51. Rien n’est définitif.

 

- Lis… Merci, dit Heidi.

 

 

LIVRE Secret de la Famille SHIN…

Le Tourbillon… Suite 7

 

- Ça va vite, dit Yoko au petit déj…

 

Elle est frétillante. Mais je veux des infos vraies qui touchent les gens en direct. Aussi j’interroge.

 

- Qu’as-tu demandé aux journalistes ?

- Rien de particulier… De faire simplement leur métier et de relater ce qu’ils ont vu et entendu, répond-elle.

- Donc pas de bouclage de ce côté ?

 

Elle égrène un petit rire sain qui fait plaisir à entendre.

 

- Sur aucun côté… Tout libre !... Je sais combien tu aimes la Vérité Libre… Le Roshi disait un jour de toi que tu es « un fou de la Vérité »

- Oui, la Vie c’est un Monastère, pour moi, dis-je.

 

Elle a les yeux pétillants.

 

-Tu peux préciser mieux ?

- Un monastère est portes et fenêtres ouvertes… Il n’y a pas de secrets… Chacun peut voir et entendre… Et chacun en tire les conséquences qu’il veut et progresse à sa manière dans la recherche de soi-même et sa Libération.

- C’est ce qui te fait si dangereux, murmure-t-elle… Jamais rien de caché !... Personne en sécurité !... Avec toi on ne peut pas s’appuyer sur du solide.

- C’est cela !... Pas de sécurité… Ainsi il est impossible de se reposer sur sa mémoire…

- Et l’on doit garder toujours cette Présence devant soi comme lanterne, continua-t-elle.

-Tu es trop faible !... Pas une lanterne !... Un phare !... Car la vie va vite et lorsque les nuages s’accumulent il faut savoir garder le cap…

 

Yoko se laisse aller sur son fauteuil. Elle relaxe son corps heureux de cette nuit au côté du jeune homme. Ils n’ont rien fait d’extraordinaire. Ils sont restés l’un à côté de l’autre… et puis les lois de l’Univers ont fait le reste pour transférer les énergies.

 

- Alors, que racontent les journaux du matin, demande Bret.

- Je ne sais pas… L’opération fut trop tard pour faire partie des infos de ce matin… Nous aurons les nouvelles par le journal du soir… Mais il y a la radio et la télé et c’est là que cela flashe sérieux, dit-elle.

- En gros, tu peux résumer ?

 

Elle se recueille et se lance.

 

- Trois axes :

 

1. Ahmed et les « mœurs »… Travail rapide. Ils sont déjà en train de démonter tout le réseau et joli coup de filet… Pas grand chose sur les « clients »… Le copain de Sophie était un caïd des « femmes »… Plusieurs maisons de dressage déjà sur la liste… Ils ont trouvé un paquet de renseignements à son domicile et son coffre fort. Il gardait tout… comme s’il se savait intouchable et avait une grosse sécurité derrière !

Bien sûr, un juge d’instruction… Mais déjà des tentatives de l’Elysée de proposer la pédale douce pour « Intérêt National »

 

2. Ahmed et les « Stup »… Cela est intéressant !... Les « mœurs » ont expliqué au Juge d’Instruction qu’ils connaissaient beaucoup sur le bonhomme mais ils avaient les mains liées par les « Stup »… Tu parles que la Juge, car c’est une femme, est monté direct au créneau… Alors les « Stup » tentent de se tirer d’affaire en disant que ce n’était pas une véritable protection, mais une attente d’un prolongement d’enquête sur lui car on supposait qu’il n’était pas seulement un informateur, mais aussi un chef de réseau… Alors ils attendaient des preuves plus sérieuses pour le coffrer…

Mais c’est là où les choses se corsent, car dans son coffre fort « les Mœurs » ont trouvé le listing de plusieurs réseaux dirigés par le monsieur et une liste des fournisseurs de fonds… Et c’est là où ça devient intéressant pour nous, car l’un d’eux est le Prof Dupond… qui a donc de la monnaie placée dans le circuit !

 

3. Alors on en arrive à Dupond et les « Finances »… Pas bon pour lui !

Ces nouvelles infos sur son insertion dans les réseaux de drogue, ajoutées à la vérification des experts : tous les tableaux sont faux, sans exception… Plus les relevés des comptes cachés… Il est déjà dans le bureau du Juge d’instruction chargé de suivre cette enquête…

 

Rien sur Sophie… Pas encore, mais il est trop tôt.

