45. L’aide inattendue

 

- J’ai besoin de votre aide, Maître.

- Je sais, dit le Roshi.

 

Par ces mots Heidi se sentit de nouveau capturée. Elle perdait la consistance de sa matière. Elle devenait fluide entre les mains du Maître ; elle perdait la Force qui la soutient… Par : « Je sais » le Maître la remettait dans son Univers à lui ; il la coupait du sien.

Elle le perçut en instantané dans son corps, mais elle ne s’y opposa pas, ne fit rien contre. Elle voulait vérifier et sentir de nouveau comment le Maître la capturait et jouait avec elle.

 

- Je sais, répéta doucement le vieil homme… et tu ne peux rien pour t’y opposer.

- A quoi ? s’entendit-elle répondre dans un réflexe qui n’était pas le sien.

- A cette perte de « toi ».

- Alors, vous savez !

- Oui, je sais.

 

Elle était venue au petit matin. La brume soulevait son voile avec la lenteur de la brume lourde car le vent avait cessé.

 

Elle avait gravi avec la lenteur de la brume les marches de bois du pavillon du Maître. Les deux pas pour traverser la véranda lui semblèrent comme un précipice à enjamber. L’envie de tourner bride et de s’enfuir s’empara de son ventre ; mais elle dit « non » avec son cœur. Alors ses jambes se fortifièrent et elles portèrent son corps contre la porte de bois. Elle frappa. Elle entendit la voix grave du Maître, calme, posée, sans interrogation, sans impatience : « Je t’attendais … Entre ! Jeune Lionne de la Montagne du Nord. »

 

Elle reçut ces mots comme un choc dans sa poitrine. Ces sons lui parvenaient à travers le bois épais de la porte mais c’est comme une présence directement en contact avec sa peau !

Mais les mots du Maître sont bons pour elle et elle le ressent. Ils lui donnent le respect de sa fougue et de sa passion.

Alors elle pousse le battant.

 

Le Maître est assis dans sa chambre sur son siège contre la paroi Nord, sa place de méditation lorsqu’il n’est pas dans le Temple à diriger les moines et les soutenir par sa présence.

C’est un honneur d’être reçu par lui dans cette position du Bouddha assis. Heidi en fut réconfortée et elle entra sans peur.

Elle prit place sur le coussin en face du Maître. Ce coussin est sur une petite estrade avec quatre marches. C’est une grande délicatesse du Maître de recevoir ainsi ses invités privés. Ils sont au même niveau que lui !

Il n’y a donc pas d’autorité dans les rapports entre les deux êtres ; seulement une communication d’un ami avec un autre ami qui vont tenter de parler le même langage et se comprendre.

Ils vont tenter d’entrer dans la même Dimension et s’entretenir dans cet espace qui porte sa propre intelligence.

 

C’est donc avec confiance et le cœur serein, sans peur qu’elle dit :

 

- J’ai besoin de votre aide, Maître.

 

Et voilà !... Il a répondu « Je sais » et tout est détruit !

 

- Mais pourquoi ?... Par tous les Kamis de la Grande Montagne !

- C’est à cause de ta structure énergétique, dit le Roshi.

 

Heidi se raidit.

 

- Mais comment savez-vous, Maître, que je suis venue vous interroger à ce sujet ?

- Parce que je suis le « Maître », répondit le vieillard de sa voix douce.

- Je ne comprends pas, avoua-t-elle.

- Comment peux-tu croire, ma fille des montagnes, que je ne sais pas tout ce qui est en ce monastère ?

- Je continue à ne pas comprendre, dit-elle.

 

Il chercha sa réponse pour qu’elle puisse être comprise de la jeune femme.

 

- Ce lieu, ce monastère, est le mien.

- Cela je le comprends, dit-elle.

- Alors tu comprends aussi que c’est mon « corps énergétique ».

- Oui, cela je peux le sentir dans mon corps.

 

Il sourit.

 

- Ta réponse est bonne, fille des montagnes… « dans ton corps ! »… Alors je te pose une question : es-tu capable de sentir ce qui se passe dans « ton corps ? »

- Oui, je suis très sensible à cela et votre fils m’a beaucoup aidée à être intime avec lui.

