44. Le piège de sa structure

 

Heidi revint livide de la rencontre avec le Maître.

Tong l’attendait sur la terrasse du pavillon du jeune Blanc qu’elle continuait à occuper.

 

- Mon sabre n’est pas assez puissant devant le Maître, dit-elle dans un souffle.

- Que s’est-il passé ? demanda le moine.

 

Elle soupira.

 

- Rien d’extraordinaire.

- Alors ? il demanda de nouveau.

 

La jeune femme se recueillit un moment, le dos appuyé contre le mur de bois.

 

- Il a toujours contrôlé le mouvement… Tout simplement cela !... Tout simplement !.... Un contrôle intégral de l’énergie hurla-t-elle… Comme si j’étais une petite fille incapable de sortir de ce cercle qu’il construisait autour de moi à chacune de mes respirations… A chacun de mes mouvements.

 

Elle resta un moment silencieuse.

 

- C’est comme si j’étais immobilisée… Ne pouvant pas agir et décider par moi-même…

- Et alors ? demanda encore le long moine.

- Alors ?... J’ai reconnu que cette Force qui m’immobilise est à l’intérieur de moi !... Qu’elle vient de très loin… Qu’elle fait partie de moi et me conduit toute entière… Voilà ce que j’ai perçu !

- Alors ? dit encore Tong.

 

La jeune femme respira bruyamment. Elle calma le rythme du sang dans son cœur. Elle contempla les montagnes devant elle avec leurs crêtes qui déchirent les nuages et les couleurs du Ciel.

 

- Alors ?.... Alors !.... J’ai un virus en moi qui conduit le mouvement de mon énergie … et cela est au-delà de mon entendement, de ma volonté !... Voilà le « Alors ! »…

 

Le long moine ne disait plus rien. Tout cela sortait de ses références. Mais il sentait la Force du Jeune Blanc en Heidi et le lui dit.

 

- C’est lui qui te conduit à cette compréhension de toi- même… Je sens sa puissance en toi.

- Je sais que c’est Lui qui me conduit… Cela je le sais !

- Alors ?

- Alors !... Je dois trouver la solution à cette mainmise sur mon système énergétique et…

- Tu parles comme Lui… avec ses mots…

- Oui, je parle comme lui car c’est lui qui m’a fait naître !... et je ne me laisserai pas mourir sans rien faire !

- Alors ?

- Alors… Je déclare la guerre à ce virus en moi !... Une guerre sans merci !... Je veux retrouver toute mon indépendance et ma Dignité !... Pas seulement avec les mots, les visions, les sensations et toutes les compréhensions de l’univers qui me viennent à travers « Lui »…

 

Elle reprit sa respiration qui poussait son ventre contre la ceinture de sa robe.

 

- Mais c’est avec mon corps dans les événements de la vie que je veux comprendre !… et le Maître vient de me faire connaître qu’il peut me manipuler comme il veut avec un constant sourire bienveillant du Père qui comprend son enfant à la recherche de sa Liberté !... WWWHHHAAAA…. Quelle terrible rencontre sous ce terrible sourire ! hurla-t-elle.

 

La jeune femme resta longuement appuyée contre la paroi de bois, cherchant à sentir chacune des fibres entrer dans son corps.

 

Puis la Lumière vint encore dans son cœur et la caresse du Souffle de son Ange glissa sur sa nuque et descendit à ses reins qui commencèrent à avoir de nouveau chaud.

 

« Tu es là, dit-elle… Je te sens dans toutes les fibres de mon corps »

« Oui, je suis là… et ne prend pas ombrage de ton échec avec le Maître, dit la Voix de son Ange »

« Tu m’avais dit que je n’étais pas prête… mais je n’aurais jamais supposé qu’il allait pousser si loin son avantage et me bloquer ainsi contre mon mur de la non - connaissance de moi, dit-elle »

« Tout est bien ainsi… C’est moi qui l’ai poussé à agir avec cette vigueur »

« Mais pourquoi ?... Ce fut terrible ! »

« Ce qui est terrible est de ne pas savoir… Et alors dans cette ignorance de toi-même, tu te fais croire ce que tu veux… Maintenant tout est clair pour toi et tout est bien ainsi »