 

Le jeune homme laissa ses sens vagabonder. Il ne cherchait rien de particulier. Il laissait venir.

Tout ce qu’il vient d’entendre ne l’intéresse pas. Ils vont tous faire leur travail et se tirer un peu dans les pattes. Cela va remplir les journaux et occuper le populo.

Mais pour lui, pas d’intérêt…

 

Ce qu’il sent, c’est Ahmed comme une « clef »… Aussi il le retire du jeu.

Il ressent Sophie comme une autre « clef ». Il la retire donc aussi du jeu d’échec.

 

Avec ces deux pièces maîtresses hors circuit, il faudra bien que ceux qui tirent les ficelles derrière se lèvent et se montrent… Lorsque les petits soldats font défaut, il faut que les généraux montent au créneau.

 

Même le Prof Dupond, c’est une façade !... Ce n’est pas lui le génie de la famille… C’était son frère… Juste un administrateur !

Et « on » s’est servi de lui… Pourquoi ? Voilà une question intéressante.

 

- Nous allons nous promener à la campagne, aujourd’hui, fait le jeune homme… La pluie a cessé.

- Mais ton enquête ! s’étonne Yoko.

- Je n’ai pas d’enquête à mener… Je ne suis pas flic mais assassin… Et pour l’instant je ne sens pas mon adversaire…Alors je fais relax.

-Tu attends qu’il pointe le bout de son nez, n’est-ce-pas ?

- Exact… Tu sais, le processus est le même partout et pour tout… Il faut débusquer le véritable manieur des marionnettes… Comme pour soi !... Comme pour sa souffrance… Il faut placer les flèches au bon endroit… et attendre la réaction de la cible.

 

Elle rit, toujours heureuse de l’entendre dire car ses mots ont une puissance qui va au fond des entrailles et remue. Elle ne sait pas pourquoi… Peut-être est ce la Puissance des Hommes Vrais… des Maîtres.

 

- Tu veux dire que la vie est un roman policier ?

- Tout à fait !... et lorsqu’on s’en aperçoit et on le comprend, on cesse de lire les livres des autres et on ouvre le Livre de Sa Vie… Et on tente d’aller profond dedans pour débusquer l’assassin… dit-il.

- Tu aimes cette manière de regarder sa vie… ça se sent à ton enthousiasme, dit-elle.

 

Il leva les yeux au ciel.

 

- Il n’y a pas d’autre manière de vivre, pour moi… Rien d’autre n’a d’intérêt que cette connaissance profonde de ce que l’on est… Ce qui aboutit à la connaissance intime de l’Univers car on est seulement un morceau de lui et tout de lui est en nous…

- Alors il y a possibilité de se Libérer ? dit-elle.

 

Il sourit en baissant les yeux sur elle. Elle était belle avec son pantalon noir sur ses fesses de petite chèvre de montagne et le corsage rouge très class.

 

- Cela est encore un mot… Se libérer de « quoi »… Es-tu certaine qu’il y a une prison… Ou cette prison est celle que nous fabriquons nous-mêmes avec nos envies, nos rêves, nos sentiments, nos sensations… aidé en cela par notre structure énergétique de base.

- Je vois, dit-elle.

 

Il accentua son sourire.

 

- Non, tu ne vois pas… Ou alors tu ne poserais pas cette question.

- Alors ?

 

Il réfléchit et prit un moment de silence.

 

- Alors ?... Il y a maintenant Sophie… et avec elle je vais continuer mon plaisir à découvrir.

- Ne comprends pas…

 

Il accentua son sourire intérieur qui plissait ses yeux enfoncés dans ses orbites profondes.

 

- A travers elle je vais toucher une structure de base de l’humain, une structure très répandue… Et je vais tenter un double challenge.

- C’est-à-dire ? demande-t-elle vraiment interrogatrice.

 

Il entra en lui et mit sa respiration dans son ventre.

 

- D’abord, mettre à mal le greffage pervers que l’oncle a fait sur sa structure pour diriger ses circuits émotionnels.

 

Elle comprenait ce premier pas et elle l’aida à parfaire sa pensée.

 

- Tellement fort que même son intelligence qu’elle a pourtant très développée n’est pas capable de contrôler ?

 

Il rit.