- Eh bien c’est la même chose avec moi… mais il s’agit de mon corps énergétique !

- Que vous sentez aussi bien que votre corps physique ? s’étonna la jeune fille.

- Encore mieux que mon corps physique, dit le Maître.

- Pourquoi ?

- Parce que mon corps énergétique a plus de sensibilité que mon corps physique… Il est aussi plus large.

- Plus large ? demanda Heidi.

- Oui, le corps énergétique est plus développé que le corps physique et il ouvre un éventail plus large dans les sensations mais aussi dans la Connaissance du fonctionnement de l’Univers.

 

Heidi laissa ses paupières descendre sur ses joues. Elle avait besoin de revenir dans le silence de son âme. Les yeux du Maître étaient sur elle. Ils scrutaient chacune des fibres de son corps. Elle le laissait faire. Elle ne pouvait pas s’y opposer. Elle ressentait en chacune de ses fibres qu’il entrait en elle de plus en plus profond.

 

Elle savait cela dès la première seconde qu’elle regarda ce vieillard dépenaillé dans la rue de son village !

Elle avait voulu le mettre hors de sa maison !

Elle avait voulu le chasser car il entrait dans son cœur !

Elle ne voulait pas d’un voleur qui lui prenait la mémoire de son frère !

 

Mais elle avait cessé de combattre contre elle-même car elle avait senti en même temps la Douceur entrer en elle et apaiser sa souffrance de non-existence.

 

Elle avait commencé à vivre avec ce vieillard ! Il l’avait sortie de son rêve morbide. Il lui avait donné une mission qu’elle a aimée passionnément : s’occuper de « son fils ». Il l’avait guidée dans la douceur de la vie avec elle-même. Il lui avait appris l’art d’entrer en intimité avec elle et de suivre son mouvement, respiration après respiration… de se découvrir selon son propre rythme ! Il ne lui avait jamais rien imposé. Il avait toujours continué à l’aimer avec la même régularité. Il l’avait laissée prendre possession du pavillon de son fils lorsqu’il disparut de l’Univers des Hommes. Il lui laisse son temps. Il ne lui demande rien, hormis d’être dans ce pavillon et d’en entretenir l’âtre ; que son fils ait chaud lorsqu’il reviendra. Il lui laisse la mission de l’attendre et ne la presse en rien. Il lui laisse l’espace de son discours aux moines qui viennent plutôt l’écouter dans le jardinet de son pavillon que de se précipiter au Temple pour les méditations dirigées par Hiro ; car le Maître est toujours souffrant et reste dans sa chambre. Elle sait que le vieillard la protège d’Hiro, comme il le fait aussi avec Tong qui complète les informations de combat données par Hiro selon les enseignements du fils du Maître, « son » Ange…

 

Cela, elle le sait !

Alors pourquoi cette guerre entre eux maintenant ?

 

- C’est une question de Dimension, dit doucement le vieillard.

 

Heidi sursauta.

Il lisait en son corps et son âme comme dans un livre ouvert !

 

- Je suis le « Maître » ici… et « rien » ne peut échapper à mon regard car « tout » se passe dans mon corps énergétique, continua-t-il doucement.

- Je commence à comprendre quelle est la place du Maître, dit-elle avec la lenteur de la brume qui se lève sans le vent qui la pousse.

 

Elle sentait une vérité la pousser. Mais c’est si lent !

 

- Laisse venir doucement, ma fille, dit le Maître.

- Je crois que je commence à comprendre votre Douleur, Maître.

- Je crois aussi, répondit-il dans la tranquillité de l’espace qui devenait de plus en plus compact autour d’eux.

- Je ne voudrais pas votre place, Maître !

- Tu ne pourrais pas la soutenir, sourit-il… Tu es encore une enfant qui cherche à découvrir ses faiblesses et les faire éclater.

- Oui, je découvre que je suis une enfant très privilégiée d’être ainsi devant vous, Maître.

- Parce que tu es la préférée de mon fils, dit-il en continuant son sourire un peu ironique.

- Que veut dire cela, s’étonna-t-elle ?