« Mais pourquoi tu ne m’as pas enseigné cela ?... Tu ne m’as jamais poussée contre mon mur ! »

« Cela n’était pas mon rôle car je suis là pour te montrer les Forces qui sont en toi et t’aider à les aimer et les faire vivre »

« Tu veux dire que d’autres sont là pour cette formation… Ceux qui m’aiment moins que toi ? »

« Oui… Il y a ceux qui veulent voir Dieu… et il y a ceux qui se contentent de moins que Dieu… Il te faut le contact avec ces seconds pour être acculée contre ton mur »

« Pourquoi eux ? »

« Ils ont jouissance à ce blocage d’où ils peuvent faire naître leur importance et leur nécessité … Ils ont jouissance de la servitude des autres… Mais ils ne le savent pas car leur connaissance d’eux est encore imparfaite »

 

« Alors, que dois- je faire avec le Maître ? »

« Tu continues avec lui… Tu l’aimeras davantage à chaque rencontre, car tu sauras sa douleur et sa déchirure et sa faiblesse »

 

« Mais pour cesser d’être manipulée par lui et perdre tous mes moyens de communication avec les autres… et pire mon intimité avec moi ? »

« C’est facile… Tu déplaces ses mots dans une référence qui n’est pas la sienne »

« Tu peux me dire plus, Mon Seul Ami Intense, demande-t- elle »

« Il dit « je sais » parce qu’il a une structure de Maître et le Maître aime savoir et dire qu’il sait… Alors il absorbe l’autre en lui car cette structure a la particularité de capturer la confiance de l’autre qui se remet alors entre ses mains… Alors, même si l’autre sait que le Maître ne sait pas, cette magie de l’Univers entre les deux structures fonctionne toute seule et on ne peut pas s’y opposer… C’est ainsi la magie manipulatrice de Bam depuis que le Treillis a pris possession d’elle et l’occupe presque en entier… Et tu ne peux rien y faire »

« Alors, comment ? »

« Tu ne peux pas entrer en combat entre les deux structures car tout le mécanisme d’aliénation du Bam est maintenant basé dessus et fonctionne intégralement avec cela… Tu ne recevrais aucune aide et aucun support… Alors tu dois entrer dans ta structure personnelle et tu modifies tous les mots et les explications pour qu’ils puissent se greffer sur ta structure à toi… Ainsi tu échappes au vol de ton énergie et tu renforces ta structure que tu nourris…

Même si plus tard il s’agira pour toi de détruire ta structure, mais tu n’es pas encore prête à cela »

 

« J’ai compris, mon Ange… Ma structure ? »

« Tu es une Mère - Ciel… Donc tu ramènes tout à ton cœur… Donc tu « sens »… tu « aimes »… tu « ressens »… »

« Alors je transforme ses « je sais » par des « je sens », n’est-ce-pas… Et tout se transforme dans les échanges entre structures, n’est-ce-pas ? »

« Oui, c’est cela… Mais en plus, il y a le mot « Ciel » dans ta structure… Cela signifie que tu as toujours l’élan à faire grandir »

« Grandir quoi ? »

« Tout… Un homme, une plante, un mot, un échange »

« Alors je dis et j’entends « je sens » et je suis toujours à la recherche de faire grandir… Pas d’enterrer ! »

« C’est cela, c’est cela… »

« Est-ce pour cela que je suis souvent en colère avec Tong… J’ai l’impression qu’il enterre toujours tout dans sa mémoire qui devient une cave sombre ?

« C’est cela »

 

« Merci »

« Et maintenant je te prends dans mon cœur ; va dans ton action qui est indispensable pour mesurer ton sabre au sabre de l’autre… Je t’aime »

« Moi aussi. »

 

 

- C’est de l’action dont j’ai besoin, dit-elle doucement.

- Alors ?....Comment faire ?... Ici tout est bloqué… Toutes les journées se répètent comme celle d’hier et tout est avalé par le même monstre d’indifférence de celui qui ne veut rien comprendre.

