5. Le Traineau 

 

Ils gravissaient le sentier neigeux, à petits pas car la glace avait encore saisi la montagne.  Les cimes des pins ne bougeaient presque plus, comme en attente d'une modification de leur espace.

Elle lui a dit en les regardant :

 

- C'est drôle, c'est comme s'ils ne voulaient plus bouger. Je ne les ai jamais vus ainsi.

 

Elle avait un plissement en travers du front en disant cela et elle tourna le visage vers le petit vieux à côté d'elle.  Il avait remis son bonnet de fourrure sur son crâne presque nu et les pans de peau lui couvraient les oreilles jusqu'au cou.  Elle ne sut pas pourquoi elle se dit qu'il ressemblait à une pomme ridée après l'hiver, de celles qui gardent leur saveur sous la croûte qui a plissé et qu'on en est tout étonné de constater juteuse sous la morsure de la bouche.  Elle ne savait d'ailleurs pas pourquoi elle était là avec cette grosse corde qui lui cisaillait les épaules.  Elle se le dit avec cette sensation curieuse des arbres au dessus d'elle. 

 

Elle ne connaissait pas la forêt avec ce sentiment-là.  Son frère ne lui en avait pas parlé.  Peut être n'avait il pas eu le temps de lui dire cette sensation qui vous prenait par le front et qui descendait dans la nuque.  Elle allait plus loin que son cou qui cessait de lui faire mal.  C'était maintenant ses épaules qui s'élargissaient et la corde ne lui faisait plus mal avec la lourde luge accrochée à la barre de devant.  Il lui paraissait que le poids disparaissait et que même le bruit des skis fendant la mince pellicule de glace ne rendait plus le même son.

Son frère devait savoir cela, lui, mais il n'a pas eu le temps de lui dire près de la cheminée, le soir, lorsqu'il lui parlait doucement en se chauffant les pieds aux braises.  Il n'a pas eu le temps, c'est cela!.

 

Le vieux ne lui adressait plus un regard depuis le départ de la maison.  Il avait voulu que la nuit vienne pour s'en aller par les chemins de derrière, ceux que l'on n'employait pas en hiver. Ils longeaient le ruisseau qui s'élargissait dans la lande de joncs, avec ses eaux stagnantes et la glace peu épaisse qui venait sur elles.  C'étaient des lieux ignorés des hommes en hiver.  Les vieux disaient que les Dieux mauvais gardaient ces terres dans lesquelles les hommes et les bêtes s'enlisaient jusqu'aux genoux, et même plus parfois.  Il y avait des nuits où s'élevait le cri d'une bête surprise par les terres qui se dérobaient sous elle.  Les vieux faisaient alors rapidement un signe sur leur front et ils se raclaient la gorge.  Le crachat allait dans les braises, juste entre leurs pieds qui s'étaient à peine écartés.

 

- Encore un esprit malin qui s'est laissé prendre par les brumes et les eaux mouvantes de la Terre!. 

- Un de moins!.  C'est bien pour nous les vivants.

- C'est bien et juste, disait la plus vieille car c'était son lot de dire "le bien et le mal". 

 

On l'écoutait à peine, mais si elle ne parlait pas, les autres dressaient le cou et se tournaient vers elle.

 

- Qu'as-tu, la Mère?.

 

Ils n'osaient pas en demander plus.  On n'interrogeait jamais directement "la Mère" lorsque ces cris d'agonie traversaient la nuit et recouvraient le toit de leur maison.  Elle savait.

 

- Ce n'est rien.... Dormez en paix mes fils... Ce n'est rien qu'un esprit malin qui meurt étranglé par sa propre folie.  Celui là n'a plus de voix tellement il n'en peut plus de sortir de l'étau qui lui tient les jambes!. Dormez.

 

Mais elle restait à tendre l'oreille par dessus le toit de la maison, à travers les lourds volets de bois qui fermaient les fenêtres.  Elle restait parfois à écouter ainsi de longues heures, sur sa chaise de paille.  On percevait sa tension à sa manière de sortir le cou plissé de la lourde pelisse qui la ratatinait au point qu'il semblait parfois qu'elle sortait directement de la terre, comme une excroissance qui se gardait encore en vie pour enseigner "les enfants".

 

Les autres continuaient à parler.  Ils le faisaient à voix plus basses, comme s'ils ne voulaient pas déranger ce que la vieille voyait avec ses yeux qui se cachaient derrière les os du front.  C'est ainsi qu'elle disait :

 

- Ca se passe derrière mon front.  C'est comme si il y avait une vue par là, quelque chose d'autre que celle de mes yeux qui regardent tous les jours.