 

Le Roshi ferma les yeux et se recueillit un moment. Il demanda de l’aide à « son » fils parti de l’autre côté de l’Univers et il ne sait pas s’il reviendra. Dans le secret de son cœur, il n’a aucune certitude de son retour. Au contraire, c’est une douleur constante qui le poignarde entre les omoplates, au centre énergétique du cœur arrière.

 

Mais cette jeune femme de la montagne l’a mangé. Elle l’a dévoré ! Il est maintenant en elle ! C’est cette nourriture qui lui donne cette nouvelle intelligence.

 

« Alors, comment aider cette jeune lionne des montagnes du nord à s’accomplir ?... C’est son accomplissement qui fera revenir mon fils car elle aura alors besoin de lui pour sortir complètement de cet Univers... et d’en arrêter avec le mouvement constant de la Création comme une ritournelle sans fin ».

 

- Cela veut dire que je dois t’aider à rejoindre mon fils.

- Mais alors pourquoi cette guerre ?

- Parce que la Dimension de mon fils n’est pas celle de ce monastère.

- Mais, n’est-ce pas la même chose ?

- Non, ce n’est pas la même Dimension.

- Pourquoi ?

- C’est une question de préférence.

- Vous voulez dire « d’intensité d’Amour » ?

- Je constate que tu sais employer les mots de mon fils, sourit-il… J’aime t’entendre parler ainsi… J’ai alors la vision de « lui » devant moi et cela réchauffe le corps du vieillard gelé que je suis.

… Mais je dois ajouter qu’il n’aurait pas structuré la phrase de la même manière.

- C’est-à-dire ?

- Il aurait dit « intensité dans son choix d’amour », égrena le Maître entre ses lèvres à peine entrouvertes.

 

Heidi se recueillit. Il lui laissa son temps. Il sentait la connaissance en matière se déployer dans son corps. Elle quittait la dimension trop étroite de l’esprit.

 

- Vous voulez dire, Maître, que les choix de ce monastère ne sont pas les choix de votre fils ?

- Oui.

 

Elle continua ses mots qui poussaient dans sa gorge sans ouvrir son regard qui restait dans son corps comme le lui avait appris « son » Ange.

 

- Vous voulez aussi dire que mes mots à moi sont contrôlés par une Dimension qui n’est pas celle de « votre » fils ?

- Oui.

- Alors que je crois l’aimer !

- Oui… Mais tu l’aimes !

- Alors qu’est-ce que je fais avec « mes mots à moi »? rugit-elle devant l’effroyable découverte qui grandit dans son corps et commence à bloquer sa gorge.

- Tu amoindris « mon » fils.

- Alors je diminue sa Force en moi ?

- Oui.

- Mais pourquoi ?... Je l’aime tant !

- A cause de ta structure énergétique.

- Merde !.... Maintenant je comprends !

- Mais comprendre n’est pas suffisant.

- Il faut que mon corps suive, n’est ce pas ?

- Oui.

- Mais pourquoi votre fils ne m’a jamais parlé de cette structure limitative en moi ?

- Parce que, avec lui, ce n’est pas nécessaire.

- Je ne comprends pas.

- Il est la Force d’une autre Dimension qui ne permet pas à la structure personnelle de prendre le commandement de la vie quotidienne.

- Vous voulez dire qu’il contrôle cette structure ?

- Non, il n’a pas besoin de la contrôler… Elle n’a pas de place pour se mouvoir, tout simplement.

- Vous voulez dire que sa Force bloque la structure personnelle.

- Non, il ne la bloque pas. Ce serait alors une guerre dans le corps qui utiliserait beaucoup trop d’énergie…

- Alors ? le coupa Heidi dans son impatience.

- Il occupe simplement tout l’espace et il n’y a pas de place à autre chose pour se déployer… Telle est la Force et la Puissance de mon fils ! dit-il avec de la fierté sur son visage ridé.

 

Le temps glissa son rythme lent comme la brume lourde sans vent. Ils avaient besoin tous les deux de reprendre leur souffle qui remuait la profondeur de leur fibres et de leur mémoire.

 

- Alors il suffit de se laisser guider ?... relança Heidi.

- Pas exactement, sourit le vieillard… Cela ne serait pas « ses mots ».