 

Heidi continua à incruster sa chair dans le bois. Elle aspira sa force. Elle appela « Celui » qu’elle aime, son Ange de « maintenant »… Elle attendit comme il le lui avait appris, avec ses yeux au creux de son ventre … et que son regard intérieur joue avec les points énergétiques principaux de son corps qu’il lui avait enseignés…

 

Puis soudain elle se raidit. Une chaleur énorme entra en elle et elle ne put ouvrir les yeux devant cette lumière éblouissante impossible à regarder en face.

 

Puis elle entendit sonner la montagne comme un tambour avec les sons que son corps enregistrait.

 

- Suis-le !... Il est l’action qu’il te faut « maintenant »… maintenant… maintenant…

 

Tong a perçu la modification de l’air et de l’espace, comme la présence d’une Force effroyable… car il eut peur.

Il regarda Heidi devenir rayonnante à chaque respiration et cela calma sa frayeur.

Puis il ferma les yeux car la lueur insoutenable heurta sa face et il la cacha entre ses mains.

Il entendit seulement Heidi dire : « Maintenant je sais ce que je dois faire »

 

C’est peut être une heure plus tard qu’il put lui demander le sens de ses mots.

Apaisée elle lui sourit.

 

- J’ai besoin d’action… Il est l’Action…

- Qui « Il » ?

- Mais cet Ange si loin !... Celui du Tourbillon…

- Mais c’est une histoire ancienne !

- Rien n’est ancien, tu le sais bien… Tout est un éternel recommencement car l’HOMME est l’Homme et il est enfermé dans un système clos qu’il croit pouvoir repousser… Mais c’est une illusion comme me le répétait si souvent « mon » Ange lorsque nous étions assis comme maintenant face à l’éternité du Temps et des montagnes.

- Alors, tu le suis ?

- Oui, je le suis pas à pas… Je dois entrer avec lui dans le mouvement qu’il crée… C’est pour moi qu’il le crée… Pour me permettre de me comprendre et de me libérer de ce poison.

- Mais tu es folle !.... Cette histoire a plus de vingt cinq ans !... Et tu n’es pas dedans !

- Je suis dedans… Cela j’en suis certaine !

- Alors ?

 

Heidi sourit.

 

- Alors tu vas devoir continuer à me faire la « lecture »… mon seul ami d’ici.

 

 

LIVRE Secret de la Famille SHIN…

Le Tourbillon… Suite 1.

 

Le chien des Pyrénées a une livrée verte rayée de noir sur un gros ventre.

Il ouvre grand le vantail en bois massif de la demeure, type hôtel particulier en plein Paname…et efface son imposante stature pour laisser la place au petit format que je suis, tout juste soixante tickets tout mouillé avec tous mes poils.

Clair que je ne fais pas le poids devant lui et il me le fait savoir en « s’effaçant » avec la lenteur de l’hippopotame qui demanderait la direction du plus proche MacDo à un crocodile.

 

- Puis-je prendre connaissance de votre carte de Police, monsieur le Commissaire, avant de vous introduire auprès de « Monsieur »? dit-il de sa voix tranquille, en articulant tous les mots, histoire de bien imposer sa présence et témoigner de son importance en ce lieu.

 

Je lui montre ma brème, qu’il saisit de ses gros doigts pour vérifier si ce n’est pas une imitation en papier carton pâte faite dans le troquet voisin… la retourne trois fois pour être certain… me regarde dans les yeux et vérifie la photo… Puis, satisfait il me la tend avec la même lenteur et ouvre ses doigts lorsque je suis sur le point de la saisir. La carte tombe au sol selon le mécanisme bien connu de la gravitation et l’attraction terrestre.

 

- Oh ! Pardon Monsieur le Commissaire…

 

Mais il ne fait aucun mouvement pour plier sa grosse carcasse et ramasser la carte « Police » qui se repose tranquillement sur le parquet ciré du vestibule.

Moi non plus, qui continue à garder le même sourire du mec sympa prêt à entendre et rencontrer toutes les conneries du siècle.

C’est clair que le dog des Pyrénées me fait savoir que je ne suis pas le bienvenu.

Et comme c’est le genre chien de garde de son patron, il me fait la commission de la part du « Professeur ».