- C'est comme un regard pas ordinaire, il avait ri, le jeunot de la nièce, celui qui est un peu bête et qui a la bouche toute tordue au point qu'il bave constamment.

 

" La Mère" avait secoué la tête sans le regarder, puis elle avait dit:

 

- Oui, c'est comme un regard pas ordinaire...

 

Les autres qui avaient déjà ouvert la bouche pour rembarrer le garçon n'ont pas sorti les mots de leur gorge.  On les avait tout juste entendus monter, près à toucher la chair et le rire du simple d'esprit qui triturait le bout de la pelisse de la Vieille.

Ils ont refermé leurs lèvres.

La Mère a dit :

 

- La Mort ne viendra pas encore cette fois.

 

Ils ont baissé le front et le fils de la nièce a ri.  Son cri grelottant et aigu couvrit celui du vent qui tournait dessus le toit de chaume.  Les loirs qui couraient habituellement dans l'épaisseur du chaume ne bougeaient plus.

Ils ont continué à parler, comme si de rien n'était, car c'était ainsi qu'il fallait faire.

C'est par là que le vieux a voulu qu'ils quittent le village.

 

"La Mère", la Vieille, elle ne l'a plus entendue dire depuis bien longtemps.  La guerre est passée par la vallée et les morts ont rempli les maisons au point que les vivants n'avaient plus de place à eux près des cheminées qui restaient encore allumées.

Elle se souvient, ainsi, par brides qui remontent de la mémoire et qui l'envahirent au point que le temps perd la compacité qui enveloppe l'esprit dans la gangue de sa durée.  Elle se demande encore ce qui lui a fait suivre ce vieux dans les landes de brumes et de glaces alors que tous les poils de ses jambes se hérissaient à chaque succion des terres vicieuses.  Elle ne sait pas non plus ce qui lui a fait préparer le traîneau dans l'après midi, en cachette dans la grange car il lui a dit que "les autres ne devaient pas savoir".  Elle a compris ce qu’étaient « les autres », à ce moment, lorsqu'il a pris sa tête entre ses mains et qu'il l'a posée sur son torse.  A ce moment, elle savait.  Plus maintenant !  C'était comme une légèreté qui était venue et qui était partie tout de suite, la laissant de nouveau avec sa vie de femme qui ne savait pas quoi faire de son corps dans lequel elle avait parfois l'impression que son âme errait sur des parois lisses.  Ces moments-là étaient les plus affreux!.  C'est peut-être pour ça qu'elle a obéi, car ce vieux avait fait cesser un moment cette fêlure.

 

Pourtant, en haletant sous le poids de la luge en gros bois dur, la corde rêche lui mordant dans la chair des épaules, elle sait que ce n'est pas cela, pas seulement cela.

Il y avait du bonheur dans son corps tandis qu'elle préparait la luge dans la remise, la porte bien close sur les pas "des autres" de la ruelle.  Elle n'a pas pu cacher la lueur qui dansait dans ses yeux en revenant dans la salle par la porte ouvrant sur la cour de derrière.  Le vieux a vu ce bonheur qui habitait son corps de femme pleine et il a souri.  Il lui a tendu la main, sans bouger du tabouret calé dans le coin de l'âtre qui rougeoyait ses braises.  Elle est venue vers lui et les trois pas qu'elle a faits vers lui ont laissé de l'étonnement dans le front, au point qu'elle les ressent encore dans son ventre maintenant, sous la morsure du vent glacial qui descend de la crête.

 

Elle s'est arrêtée devant la main car elle sentait que son corps ne devait pas aller plus loin que les doigts tout contre son ventre.  Le regard du vieillard était dans le sien et doucement il ouvrit les lèvres et elle entendit les sons venir vers elle comme au ralenti.

 

- L'homme ne sait plus que le don de soi est la porte du bonheur... Toi, tu commences à le redécouvrir et c'est bien.

 

Elle ne savait pas ce qu'il voulait dire, mais cela lui faisait du bien.  C'était une chaleur dans le ventre qui rayonnait plus haut, près de ses seins lourds.

 

- Ainsi le poison du doute quitte le corps et le corps peut œuvrer dans la douceur de vivre, a-t-il dit.

 

Il a descendu sa main.  Le mouvement sembla si lent que le temps cessa un moment et elle comprit ce qu'il venait de dire.  Ses genoux plièrent car il n'y avait pas moyen de faire autrement et elle n'eut pas honte d'être ainsi, à genoux sur le sol dur de la terre tassée par les ancêtres.

 

Lorsqu'il lui a dit de mettre son bonnet et sa pelisse, elle sut que c'était l'heure.

La nuit était dehors, une nuit sans lune cachée par les lourds ballots noirs qui remplissaient l'espace au-dessus d'eux.