- Que dirait-il ?

- Il dirait : « Il suffit de s’oublier ».

- Merde !... Je commence à comprendre !

- Je crois aussi, dit le Roshi en égrenant un petit rire engrêlé.

 

Elle reprit son souffle.

 

- Alors, cette structure énergétique que l’on a dans le corps est limitative … car elle ramène « tout » à soi et à l’évidence de son espace, dit-elle en décortiquant chacune des syllabes qui prirent leur place dans le silence compact autour d’eux.

 

Il acquiesça mais sa compréhension n’était pas assez profonde.

 

- Quand tu parles de « évidence » c’est encore l’intelligence de cette structure qui récupère ton énergie dans sa logique… Ainsi tu restes encore avec elle et elle se nourrit de ton effort à la comprendre.

- Ainsi elle se renforce toujours un peu plus !

- Oui,… et elle croit devenir très forte et très imaginative à se défendre ainsi.

 

Elle enregistra les mots qui firent leur chemin.

 

- Alors ?

- Alors ?... Regarde autrement le fonctionnement de ton corps et ton esprit.

- Comment ?

- Ne parle pas « d’évidence », mais de « sensation »… Pose le vrai problème et il se mettra en évidence par lui-même.

 

De la chaleur venait dans son corps et elle savait qu’elle était sur la bonne voie.

 

- Vous voulez dire que mon corps physique a un plaisir à se soumettre à la structure de mon corps énergétique ?

- C’est cela.

- C’est ce qui s’appelle « jouir de l’évidence dans son espace d’évidence » ?

- Oui.

 

Elle reprit son rythme lent.

 

- Ange me le répétait souvent mais je n’avais pas compris l’ampleur de cela.

- Parce que, avec lui, tu n’as pas besoin d’entrer en cette connaissance qui est très limitative si tu restes dedans en observation de toi-même et de ton fonctionnement cérébral.

 

Elle resta interrogative.

 

- Alors où est le problème ?... Et comment faire ?

- C’est là où la difficulté est, dit le Maître en grand sérieux, le corps redressé contre la paroi de bois.

- Oui ?

- C’est que sans « Lui », on n’a pas grande chance de toucher cette Dimension qui ne laisse pas d’espace de fonctionnement à sa structure personnelle.

- Je comprends, dit-elle… Tout est difficile depuis son départ.

- Mais la question est encore plus large et profonde que cela !

- Oui ?

- Même si on peut toucher cette Dimension, sans « Lui » il sera presque impossible qu’elle se déploie dans le corps et le fasse vibrer dans cette autre Dimension.

- Alors que se passera-t-il ?

- La personne qui serait capable de toucher et sentir cette Dimension qu’Il montre et porte, croira qu’elle a la connaissance et les pouvoirs de cette Dimension… alors qu’elle restera avec l’évidence des sensations de sa structure énergétique personnelle…

 

Ils eurent besoin du silence de la montagne pour laisser pénétrer les mots.

 

- Et alors ?

- Alors ?... Elle renforcera l’orgueil de sa structure énergétique et se croira très « élevée » car elle aura une possibilité de connaissance et d’action supérieures aux autres… qui seront subjugués par ses « pouvoirs ».

- Vous voulez dire que l’intelligence de cette structure énergétique personnelle prendra pour elle en nourriture l’information venant de la Dimension de votre fils et renforcera sa puissance pour aliéner encore plus cette personne ?

 

Il sourit.

 

- Oui, c’est cela… Tu comprends vite.

- Mais comment cela est possible ?... J’ai fait l’expérience avec votre fils que lorsque cette Force coule en vous, tout le corps et l’esprit en sont changés !

- Oui, avec mon fils, c’est ainsi car c’est la Force qui coule.

- Vous voulez dire que ce n’est pas le cas « lorsque l’on touche » ?

 

Il chercha un exemple pour lui faire comprendre.

 

- Oui, c’est cela… C’est comme le Shiatsu, cette méthode d’acupressure japonaise.

- Oui, je connais.

- Celui qui pratique avec ses pouces cette technique sur un autre corps, sent ce corps, comprend ses difficultés et ses élans.