 

Mais voilà une situation qui va devoir trouver une résolution rapido car j’ai un genou droit qui commence à me tirailler… Peut-être bien c’est ce froid humide de Paname qui fait un effet sur mon articulation. Comme je ne suis pas maso, je ne garde pas longtemps les tensions en moi et je les libère vite fait sur le matos que j’ai en rayon du moment présent ; et comme matos j’ai les testicules du gros lard devant moi pour masser mon genou qui est sur le point de partir à la volée vers le futal rayé…

 

- Qu’est-ce-que c’est, Victor ?

 

Le dog se tourne lentement vers la jeune femme qui descend l’escalier monumental en fond du vestibule.

 

- C’est le Commissaire de police chargé de l’enquête sur les fuites du laboratoire, Mademoiselle.

- Mais introduisez-le immédiatement, Victor ! s’insurge la dame.

- Mais Mademoiselle, c’est mon rôle de veiller à la sécurité de cette maison, s’insurge le gilet rayé.

- Bien sûr, Victor… Bien sûr… Entrez donc Monsieur le Commissaire. Je suis la nièce du Professeur et aussi sa collaboratrice. Nous aurons donc à nous rencontrer souvent… Venez s’il vous plaît… Par là…

 

Elle indique une porte latérale sur la gauche qui ouvre sur un petit salon d’accueil. Elle me tend une main franche et j’enjambe la carte de police au sol.

 

- Mais qu’est-ce ? demande-t-elle en l’apercevant.

- Rien, dis-je en prenant sa main et la gardant un moment dans ma paume.

- Mais c’est une carte de Police dit-elle !

- Oui, je fais… la mienne.

- Mais… que fait-elle au sol, sur le parquet ?

- Rien, je fais… C’est la place que votre majordome lui a allouée dans cette maison.

- Mais, Victor !

- Oui, Mademoiselle, demande-t-il avec la voix intéressée de celui qui n’est pas concerné par la situation.

- Mais !... continue-t-elle en se baissant pour ramasser la brème.

 

Je la retiens par la main que je serre fermement et je lui dis doucement.

 

- Ce n’est pas à vous de la ramasser, Madame… N’est-ce- pas Victor ?

 

Puis j’attire la dame dans le petit salon et referme la porte sur nous deux.

Elle me regarde comme un extraterrestre.

 

- Je ne comprends rien à tout cela, dit-elle.

- On me fait seulement savoir, via votre majordome, que je ne suis pas le bienvenu dans cette maison… Ne vous faites aucun souci pour moi… Dites-moi plutôt comment vous vous appelez, chère gente femme.

- Sophie… Dupond puisque mon oncle le Professeur est le frère de mon père.

- Et que faites-vous avec votre oncle, je demande ?

- J’ai aussi fait les études de biologie et je travaille avec lui sur les gènes, leurs transformations ainsi que leurs mutations.

- Ce sont ces études qui s’envolent à l’étranger ? je demande.

- Non, pas toutes… Heureusement !... Seulement celles qui ont un caractère confidentiel et secret pour la « Défense ».

- La Défense militaire, fais-je ?

- Oui… Les recherches concernant la constitution de nouvelles cellules humaines à partir desquelles on peut faire repartir une chaine ADN… Mais je vous encombre avec ces détails de professionnels…

- Vous voulez dire la possibilité de reconstituer un autre corps cloné à partir d’une cellule humaine …

- En bref et très succinctement, cela pourrait être dit comme cela par des non professionnels, dit-elle sans ambages en fille directe… Mais maintenant à moi une question, Monsieur le Commissaire… On ne vous a rien expliqué du problème ?... Vous me paraissez le découvrir avec moi !

- C’est cela, ma chère Sophie, dis-je avec la même ouverture d’esprit.

- Mais alors comment vous pouvez découvrir l’origine des fuites et y mettre fin ? s’étonna-t-elle.

- OH !... pour y mettre fin ce sera facile… et pour découvrir, j’ai un don particulier.

- Ah oui, lequel ?

- Je sens lorsque l’on ment… et à force de suivre les mensonges on arrive toujours à la vérité que l’on veut cacher.

- Alors, comment vous enquêtez ?

- Très simple. Je pose des questions, je regarde les gens entre eux… et pas à pas je vais vers la vérité à travers le mensonge.

