entraider, m’enfin!

 

- Venez.

 

Devant moi je respire son ventre. Le parfum qui plane dans ces lieux est son odeur. Pas de rajout. Du pas banal, cette TARINE. Je connais cette odeur. Et mon cœur s’ouvre comme il ne l’a pas fait depuis bien longtemps devant les hommes...

 

- Venez... répéta-t-elle, presque un chuchotement.

 

Elle s’écarta et gagna la porte de la chambre. Au passage, elle rafla un peignoir sur le dossier d’un fauteuil Louis XV. Elle s’en revêtit dans la foulée, sans s’arrêter de marcher vers la porte que je savais être le salon. Je suivis.

 

Dans la cuisine, sans façon, je m’installe à la petite table de bois. Les chaises sont en paille, comme dans les vieilles fermes. Sans façon, elle place un bol devant moi. Un autre devant elle qui reste debout. Pas pour me regarder. Elle prépare la restauration du réveil.

 

- Voulez-vous un verre d’eau argileuse, avant de déjeuner… J’en prépare toujours deux le soir… mais Paul oublie souvent.

 

Je ne savais pas que l’on puisse encore boire cela de nos jours, en dehors des monastères comme le mien. Pardon, ”Petit Père” comme le tien.

 

- Oui... je la bois chaque matin.

 

- Ah ...

 

- Je... Pas de café, je crois… Du thé un peu fort ?... Je prends du “TUOCHA” et rajoute de l’eau toute la journée... Mais...

 

- Mais?

 

- D’où venez-vous donc ?... Pardon... Mais...

 

- Mais ?

 

Voilà! Le temps vient de se raccourcir. Quelle beauté! Je touille l’argile au fond du verre avec le bout de la cuillère en bois. Puis je bois le tout en trois gorgées rapides. Elle me semble une éternité. ELLES ME SEMBLENT UNE ÉTERNITÉ. J’ai envie d’écrire correct. La vérité ne supporte pas les faux plis. Je vois chacune des veines de ma main battre sous ma peau. La distance n’existe plus. Plus d’observateur. Donc plus rien à observer. Le point fixe qui va bouger comme une porte qui bat au rythme d’une respiration qui passe, est passée, ne reviendra plus...

 

- Mais... Vous êtes si... Je ne pensais plus que je puisse retrouver ça... dit-elle

 

- Oui.

 

- Reposant... Pourtant... continua-t’elle

 

- Oui

 

- Il n’y a pas de place pour se reposer chez les hommes... et ...

 

- Oui.

 

- Je vous ai regardé dormir... bien une demi-heure, peut-être. Vous sembliez si fatigué!... Et vous m’avez reposée, moi qui vous regardais dormir, gloussa-t’elle.

 

- Oui.

 

- Je ne pensais plus retrouver ça!...

 

- Oui.

 

- Vous sembliez si fatigué… Je n’avais plus le droit de sentir la mienne... Vous m’avez reposée… Je ne croyais plus connaître ça de nouveau.

 

- Oui.

 

- Ce repos. Cette charge qui glisse de vos épaules...

 

- Oui.

 

- Vous venez pour Paul, n’est-ce pas ?... Mais vous venez de loin, de très loin.

 

- Oui.

 

- Lui, il croit que vous venez pour l’arrêter... Il ne me cache rien vous savez... Vous êtes celui qu’on appelle ANGE BRET ? n’est-ce pas... le commissaire spécial...

 

- Oui.

 

- Spécial... oui... très spécial... Vous venez de très loin... Pas pour l’arrêter... Pour le tuer, n’est-ce pas ?

 

- Oui.

 

- Vous avez choisi une autre voie que moi, n’est-ce pas?

 

- Oui.

 

- Mais nous avons raison tous les deux, n’est-ce pas ?

 

- Oui.

 

- Le thé vous convient ?

 

- Oui.

 

- Vous allez le tuer?

 

- Oui.

 

- Pour la mort de cet enfant ?