- Oui, je sais cela… Je l’ai ressenti en moi car c’est une technique de soin populaire dans mon village.

 

Il acquiesce.

 

- Cette personne pourra parler à l’autre de « ses » problèmes…

- Oui, je sais cela.

- Elle aura même une connaissance de l’autre parfois supérieure à ce que l’autre connaît de lui.

- Oui, je sais cela.

- Mais elle ne sera pas « l’autre » ! assène le Maître en final et détachant les syllabes.

- Merde !... Je comprends !

 

Il secoua la tête.

 

- Oui, tu comprends… Toucher cette Dimension ne veut pas dire qu’on « est » cette Dimension.

 

Elle sursaute.

 

- Merde !... Quelle escroquerie de ceux qui « touchent ! »

- Mais ils se sentent forts de cette connaissance et font des ravages dans tous les milieux que l’on dit « spirituels ».

- Mais ils sont convaincus d’avoir raison !

- Bien sûr !.... Tout est récupéré dans le confort de l’évidence de leur structure énergétique de base !

 

Elle se reprit.

 

- Alors la boucle est fermée… et la structure de base récupère les infos de cette Dimension et les gère dans son espace perso.

- Tu comprends vite, ma fille des montagnes… Tu me fais un plaisir immense à être devant moi, ici et maintenant… et pouvoir entrer dans ces secrets de la Création…

 

Elle resta interdite.

 

- Vous voulez dire que vous êtes seul, Maître ?

- Oui, je suis seul, dit-il doucement.

- Mais Hiro ?

- Hiro ne pourra jamais entrer dans cette Intelligence que nous déployons ensemble, ici, maintenant.

- Mais vous l’aimez !

- Oui, je l’aime.

 

Elle respira dans le fond de son ventre.

 

- Je comprends maintenant la douleur que je sens souvent en votre corps lorsque je pense à vous !

- Tu es sensible, ma fille.

- Alors, que puis-je faire pour vous ?

- Réussir… mon enfant de la Montagne du Nord.

- Je réussirai !

- Je sais que tu le veux… Je sais ta passion… Je sais ton courage… Je sais ta noblesse… Je sais sur toi plus que toi tu ne sais.

- Alors, je réussirai !

 

Il sourit, un peu triste, et il dit en la regardant en face.

 

- Peut-être pas… Peut-être pas… Car cette structure énergétique que l’on porte en nous est d’une puissance et d’une subtilité difficilement contrôlables…

- Vous voulez dire que l’on peut perdre le combat ?

- Oui.

- Pourquoi ?

- Parce qu’elle soumet sous le couvert des sensations.

- Et ?

- Sans sensations tu es morte… Le corps est sensations !... Voilà un grand secret de la Création.

 

Elle resta quelques respirations seule.

 

- Vous voulez dire que l’on est manipulé par ses sensations … et que sans sensations on est mort ?

- Oui.

 

Puis il se tut… Son regard allait au delà des crêtes.

 

- Alors ?

- Alors ?... Seule une « autre » intelligence peut diriger le mouvement du corps et l’amener à vivre autrement.

 

Elle crut avoir compris et reprenant des mots de son Ange.

 

- Relativiser ses sensations ?

- Non, il n’y a pas de « relatif » !

 

Elle ne comprenait pas. Cela allait dans un sens qu’elle ne connaissait pas.

 

- Alors ?

- La sensation est un absolu. C’est une sensation !... Elle a son intelligence, sa pulsion, sa puissance, son élan à faire… Elle porte l’énergie du corps et de la Création en elle…

 

Cela elle le comprenait. Mais le sens de l’intervention du Maître ne venait pas à elle.

 

- Alors ?

- Alors ?... Il faut savoir vivre en double.

- En double ?

- Oui, tu es là et tu n’es pas là.

 

Elle se retrouvait en terrain connu et sa respiration se libéra.

 

- Ange m’a parlé de cela !

- Mais avec lui tu n’as pas perçu l’importance de cela… car sa Force te porte et tu ne peux pas voir le danger qui est autour.

 

Alors elle eut sa réponse et elle la sentit dans son corps.