- Et vous attrapez le « méchant » rigola-t-elle.

- Non, je fais avec le sourire désarmant… Je le tue.

 

Là elle ne rigole plus à se demander si c’est du lard ou du boudin et quel genre de policier je suis.

C’est le moment choisi par un monsieur maigre et teigneux qui pousse la porte du salon avec une brutalité témoignant d’un mécontentement certain.

 

- Mais enfin… Que sont ces façons d’entrer ainsi chez les gens ?

- Mon oncle, dit calmement la jeune femme… Mon Oncle, voici monsieur le Commissaire chargé de…

- Je sais !... Victor m’a dit !....

 

Puis il se tourne vers moi et, raide comme un bâton de maréchal unijambiste, il me fait savoir que les personnes de bonne éducation, fussent-elles commissaire, ont l’habitude de prendre attache avec son majordome et prendre ses convenances avant de se présenter à son domicile.

 

- Les habitudes sont faites pour être changées, dis-je de la voix douce que vous me connaissez, celle que j’ai avant de poquer.

 

C’est encore Sophie qui sauve la mise.

 

- Mais il n’y a pas de problème, mon oncle… Nous parlions seulement de l’affaire qui amène Monsieur le Commissaire en ces lieux.

- Que lui as-tu dit ? demande-t-il immédiatement 

- Mais « rien » mon oncle, s’étonna-t-elle de la verdeur de l’interrogation.

- Au contraire, chère Dame… Vous m’avez « tout » dit et je n’ai rien de plus à faire dans cette maison, dis-je.Aussi je prends congé aussi vite que je suis venu… Monsieur le Professeur, je vous salue bien.

- Mais que vous ai-je dit ? s’étonna Sophie.

- Que vous êtes une femme qui ne ment pas, je fais…

 

Elle a du rouge qui lui monte aux joues.

 

- Alors que puis je faire pour vous aider dans votre enquête, monsieur le Commissaire ? elle demande.

- Vous promener avec moi dans vos laboratoires… Parler à tous… Vous intéresser à tout…Je serais à côté de vous et saurais ceux qui mentent.

- Cela me passionne cette recherche !.... C’est comme dans un laboratoire !... C’est mathématique !

- Mais !... et moi dans tout cela, s’insurge le professeur encore plus raidi sur sa jambe unique de maréchal.

- Vous ?... Vous n’êtes que le volé… C’est-à-dire « rien », je fais avec mon plus beau sourire.

- Mais … J’ai aussi à apporter ma contribution à cette affaire qui me concerne personnellement !

- Et que vous aimeriez bien contrôler, j’ajoute avec le même sourire.

- Quel mal à cela !... Je suis chez moi !... C’est mon travail !... C’est mon laboratoire !... C’est…

- Qu’y a-t-il Sophie ?... Vous vous raidissez, je fais en me tournant vers la jeune femme.

- Non, ce n’est rien, dit-elle.

- Faux, je fais… Vous êtes en train de mentir.

- Vous vous trompez, Monsieur le Commissaire…

- Je ne me trompe pas… Vous vous êtes raidie lorsque votre oncle a dit « c’est mon laboratoire ».

- Oui, souffla-t-elle… Cela m’a heurtée, avoua-t-elle les yeux au sol.

- Pourquoi ?

- Mais enfin, monsieur le Commissaire, pour qui vous prenez-vous à nous questionner comme si nous étions des malfaiteurs ! s’insurge le Professeur.

- Pourquoi ? je répète doucement à Sophie sans prendre garde à l’interruption de son oncle.

 

Elle relève la tête et me regarde droit dans les yeux. Les siens sont mouillés. Au fond d’eux il y a de la confiance. Je pénètre dans cette confiance et la caresse jusqu’à ce que je sente le cœur de la jeune femme palpiter doucement.

Alors elle sourit et dit doucement, comme on parlerait à un ami en lui amenant une confidence essentielle avec la confiance du cœur.

 

- Le laboratoire est à moi… Il fut crée par mon père avant sa mort et j’en suis l’héritière.

- Mais vous ne vous êtes jamais sentie chez vous, n’est-ce-pas ?

- Jamais !