 

- Oui.

 

- Il est venu un jour à la porte... Il n’osait pas sonner. Mais j’ai senti une présence. J’ai ouvert...

 

- Oui.

 

- Il est resté penaud... Je l’ai pris par la main.

 

- Oui.

 

- Je l’ai tout d’abord guidé dans l’appartement... Je lui ai fait tout visité. Je lui ai ouvert les armoires. Il a regardé, presque immobile. Sa main ne quittait pas la mienne...

 

- Oui.

 

- Puis j’ai tendu sa main vers le bois des tables, des armoires.

 

- Oui.

 

- Je voulais lui faire sentir la trame des étoffes, du linge et...

 

- Oui.

 

- Que tout cela était du travail... EST du travail… Que de la bienveillance se trouvait là aussi...

 

- Oui.

 

- Qu’il ne fallait pas pleurer.

 

- Oui.

 

- Il est mort, maintenant.

 

- Oui.

 

- Je n’ai pas su lui donner de la joie... Trop tard peut-être.

 

- Oui.

 

- Paul ne l’a pas tué.

 

- Oui.

 

- Je savais que vous ... Vous ne pouviez pas vous tromper aussi lourdement.

 

- Oui.

 

- Je n‘ai pas su retenir sa vie... Il s’est assis sur la chaise de paille, celle à côté de vous. Il regardait. Il n’osait pas toucher. Je voulais qu’il touche. Il fallait qu’il accepte de vivre!... Je n’ai pas su... Savez-vous ce qu’il a dit en partant : “ne pleurez pas Madame, je ne toucherai pas à votre mari”... J’ai eu soudain très peur pour lui.

 

- Oui.

 

- Je prépare un genre de soupe de légume et de riz pour le matin. En voulez-vous?... on perd pas facilement les habitudes de demander, n’est-ce pas... En voulez-vous ? Vous venez de tellement loin!... Un grand bol?

 

- Oui.

 

- Vous venez du fond de la terre, n’est-ce pas?

 

- Oui.

 

- De là où je ramène le petit cailloux... lorsque je tends la main devant moi.

 

- Oui.

 

- Cela fait si longtemps que je n’ai pas vu un homme revenir de là!

 

- Oui.

 

- Il ne faut jamais désespérer... J’aurais voulu qu’il comprenne, cet enfant... Je n’ai peut-être pas su trouver les gestes.

 

- Je ne crois pas.

 

- Merci. Il était trop tard, n’est-ce pas?

 

- Oui.

 

- J’ai souvent pensé à lui... Je crois... Oui, je crois qu’il n’avait pas eu la chance d’avoir un regard bienveillant sur lui. N’est-ce pas?

 

- Oui.

 

- Tout se retournait donc sur lui.

 

- Oui.

 

- Quelle tristesse!... Toutes ses actions lui revenaient en mal!...

 

- Oui.

 

- Je n’ai pas d’enfant... Il y a ceux des autres... Et puis, j’en ai déjà tellement eu... Du fond de mon jardin, je vois le monde, savez-vous?

 

- Oui.

 

- Vous avez sauté d’un coup, vous aussi?

 

- Oui.

 

Elle est assise en face de moi sur une chaise de paille qui tient chaud aux fesses, le bol de soupe de riz entre les mains. Ses doigts forts sont ceux qui fouillent la terre. Elle reste au fond de son jardin à écouter l’Univers. Sa silhouette mince dans le peignoir fermé sur sa poitrine éclaire le jardin que je n’ai pas vu mais que je sais dégagé de ce qui encombre. Jour après jour les mains ont fouillé la terre. La boisson argileuse du matin en est un témoin. Elle a trouvé la niche de la création. Et l’énergie passe en elle comme un ruisseau sans fond.

 

- C’est bien, dit-elle.

 

- Oui.

 

- Si je vous demande de ne pas le tuer, le ferez-vous?

 

- Oui.

 

- Alors… je vous le demande.

 

- Oui.