Le vieux resta longtemps à regarder le ciel, appuyé contre le mur de pierre de la maison, bien longtemps après qu'elle fut prête, la corde autour de ses reins et la luge remplie de couvertures comme il lui avait dit de le faire.

 

- Il est l'heure, le rappela-t-elle à l'ordre.

- Il est toujours l'heure, dit-il en baissant la tête vers elle.

 

Les yeux de ce vieillard-là brillaient curieusement.  C'est comme s'il voyait dans la nuit.  Il décolla son dos de la pierre et fit le premier pas vers la barrière du fond de l'enclos.

 

- Ce n'est pas par là, souffla-t-elle.

- Si, c'est le chemin pour aller chercher mon fils.

 

Il lui avait dit que son fils était très malade dans la montagne et qu'il avait besoin d'une luge pour le porter chez lui, de l'autre côté des crêtes des montagnes du Nord.

Elle ne sait pas pourquoi elle le crut.  Elle ne sait pas pourquoi elle le suivit dans ce chemin.  Elle ne savait plus rien de la vie, tout à coup.

Alors elle se laissait porter par la volonté de ce vieux-là qui parlait si doucement et la regardait toujours jusqu'au plus profond de ses yeux.

Son âme se reposait alors dans le vase de son ventre et le cœur lui en montait à la gorge avec ses larmes coincées derrière ses paupières.  Mais curieusement, ces larmes-là avaient le goût du sel de la terre, de cette terre qu'elle devinait parfois heureuse dans la chaleur des nuits, lorsque les bruits de dehors ne passaient plus les volets.

Elle tira le chariot avec vigueur pour le décoller de la neige.

 

Il mettait un pas l'un devant l'autre, comme il se doit d'être fait dans les terrains incertains.  Ses bottes s'enfonçaient dans la tourbe fangeuse et il sentait l'eau en dessous qui aurait voulu prendre la place de la terre.

Il surveillait du coin de l'œil la jeune fille qui peinait sous le poids du chariot.  Il lui avait laissé ce poids car il fallait qu'elle peine ainsi.  La boule sombre qui envahissait sa tête ne devait plus rayonner dans ses fibres de vie et il y avait veillé lorsqu'il avait mis ses mains sur son front.  L'effort était nécessaire à cette jeune fille et il le lui donnait en cadeau de sa bonté infinie.  Aussi, il lui avait dit de prendre la luge la plus lourde, celle que son frère avait faite en bois massif pour s'occuper les soirées d'hiver.

 

Elle aussi, elle mettait un pas devant l'autre.  Pourtant, il lui manquait de savoir où la conduisait sa route de la vie.  Elle avançait tel un âne courageux et gentil.  Elle avançait ainsi et il lui soufflait le rythme de sa vie.  Elle le ressentait.  Elle portait la tête plus haute sur les épaules et le cou semblait grandir.  Grandir!.  Elle sera avec lui deux jours : c'est ce qu'il a décidé.  Il a encore deux jours pour la faire grandir.  Il a deux jours pour lui apprendre à prier.

Pour l'instant, elle doit épuiser son corps qui en a trop gardé depuis des années.  Il a gardé la mémoire des hommes.  C'est trop.  Son destin n'est pas d'ouvrir ce livre.  Son corps n'en peut plus!.  Alors il l'épuise.

 

- Celui qui m'attend en haut doit savoir, lui!.

- Que dis-tu, Grand Père?, souffla la jeune fille.

 

Il avait parlé tout haut.  Les sons avaient passé ses lèvres!.  Par tous les Kamis, que sa préoccupation devait être grande pour ainsi se laisser aller!

 

- Rien, ce n'est rien, ma fille.... Ce n'est pas trop lourd?.

- J'ai l'habitude, tu sais Grand Père.

 

Le vieillard lui sourit et elle se sentit revigorée sous ces yeux-là qui semblaient toujours l'encourager.

" Oui, Lui en haut doit savoir pourquoi le corps épuisé par la charge de la mémoire doit s'épuiser encore plus pour redevenir un récipient à l’âme.  Il Sait, c'est certain!".

Toute la journée il a senti la respiration de cet homme-là qu'il a ramené à la vie des Hommes cette nuit.  Il a su qu'il devait prendre maintenant son temps et ne rien bousculer.  Le destin l'a mis sur la route de cette jeune fille.  Alors il a insufflé de la force en cette femme car sûrement elle est peut-être autre chose qu'une femme de labeur.  Il a donc fracturé le cercle de fer de l'esprit.  Maintenant, elle commence à respirer dans son ventre.

 

- C'est bien ainsi, souffla-t'il... C'est bien.