 

- Je comprends maintenant !… Il ne m’a pas parlé de ma structure car si je restais avec lui je suis en sécurité…

- Oui, … et tu peux ainsi entrer dans sa Dimension sans entrer en guerre avec ta structure de base.

 

Elle prit le temps de demander :

 

- C’est ce qu’il disait par ses mots : « Je ne suis pas en guerre avec les autres, même si les autres sont en guerre avec moi » ?

- Oui, c’est cela confirma le Maître.

 

La jeune femme continua sa rêverie dans son ventre, les yeux clos sur l’existence du monde des apparences. Elle cherchait une piste à suivre, une piste en elle.

Le Roshi lui laissa tout son temps. Il porta attention à ne pas la perturber par son souffle puissant capable de soulever la terre et ses montagnes.

 

Le vent se leva, chassant les brumes. Les crêtes émergèrent dans le soleil déjà brillant. Elles semblaient de l’or sur la tête de la terre.

Les chants des oiseaux du ruisseau donnèrent leur plein. Ils se chamaillaient pour un bout de poisson !

 

Puis Heidi émergea de son silence intérieur. Elle dit :

 

- Ce qui fait la différence entre les Hommes, c’est leur structure, n’est-ce-pas ?

- Oui, dit le Maître qui tentait de la suivre pas à pas sur sa piste à elle.

- Chacun se croit un être particulier et fait la guerre aux autres ?

- Oui.

- Parce que chacun revient sur l’évidence de sa structure et considère qu’elle est la seule véritable ?

- Oui.

- Parce qu’il perçoit cela comme une évidence absolue en son corps et son esprit ?

- Oui… Absolu !... Tu touches là presque le fond du problème.

 

Elle s’étonna de la remarque du Maître.

 

- Presque ?... Pourtant je touche en moi l’indispensabilité de relativiser « tout » et de jeter « absolu » hors de moi une bonne fois pour toutes !

 

Il rit.

 

- Mais tu ne peux pas !

- Pourquoi ?

 

Il continua son rire en la regardant dans les yeux.

 

- Parce que tu as un corps.

- Et ?

- Ce corps est en relation directe avec la sensation.

- Et ?

- Il analyse et classe la sensation entre « bon et mauvais ».

 

Alors elle a compris.

 

- Et cette analyse est faite par la structure de base, n’est-ce-pas ?

- Oui, c’est cela.

- C’est aussi cela que je sens en moi, dit-elle.

 

Il lui laissa encore son temps à toucher plus profond sa connaissance inscrite dans les cellules de son corps. Puis elle dit :

 

- Je perçois aussi une autre Force en moi capable de ne pas suivre la sensation… seulement de la percevoir !

- C’est cela.

- Cette Force a la capacité d’empêcher l’esprit de la structure de poursuivre et se soumettre à la sensation ?

- Oui, c’est cela.

 

Elle reprit son temps pour dire ses mots.

 

- Cela veut dire que l’esprit du corps, l’intelligence, limitée de la structure, a la capacité de se reconnaître elle-même comme limitée…

- C’est cela.

 

Alors elle s’enhardit.

 

- Et de s’empêcher elle-même de continuer son jeu qui ne la pousse qu’à répéter les même ritournelles.

- Oui, c’est cela.

- Alors elle peut arrêter les réflexes du corps…

- Oui, c’est cela.

- Mais il est impossible d’arrêter la sensation ou on est mort !

- Tu perçois bien, dit-il.

 

La confirmation du Maître lui donnait des ailes dans son imagination.

 

- Pourtant c’est ce que l’on cherche à faire dans le « monde spirituel »… Tuer les sensations et les perceptions naturelles du corps.

- C’est exact… dit le Maître… Tu approches de la vérité … Continue.

- Alors on fabrique des « morts »… et c’est cette mort que l’on appelle spiritualité !

- Oui, c’est cela, confirme le Maître.

 

Heidi reprit son souffle. Il lui laissa encore son temps. Puis elle ouvrit les yeux et le regarda en face, sans ciller.

 

Il sut alors qu’elle avait compris et il lui sourit, un peu triste… Un sourire loin qui voudrait disparaître dans le fin fond de l’Univers et se faire oublier.