 

- Erreur pour toi… La force de l’intelligence n’a aucune action lorsque l’émotionnel est en mouvement…

- Mais pourquoi ?

- Parce que le cerveau est coupé de ses repères lorsque la vague de l’émotionnel est là… lorsqu’il s’agit bien sûr d’une vague de fond.

 

Elle resta interdite un moment et sa respiration se fit plus lente sous le corsage. Il touchait là une interrogation importante pour elle.

 

- On ne peut pas contrôler ?

- Non…

 

Alors elle eut besoin encore d’un peu de temps. Il se confirmait que la question était aussi une préoccupation personnelle.

 

- Mais pourquoi ?

- Parce que ce cerveau analytique est alimenté par une autre Intelligence, que j’appelle parfois la Présence ou la Force… Elle est issue d’une autre Dimension que celle de l’humain ordinaire. C’est un autre type de vibration de l’énergie… Certains l’appellent parfois « Intelligence de Dieu »

- Et alors ?

 

Il la regarda. Son attention devenait profonde et le souffle avait peine à entrer dans ses côtes.

 

- Alors ?... Mais l’homme ordinaire n’est intéressé que par les conséquences de l’action de cette Force sur le cerveau que l’on pourrait aussi appeler l’intelligence raisonnée ou analytique.

- Et alors ?

 

Sa respiration manque. Elle perçoit la pointe du problème venir dans son cœur.

 

- Lorsque l’attaque émotionnelle est forte, ce cerveau analytique est coupé de ses bases… et on entre dans une déconnante complète… Que l’on ne comprend même pas lorsque la vague est passée.

- C’est pour cela que tu dis « on ne peut pas » ?

- Oui.

- Alors on est foutu !

- Non.

- Je ne te comprends plus !

 

Il reprit le temps que son temps à elle puisse lui redonner du souffle.

 

- C’est une question d’intensité de son choix d’amour, dit-il.

- Tu peux expliquer ?

- Qu’est-ce-qu’on aime le plus ?... Cette Intelligence d’une autre Dimension qui fournit les accus à l’intelligence raisonnée… Ou c’est l’intelligence raisonnée qu’on valorise car on aime ses performances et les effets qu’elle est capable de produire dans le développement apparent de l’humanité.

 

Elle remue la tête et témoigne ainsi de sa compréhension qui démarre dans une nouvelle direction.

 

- Tu veux dire que si on aime le plus cette intelligence raisonnée, on n’est pas connecté en direct à l’autre intelligence qui ne fonctionne qu’en rayonnement ?

- Exact… Tout à fait cela !

 

Alors, enhardie, elle continue :

 

- Et que lorsque la vague de fond émotionnelle arrive, on n’est plus rien car cette intelligence raisonnée disjoncte.

 

Il coupa son rythme car elle allait trop vite.

 

- Oui et non… Tu as raison sur le principe de fonctionnement mais tu fais erreur lorsque tu dis que « on est rien »… Si, on est « l’émotion » qui a l’intelligence du flux énergétique dont elle fait partie… C’est alors ce flux qui commande toutes les actions et les réflexes… Certain disent « Tomber dans la main du Diable ».

 

Alors elle reprit le fil qui est le sien.

 

- Mais si je te suis bien, on a une possibilité de sortir d’affaire si on est connecté en direct à cette Intelligence « de Dieu », pour employer ton vocabulaire… Car moi je suis Bouddhiste…

- Le nom importe peu et de toute manière est une déformation de la Vérité, dit-il.

 

Alors lui vint sur les lèvres la question cruciale.

 

- Mais comment être connecté en direct ?

- C’est difficile… C’est être comme un amoureux qui cherche partout son amoureuse. Il ne la voit pas, mais il sait qu’elle est là ! Alors il cherche à découvrir en quoi elle est cachée et il regarde chaque événement comme une possibilité d’être « elle »… Alors par cette extrême attention, il met en activité dans son corps « des outils » très particuliers qui ont cette possibilité de se connecter à cette Intelligence si subtile qui n’est pas une matière. Ainsi il la trouve par cette passion qui ne faillit jamais...

 

Elle remua de nouveau la tête comme la vache qui mange deux fois.

 

- Et il la garde à jamais ?

 

Ah !... Elle touche le bord de la vérité… mais il est difficile d’entrer dans ce territoire sans devenir fou.