 

- Ce sera dur pour lui ?

 

- Oui.

 

- Il va payer pour une faute qu’il n’aura pas commise...

 

- Oui

 

- C’est bien.

 

- Oui.

 

Elle se leva, alla chercher la théière sur la plaque chauffante. Elle contourna la table et me servit un autre bol. Le jet frôla mon avant-bras, glissa entre mes mains qui tenaient le bol devant ma poitrine. Le liquide vint sur la paroi en céramique et s’éleva avec la montée du niveau du thé. Le jet ne toucha pas le liquide. Aucune éclaboussure. Aucun tressautement dans mes mains.

 

Elle a agi sans se regarder faire. Et elle repose la théière au milieu de la petite table, sur un napperon en osier. Et elle reste là, debout à côté de moi, les bras le long du corps.

 

- C’est dur?... Ne répondez pas!... C’est bête... Dur, dur, dur… Je sais. Je reste immobile. Vous, vous bougez… Mais vous devez montrer l’immobilité dans le mouvement, n’est-ce pas? Non, ne répondez pas… Je sais. Dur… Avez-vous un endroit pour vous réfugier?

 

- Oui.

 

- C’est bien... Il te faut partir, maintenant. Ici, n’est pas ta place. Tu viens de passer… Ne t’attarde pas… Je vais aller au fond de mon jardin... Je crois qu’aujourd’hui des plantes vont éclore. Elles seront merveilleuses!... Va t-en, mon ami du fond de la terre. Je saurai amener Paul à regarder la vie en face. C’est mon immobilité à moi… Sois fort dans la tienne, mon ami... mon ami... Merci. Je ne croyais plus en voir encore un... Dur. Dur.

 

Je me suis levé. Je lui ai entouré le torse de mes bras. J’ai serré. Elle s’est tournée vers moi. Elle a entouré mon torse de ses bras. Elle a serré.

 

Je n’ai pas regardé derrière moi. Elle ne m’a pas regardé partir.

 

 

 

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- C’est bien, susurra Heidi du bout des lèvres… Il a pu rencontrer une amie !

 

Tong ne parlait plus depuis hier. Il savait ses mots si imparfaits. Durant la nuit il eut un rêve dans son sommeil. Une voix lui disait « qu’il devait regarder la jeune montagnarde vivre et bouger… et qu’il entrera dans la vraie vie par elle… car elle est la porte pour lui »

 

Au petit jour, il sentait dans son corps la brûlure de ces mots et il sut que cela n’était pas un rêve.

 

Alors il regardait et ne cherchait plus à comprendre.

 

- Il me disait qu’il y a toujours un ami quelque part… A l’endroit et au moment que l’on attend le moins…

… Mais il disait aussi que si on n’est pas assez vigilant, on ne perçoit pas la réalité de cet ami.

 

Elle regarda Tong. Il lui servait de miroir. Elle percevait dans ses yeux le sens des mots qui sortaient de ses lèvres.

 

- POURQUOI ? je lui demandais.

 

- Parce que l’on a déjà une « certitude » de ce que l’on va trouver… et on ne perçoit plus la réalité, il m’a répondu.

 

- Mais comment connais-tu tout cela ?... Tu as à peine vingt ans !

 

Il sourit et ce sourire donnait de la tristesse aux montagnes.

 

- Il suffit d’être au bon endroit au bon moment… et l’apprentissage est rapide, disait-il avec de la souffrance coulant de son cœur.

 

Elle resta dans le silence et un lent sourire s’agrandit sur ses joues. Tong suivait chaque mouvement des fibres du visage.

 

- C’est beau, dit-elle… C’était un Vrai Homme, cet « Ange » là !

 

- Pourquoi ? interrogea le long moine.

 

Elle porta les yeux sur lui. Il y perçut de la buée.

 

- Parce qu’il lui a donné ce qu’elle a demandé…

 

Ses mots glissaient dans le silence de la chambre comme une caresse sur la couche vide.

 

 

 

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