 

- C’est aussi cela que l’on fait dans ce monastère… dit-elle doucement en détachant chacun des mots qui sonnèrent comme le glas des morts dans le silence des nuits sans lune.

- Oui, dit-il.

 

Elle ne cilla pas. Son regard était celui de l’aigle qui observe du haut de la montagne ce qui se passe dans la vallée.

 

- C’est cela le combat entre « Vous » et « Lui » !

- Oui, dit-il… c’est cela.

 

Elle ferma le regard. Les yeux devinrent opaques. Puis la brillance des pupilles revint et elle dit :

 

- Mais pourquoi le combat entre « Vous » et moi ?

- Parce que tu es pleine de mon fils… et que c’est son Intelligence qui éveille celle obscurcie du corps par la structure.

- Je suis enceinte de lui, n’est-ce-pas ?… Je le sens toutes les nuits.

- Oui, parce que tu l’aimes vraiment pour Lui et pas seulement pour Toi.

 

Elle resta seule un moment et dit.

 

- Alors pourquoi je me fais piéger par ma structure ?... comme hier lors de notre rencontre.

- Parce que tu attends quelque chose de l’extérieur, des autres… et que tu analyses selon le confort de ton évidence.

 

Elle comprenait et ne comprenait pas. Alors elle demanda.

 

- Mais comment puis-je analyser ainsi si je suis pleine de Lui ?

- Parce que tu cesses de Le regarder lorsque tu portes attention à tes sensations et besoins…

 

Elle sursauta.

 

- Alors la porte est ouverte et le voleur peut entrer !

- C’est exactement cela, dit-il... Tu m’émerveilles, petite femme des montagnes du nord !

 

Elle rugit.

 

- Moi, je ne m’émerveille pas !... Je me trouve terrible à encore décortiquer mes sensations, émotions et les analyser après avoir déjà tant reçu !

 

Il sourit.

 

- C’est honnête de dire cela.

 

Cette remarque ne la satisfaisait pas.

 

- Alors, comment puis-je faire ?

 

Le vieillard resta un long moment dans son silence. Il laissa les mots vrais monter de son ventre car seuls ceux-là peuvent donner une réponse qui remue.

 

- Tu n’as que la Confiance et l’Amour en lui pour te soutenir.

- Pourquoi ?

 

Alors elle était sur la question essentielle et il laissa de nouveau les mots vrais monter.

 

- Parce que le corps n’est pas construit par la Création pour sortir de cette prison, dit-il.

 

Elle continua pour lui.

 

- Mais de produire beaucoup d’énergie pour la Création !... Maintenant je comprends ce que mon Ange disait !

 

Elle sauta sur ses pieds et, descendant les marches de la petite estrade, elle fit des pas de danse de son village. Son cœur battait la chamade ! Elle comprenait avec son corps l’inutilité de ce combat ! Elle cessait de combattre ! Elle le disait en tous les pas de sa danse qui devint rapide, souple, ondulante.

 

Le Maître regardait ses pas avec une extrême attention. Il ne découvrit aucune faille permettant à l’esprit de s’engouffrer dans cet espace.

Lui aussi son cœur sautait de joie. Il avait réussi à la préparer pour son fils !

 

- Quelle escroquerie, rugissait-elle à chaque bond… Quelle escroquerie est la vie et la Création… Bouddha n’est pas bon !... Dieu n’est pas bon !...

- Oui, dit le Maître… Mais en entrant ainsi dans la Connaissance du fonctionnement de l’Univers, tu deviens folle sur la Terre des Hommes… et tu seras atteinte par la maladie du désespoir !

- Et je vais devenir folle pour tous !... n’est-ce-pas ?

- Oui, dit-il.

 

Elle dansa encore plus vite et dans le tourbillon elle dit, elle cria, elle hurla :

 

- Mais je serai LIBRE !!!!... et je ne reviendrai pas dans cet ENFER !!!!!.... WWWWHHHHHAAAAAA !!!!!!!

 

Tong qui l’attendait sur la véranda du pavillon du Jeune Blanc entendit ce cri de louve libérée et il eut peur.