 

- Erreur et encore rêve de petit fille… Ce sont ces outils développés à l’intérieur de notre corps qui font le « branchement » entre notre conscience et cette Force… Cessons d’être attentif, chercheur et passionné… et la déconnexion est là…

Cette Intelligence n’est plus alors capable de changer le mouvement de la matière que nous sommes et la faire vibrer selon son harmonie… Il ne reste alors que la mémoire comme support… comme hélas la quasi totalité des Maîtres Spirituels dans ce Monde qui ont « peut-être » eu une touche de cette Intelligence, mais ils l’ont capturée dans leur mémoire. Ils peuvent en parler aux autres !... Mais ils ne sont plus cette Intelligence en vibration.

 

Elle revint en elle et suivit son mouvement.

 

- C’est cela pour toi « le monastère de la vie », n’est-ce- pas ?

- C’est cela… Tout ouvert, ne jamais rien garder… Ainsi l’attention est toujours dans le mouvement en face de toi et pas dans ta mémoire… « Détente et regarder droit » comme me disait un jour un vieil asiat qui m’a drôlement secoué… dit-il.

 

Yoko garda le silence. Le jeune homme restait dans sa Dimension, souriant, et le mutisme de la jeune femme lui convenait bien.

 

Mais son cerveau à elle demandait encore plus. Alors elle reprit la parole raisonnée.

 

- Mais l’autre « challenge » dont tu parlais, c’est quoi ?

 

Il revint dans sa dimension à elle et il lui donna ce qu’elle demandait.

 

- Mettre à jour le virus installé par l’oncle, c’est facile. Nous ouvrirons ses « mémoires » par activation des « Portes du Ciel » de son corps.

Mais que Sophie attaque franchement ce virus lorsqu’elle le connaîtra, c’est plus difficile … car elle a pris des habitudes qui ont constitué des repères dont peut-être elle ne voudra plus se séparer car ils seraient devenus une « sécurité émotionnelle»… Comme un genre de référence de stabilité… Même si cela conduit à la destruction, cela ne change rien à l’affaire. Le besoin de sécurité est tel que l’on préfère la sécurité de la mort que l’insécurité de la vie…

- Cela c’est le premier challenge dont tu parlais… Et le second ?

- Il s’emboite avec le premier… Le problème de Sophie sera de savoir abandonner les références de « sécurité » émotionnelles fournies par le virus de l’oncle… Mais comme elle a une structure énergétique de base qui a une relation très importante avec la sécurité et la reconnaissance des autres, qui est la sécurité suprême en énergie fondamentale, il n’est pas du tout certain qu’elle se tire d’affaire.

- Alors ?

- Alors ?... Je dois trouver le moyen de perturber la stabilité de sa structure de base afin que « du nouveau » naisse… Un gros travail !... Et là je ne sais pas encore comment je vais faire… Cela dépendra de ses réactions et de ses possibilités à supporter les écarts à la certitude émotionnelle.

 

Yoko enregistra. Elle comprenait cela. Mais il restait une interrogation sur les motivations du futur Maître de la Famille…

 

- Mais pourquoi tu vas faire tout ce travail pour elle ?... Ce n’est pas dans ta mission.

- Pour mon plaisir, je fais.

- Je ne comprends pas…

- Chaque action sur « le particulier » a une réaction sur le fonctionnement de l’Univers… Tu ne te rappelles pas une sentence de ton pays, dans le Monde Zen : « Lorsque un papillon bat de l’aile à Tokyo, il y a un raz de marée à New York »

- C’est cela ton plaisir… Modifier l’Univers ! dit Yoko, les larmes dans les yeux.

- C’est tout simplement un combat… Il y a des flux énergétiques qui fonctionnent toujours en aliénation des hommes… Je cherche toujours à renforcer et développer encore plus les flux énergétiques qui aident l’homme à se libérer de toutes les aliénations inventées par lui-même…

- Telle est ta vie, n’est-ce-pas?

- Telle est ma vie et ma Passion, je dis.

 

Elle garde le silence sur ces mots. Puis elle demande, comme une confirmation.

 

- C’est pour cela que tu es « dans notre Famille », n’est-ce- pas ?

- Bien vu !... Elle me donne de l’ouvrage pour ma passion… J’assassine le mensonge.

- Alors tu aimes les hommes, dit-elle.

- C’est ma faiblesse.