- Mais enfin !!! Victor !!! cria le tonton… Sortez cet homme de chez moi ordonna le Professeur lorsque la porte fut ouverte brutalement par le gorille de service.

- C’est « aussi » chez « moi » cette maison, mon oncle, dit Sophie avec un calme et une tranquillité qui arrêta tous les autres mouvements.

 

Je continue à lui envoyer du courage dans le cœur à travers ses yeux qui ne quittent pas les miens.

 

- Victor, c’est aussi « moi »… ou ma fortune si vous préférez… qui paye « tout » dans cette maison… Compris votre salaire, Victor… Aussi ne l’oubliez plus jamais… et allez ramasser la carte de Police de Monsieur le Commissaire que vous avez laissée choir sur le parquet.

 

Le silence dans le petit salon me plaît !

 

- Ah Ah !... Petite dame Sophie, je fais… Vous montrez que vous avez du « chien » qui n’est pas celui des Pyrénées.

 

Elle ne comprend rien mais prend ma main que je lui tends.

 

- Vous avez dîné, je demande ?

- Pas encore

- Alors je vous emmène.

 

Lorsque je passe devant le Professeur en poussant sa nièce devant moi, je lui fais :

 

- Demain quatorze heures en votre bureau du labo… J’ai des questions à vous poser.

 

La porte s’ouvre devant nous deux. Le dog me tend la brème de Police. Je hausse les épaules et ne la prends pas… Les présentations sont faites… Que faire d’une carte de Poulet lorsque l’on est Assassin payant patente et tout le reste…

Alors les deux zigues restent pantois à nous regarder nous tirer par l’allée centrale.

Sophie crie en tournant la tête vers la maison.

 

- Victor, ouvrez le portail !

 

Je rigole. Elle rigole. Elle siffle devant la Jag.

 

- Mais ce n’est pas une bagnole de poulet, elle fait.

- Bien sûr ! je fais … Ne vous ai-je pas dit que j’étais un assassin ?

- Que vous « tuez», si… Mais pas que vous étiez un assassin ! « non ».

- Vous savez, chacun l’est un peu à sa manière, dis-je du bout des lèvres.

- Je crois aussi, confirma-t-elle… et je crois que j’ai été beaucoup assassinée.

- Je crois aussi, fais-je.

- Je crois en vous, fait-elle.

- Ça c’est pas bien, je fais.

- Pourquoi ? elle fait.

- Il faut seulement croire en soi, je fais.

- Mais il faut savoir « qui » on est, dit-elle.

- C’est le plus difficile à savoir, je confirme. 

- Alors comment on peut faire ?

- En prenant le problème par le commencement, je fais en roulant doucement dans les rue de Paname qui commencent à se vider. Les gens sont pressés de se mettre au chaud.

- Et quel est ce commencement ? demande-t-elle comme une parfaite scientifique qui ne perd pas le fil de sa logique.

- Comme vous, ce soir, je fais.

- Comme moi ?... Je ne comprends pas…

- Vous avez dit la « vérité ».

- Mais je dis toujours la vérité !

- Non, vous dites celle qui vous arrange… je fais.

- Ou celle qui ne perturbe pas trop les autres, continua-t-elle sur ma lancée.

 

Elle commence à comprendre et elle suit. Nous allons pouvoir travailler profond ensemble.

 

- Je comprends maintenant ce que vous dites… Ce soir j’ai dit une vérité qui dérange.

- Oui.

- Et vous m’avez invité à dîner pour me protéger de moi- même.

- Oui.

- Vous avez pensé que vous parti, j’allais avoir à passer un mauvais quart d’heure avec mon oncle.

- Oui.

- Et vous ne m’avez pas cru assez forte pour résister et ne pas revenir en arrière.

- Oui.

- J’étais alors portée par une Force en moi qui était comme un grand éclat de rire… Vous connaissez ?

- Oui.

- C’est vous, cette Force qui coulait dans mon cœur ?

- Oui.

- Mais vous avez cru que je ne pouvais pas la défendre seule ?

- Oui.

- Pourquoi ? elle demande en se tournant franchement vers moi.