 

Le vieil homme admira sa danse sans faille. Aucune possibilité pour le cerveau d’analyser et de capturer le mouvement. L’attention complète lui disait la présence de son fils à l’intérieur d’elle. Cette Intelligence de son fils guidait les mouvements de son corps et ainsi son corps cessait d’être Bam, mais devenait la Force du Yam en action qui a besoin de la matière de Bam pour exister dans le mouvement de la Création.

 

Mais au plus profond de lui, au plus profond de son corps, bien caché derrière son sourire fin qui remontait les lèvres jusqu’aux oreilles, il y avait une souffrance colossale, une souffrance abyssale de Celui qui sait la vérité de la Création.

 

« Danse bien maintenant ma fille des Montagnes du Nord. Tu es gaie et heureuse dans ton corps car tu viens de comprendre la manipulation mentale de la Création et tu te sens libérée de ton obligation de la satisfaire dans les repères qu’elle a installés dans ta mémoire afin de te manipuler aisément.

Tu te sens libre, ma fille du Nord…

Tu te sens libre et ton mental est heureux dans cette libération.

Tu sais maintenant le chemin que tu dois tracer pour ta vie pour te libérer de ta structure. Ce sera long, mais tu perçois le chemin et cela est ton espérance. Et ton espérance est de la joie. C’est celle que tu témoignes maintenant…

 

Mais ma fille… Lorsque tu comprendras cela avec ton corps, et pas seulement avec ton cerveau et ton mental, la douleur ne sera pas que colossale ; elle sera abyssale…

Le corps souffrira de cette découverte car le corps n’est pas fait pour être libéré de cette aliénation, de cette manipulation cosmique… Il est fait pour servir de nourriture à cette gueule de l’Univers qui avale tout…

Car c’est ainsi que la Création est…

Et lorsque ton corps découvrira cela après que tu auras poussé ton esprit à l’extrémité de sa libération mentale, la douleur sera si profonde en ton corps que s’éteindra progressivement l’impulsion à vivre, à continuer à vivre… et tu auras la maladie de la désespérance !

… Le plus tard possible, j’espère !

 

J’espère pouvoir te mener doucement vers cela afin que tu puisses rejoindre « mon » fils qui est le Maître de cette Dimension permettant de quitter cette prison de la Création… et retourner à « Rien ! »

 

Mon fils, j’aimerais tant te suivre et te rencontrer de nouveau dans ce « Rien » !... Mais j’ai tant encore à faire ici !... Du moins c’est ce que je crois… et je ne suis pas certain de ne pas me mentir !

 

Alors reviens vite, Mon fils !... Reviens m’enseigner cette manière subtile de rejoindre ce « Rien »…

… Je me suis trop occupé des Hommes et maintenant je suis drogué d’eux !...

Reviens aussi pour moi, mon fils…

 

Et pendant le temps encore de ton absence, je vais m’occuper de cette petite peste des Montagnes du Nord… Elle va infecter mon monastère !... et je me réjouis d’avance de cette maladie ici…

Peut-être cela va bouger quelque chose dans cet Univers immobile qui s’avale sur lui-même.

 

Je t’attends, mon fils… Je vais conduire cette « peste » pour toi… »

 

La jeune femme ne surprit rien sur le corps et le visage du vieillard qui la regardait admiratif et elle fut heureuse de ce regard qui la soutenait.

« Tu as encore beaucoup à apprendre, ma fille ! »

 

Mais le sourire restait accroché à sa face et cela suffisait à elle.

Alors tout est bien ainsi et chacun est à sa juste place !

 

 

Rentrée dans le pavillon de « son » Ange elle reprit chacune des formules du Maître et elle dit : « je sens »… et « j’agrandis ».

 

La Force se découpla en elle et elle baisa le sol de ses lèvres mouillées…

 

Elle aima le vieillard si seul et qui cherchait à l’aimer mais ne savait pas trop comment faire… Car elle était certaine que derrière sa structure de Maître qui l’enferme encore quelque part, il voulait l’aider.

 

Aussi elle lui a laissé son espace, avec ses mots et elle l’a suivi dans le labyrinthe de sa connaissance.

 

Merci à tous les deux, dit-elle doucement… Au Maître, et au fils qui est plus que le Maître…

 

 

 

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