- Que dis-tu donc, Grand Père?.  Tu marmonnes tout seul maintenant!.

 

Le vieillard se mordit les lèvres.  Il venait encore de sortir de lui-même et cela pouvait être grave.

" Par tous les Dieux et Démons!, suis-je donc si préoccupé de cet homme sous sa roche?."

 

- Encore un effort, on arrive presque, dit-il.

- La luge passe à peine dans la sente, répondit-elle.

 

Il rit avec un son aigu qui vibra entre les cimes et elle en fut étonnée.  Cela lui fit redécouvrir le silence impressionnant de la forêt qu'elle avait oublié dans l'effort de la montée.

 

- Il faut toujours agrandir le chemin, dit-il.  Tu apprendras, ma fille que la sente est toujours trop étroite.

 

Elle haussa les épaules et il se tut sur les mots nouveaux qui se trouvaient au bord de ses lèvres.

"Elle n'est pas encore prête à entendre".

Il fit passer son regard devant lui et chercha ses points de repères.  Il savait maintenant l'Homme tout près aux vibrations dans son ventre.  Entre eux deux, se serait maintenant le lien suprême et il constatait qu'il en était inquiet.  Ce qu'il avait pu voir de cet homme dans la grisaille du petit jour était terrifiant!.

 

- Comment les Dieux ont pu m'envoyer ça!.

- Que dis-tu encore, Grand Père?.

- Rien... C'est par là que je l'ai laissé... Attends-moi là.  Je l'attacherai avec la corde et tu tireras.

- Tu ne veux vraiment pas que j'aille avec toi?.   La descente est raide.   Dis, t'es certain qu'il n'est pas blessé avec une chute pareille?.  La pente est sacrément raide et toutes ces roches qui sortent de la neige...

- Non... Je t'ai déjà dit qu'il avait la maladie et qu'il ne fallait pas le toucher.

- Oui, la lèpre... Tu m'as dit.   Mais mon frère m'a dit ...

- Laisse ton frère tranquille et fais ce que je te dis!.

 

La jeune fille haussa les épaules et s'assit sur le bord de la luge.  Elle fouilla sous les couvertures et tendit au vieillard le rouleau de cordage étroitement serré.  Puis elle fit un autre paquet de deux couvertures fines que le vieux mit sur son épaule.

 

- Tu veux vraiment pas que je descende avec toi?.

 

Il secoua la tête et lui sourit.  Elle vint sur son regard et il la saisit alors au fond de ses orbites.  La bouche de la jeune fille se ferma et du sang se retira de ses lèvres.

 

- Bien, souffla-t-elle... Je reste ici.

 

Une langueur venait de la prendre.  Une fatigue soudaine.  Elle eut envie de s'allonger sur les couvertures.

 

- Repose-toi, dit-il.  Tu as fait un effort et tout à l'heure il y en aura un autre encore plus grand.

 

Elle s'appuya dans le fond de la luge.  Son regard suivait machinalement le dos du vieux.  Il n'y avait plus de bruit dans la forêt.

 

" La lèpre!... Pardi."

Il a du inventer cette histoire.  La réalité est bien plus effrayante. Un blanc !  Il va falloir qu'il enroule le corps de l'homme dans les couvertures.  Rien ne doit dépasser à la vue des autres, ni le visage, ni les mains.

" Rien ne doit être vu de ce monstre!.. Par tous les Kamis, c'est ce monstre-là que les Dieux lui envoient comme successeur!."

Il en frissonne en se laissant glisser vers la pierre plate qui abrite le corps de l'homme.

Il sait maintenant que le danger sera constant, un danger autrement plus grand que tous ceux qu'il a côtoyés dans sa vie de Maître de la famille SHIN.

Il sait qu'il se glisse maintenant vers un destin unique dans l'Histoire des Hommes et cela le fait frémir car le danger ne sera pas seulement "les autres", mais surtout cet homme-là... Ce monstre!. 

Son odeur est forte et désagréable.  Tout l'espace sous la pierre semble imprégné de cette acidité aigre.

Il respire maintenant et il se glisse tout contre lui.

Alors la réponse des Dieux lui arrive et les larmes lui viennent aux yeux.  C'est une douceur qui monte dans ses jambes et rayonne dans son ventre.  L'Amour est maintenant dans son cœur.  Sous ses paupières la lumière est aussi là.

Les Dieux viennent de parler !

C'est bien ce monstre-là que les Hommes ont cherché à tuer et que lui doit sauver de sa folie car ce sera le nouvel Instructeur.

" Le Nouveau Maître de SHIN!..."

Maintenant il en est certain et sait que sa vie vient d’être irrémédiablement liée à ce monstre qui va devenir son fils.

 

 

***************