- Parce que la vérité fait vivre la vérité… mais que cela demande du temps…

- C’est comme un petit enfant qu’on allaite ? Dit-elle.

- Oui.

- J’ai souvent senti cela dans mes rêves.

- Oui.

- Mais dans la vie ordinaire je suis coincée… C’est comme si je ne pouvais pas « dire » ce que pourtant je sais avoir à « dire » ou « faire ».

- C’est cela, fais-je.

- Qu’est-ce-que je ne sais pas dire ?

- Vous ne savez pas dire « non ».

- Je comprends… C’est la vérité et je le sais… Mais dans l’action je suis incapable de le dire ce « non »… Pourquoi ?

- Parce que vous êtes venue sur la Terre des Hommes pour « unir »… Pas pour séparer.

- Je ne comprends pas, dit-elle.

- Cela ne fait rien.

- Pourquoi ?

- Parce que c’est le corps qui sait dire ce « non »… Pas l’esprit.

- Alors comment dois-je faire ?

- Vous n’avez rien à faire.

- Je ne comprends pas, dit-elle.

- C’est mieux ainsi.

- Pourquoi ?

- Parce que votre cerveau récupérerait l’info et la distillerait dans sa mémoire… et ainsi vous perdrez la Force de Vie que vous pouvez recevoir en disant tout simplement « non ».

- Seulement dire « non »

- Oui.

- Et cette Force dont vous parlez va travailler toute seule.

- Oui… C’est comme construire pas à pas une autre maison dans sa maison ancienne.

- On vit sur deux plans ?

- Oui.

- J’ai souvent perçu cela dans mes rêves.

- C’est bien, je fais.

- Je sais que vous dites la vérité.

- C’est bien.

- Je suis contente d’être un peu avec vous pendant cette enquête.

- C’est bien.

 

Elle se coule dans le siège de cuir de la Jag qui sent bon.

 

- Où allons-nous manger ? demande-t-elle.

- Où vous voulez.

- Je choisis ?

- Oui.

- Merci.

 

Les roues font un petit bruit de succion sur le macadam humide. J’aime ce bruit et je prends mon temps.

Sophie pleure doucement. L’espace s’ouvre. Son cœur aussi.

 

Elle choisit une brasserie populaire dans le quartier des Halles. Elle revient sur « être là pour l’union et pas pour la séparation ».

 

- Qu’est ce que cela veut dire ? demande-t-elle après les entrées.

- Cela ne veut rien dire en soi, dis-je.

- C’est donc une référence à quelque chose ?

- Oui.

- A quoi ?

- A la structure énergétique du corps… L’esprit faisant partie du corps, je dis.

- C’est quoi, cette structure ?

- C’est votre premier outil de communication avec vous et les autres.

- Plus d’explications, demande-t-elle pensive… Vous savez, je suis scientifique !... Même si je sens en moi la vérité de ce que vous dites j’ai besoin de comprendre avec mon intelligence.

- L’intelligence est aussi très relative, je fais en souriant.

- Ah oui ? elle répond du tac au tac en sourcillant ironique… N’oubliez pas que je suis biologiste spécialiste du cerveau, mon cher Commissaire.

- Alors en tant que scientifique vous savez que tout va dépendre du point de vue où l’on se place et que l’évidence de la conclusion va s’installer et se justifier dans son espace d’évidence.

- Tout mathématicien véritable sait cela, dit-elle… Rien n’est objectif et tout est relatif… Cela je le sais… Mais que vient faire là dedans votre « structure énergétique comme outil premier de communication » ?

- C’est simple… Cela se fait au moment de votre création.

- Création ?

- Lorsque votre corps est constitué en « matière » si vous préférez.

- Ne comprends pas, dit-elle. 

- Alors prenons le problème par l’autre bout.

- Qui est ?

- La mort n’existe pas.

- Ah !

- Seule la mort physique existe… Il n’y a pas de mort énergétique.

- Ah !

- Et le corps énergétique voulant reprendre un corps physique prend un engagement de vie… une généralité de vie et d’action et de comportement. On peut appeler cela un « plan de vie »

- Ah !

- Et lorsque le corps physique se constitue, il le fait selon une structure énergétique particulière afin qu’il soit un outil convenable à cet engagement « plan de vie ».

- Et c’est cette structure du corps qui conduit les mouvements réflexes de la vie quotidienne ? si je vous suis bien.

- C’est cela… en gros.

- C’est alors qu’intervient « l’évidence » du comportement qui se repère par rapport à l’espace d’évidence de l’engagement premier du plan de vie.

- Vous pigez vite !... Félicitations !

- Vous êtes vous aussi un drôle de policier.

- Je vous ai dit que j’étais un tueur.

- Non, vous m’avez d’abord dit que vous « tuez »… ensuite que vous êtes un « assassin »… mais pas encore « un tueur ».

- Vous êtes d’une logique froide que j’aime bien.

- Merci… Mais vous êtes « tueur » de quoi ? Monsieur le Commissaire si ma question n’est pas indiscrète.

- Du mensonge, je fais sans rigoler.

- Hon Hon… ça je le crois aisément… Je le sens dans toutes les fibres de mon corps que vous êtes en train de bousculer comme un amant.

- Ah Ah, je fais.

- Hon Hon, elle fait …

 

Puis elle ajoute en me regardant droit dans les yeux.

 

- Vous me donnez l’envie d’être touchée par vous.

- Normal, je fais en toute modestie.

- Pourquoi ?

- Parce que c’est la première fois de votre vie que l’on entre vraiment en communication avec vous sans vous imposer quelque chose.

- C’est vrai !... C’est ainsi que je le ressens… comme une confiance…

 

Le plat de résistance arrive et j’attaque avec vigueur.

Les heures depuis mon départ du monastère se cumulent et je sens la fatigue gagner mon corps par petits bouts.

 

 

- Cesse, dit Heidi.

 

Tong la regarde étonné. Un long texte continue sous ses yeux. Heidi ne veut pas l’entendre maintenant ?

 

- J’ai un début de réponse à mon problème, dit-elle… Je dois rester avec lui ce soir et le laisser vivre dans mon corps.

- Quel est ce début de réponse ? demanda le long moine.

- La structure énergétique dit-elle…

- Mais le jeune Blanc ne nous en a jamais parlé !

- Non, dit-elle le front plissé sur ses souvenirs… Il n’en a jamais parlé.

- Alors, que faire ?

 

Elle resta silencieuse de longues minutes puis elle leva le front et regarda le moine en face.

 

- Demain j’irai parler au Maître.

- De la structure ?

- Oui.

- Pourquoi ?... il n’est pas ton ami.

- Il n’est pas mon ennemi, dit-elle doucement en plissant les yeux.

- Je ne te comprends pas !

- Lui aussi a une structure… Celle « d’enseigner » !

- Alors ?

- Je provoquerai sa structure et il me donnera ce que je veux de lui.

- Mais il en sera conscient et refusera.

- Oui, il en sera conscient mais ne refusera pas.

- Pourquoi ?

- Parce qu’il est curieux et aime les Hommes… Il me donnera donc ce que je lui demande… et m’observera comme un animal de laboratoire.

 

Tong la regarda longuement et dit :

 

- Que de chemin tu as fait depuis que tu es sortie de la forêt en tirant le traîneau du jeune Blanc.

 

Il y avait de l’émerveillement dans sa voix d’homme qui regarde une vraie femme dans sa recherche de liberté totale.

 

- C’est mon dernier Défi, dit-elle.

 

Puis elle ferma les yeux et s’endormit contre la paroi de bois de la chambre du jeune Blanc. C’est le long moine qui la coucha sur son lit et la prépara. Il aima à la soulever dans ses bras et sentir son cœur battre contre sa poitrine.

Il tira les couvertures jusque sous son menton et il se retira lentement.

Il l’a laissée avec un souffle paisible de celle entrée dans une Dimension autre que celle de l’homme ordinaire.

 

Il gagna sa chambre dans le bâtiment principal du monastère et eut du mal à trouver le sommeil.

 

Hiro le vit traverser le jardinet du pavillon du Jeune blanc et il ressentit une vive douleur au foie.

 

- Il y aura du combat demain, dit-il en se massant les côtes.

 

La lune dehors donnait ses feux rouges. Il y aura du grand vent demain.

 

 

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