 

 

- Tu vois qu’on ne peut pas le lâcher d’une respiration !... On le croit en vacances… et il part tout de suite en voyage dans une autre Dimension ! dit Heidi en se redressant.

- Mais ce ne sont juste que des commentaires complémentaires sur ce que nous savons déjà, dit le long moine.

- Non !... Il montre l’essentiel !... Cela est ce que tout le monde oublie… et en particulier dans ce monastère !

- Je ne te suis pas… Je ne trouve rien d’exceptionnel dans cette discussion entre Yoko et cet Ange Bret.

 

- D’abord, ce n’est pas une discussion, s’insurge la jeune femme… Il la fait entrer progressivement dans le mouvement d’une Intelligence afin qu’elle s’en imprègne et puisse le suivre dans ce voyage… Car il a besoin d’elle et alors il prend soin d’elle.

- Mais pourquoi a-t-il besoin d’elle ? … Il est assez grand pour se débrouiller tout seul et il nous le montre à chaque détour du chemin.

- Non !... Cette « Intelligence » a besoin d’elle… Car c’est une intelligence, ce n’est pas une matière… et c’est ce qu’il nous dit à chaque détour du chemin, si j’emploie tes mots imparfaits… car il n’y a pas de chemin… Il y a seulement une respiration de chaque instant et toujours renouvelée et neuve. Il n’y a pas de chemin tracé et souviens-toi, cela fut toujours un leitmotiv dans la bouche de mon Ange d’ici… Te souviens-tu ?... Je continue chaque jour à entendre sa voix qui martelait les mots :

« Il n’y a pas de chemin. Il n’y a pas de passé. Il n’y a pas de futur. Tout se détruit derrière ses talons. Rien n’est construit devant soi… Il y a juste une respiration qui découvre son action à chaque souffle… » Te souviens-tu ?

- Oui, je me souviens… Mais je trouve que tu fais un amalgame très osé entre ces deux Ange… Le Bret n’a pas la Dimension d’Ange d’ici… C’est plus populaire, conclut-il en cherchant ses mots dans le souvenir de son répertoire de mots, avec la lenteur qui parfois fait de lui un moine sur lequel la jeune femme voudrait casser son bâton.

- Ah oui !... Une petite Dimension ! si je te suis bien… Mais c’est l’essentiel qu’il nous assène sur le coin de l’oreille sans nous prévenir !... Cet Ange-là, c’est une action en permanence !... Il n’arrête jamais ses coups; c’est un combattant perpétuel !...

- Je ne te suis pas… Quel enseignement essentiel il nous distille dans ces quelques réflexions avec la jeune Japonaise ?

 

Heidi le regarde comme c’est maintenant une longue habitude… comme un enfant attardé qui ne se modifie pas, qui n’est pas perfectible, qui se maintient toujours sous le même éclairage et qui continue d’avoir le même phare pour observer et voir les événements.

Tong est toujours touché par ce regard et il préfère vider son regard sur la crête des montagnes car il sait qu’elle a raison, même s’il ne comprend pas pourquoi il reste toujours sur les mêmes points d’appuis.

 

-Oh !... Il nous dit des mots simples !... Si simples qu’ils passent à côté de l’entendement ordinaire de la conscience raisonnée… Il nous dit tout simplement que c’est perdre son temps d’attendre l’arrivée de la Force du Ciel en soi, car cette Force est toujours là et que ce sont seulement nos outils pour communiquer avec elle qui ne sont pas prêts… Quelque chose de très simple et complètement anodin, n’est-ce-pas mon ami ? dit-elle ironique.

 

Mais elle avait le cœur au raz des lèvres et les larmes n’étaient pas loin de passer se yeux. Aussi elle préféra les entrer au fond de ses orbites et de tirer dessus la couverture de ses paupières.

 

- Je suis tes mots et mon cœur sent une vérité là-dedans, mais mon cerveau ne suit pas et je ne comprends pas, dit le long moine.

- Je sais bien que tu ne comprends pas et tu ne peux pas comprendre, mon ami, dit-elle triste.

- Mais pourquoi je ne peux pas comprendre ?

- Parce que tu cherches avec des outils du cerveau ce qui est une expression du cœur… Les deux ne peuvent pas communiquer.

- Pourquoi ?... Je ne comprends pas.

- Car ils ne sont pas le même regard.

- Je continue à être perdu dans ce que tu dis.

 

Elle ouvrit les yeux et le regarda. Il vit de la brume dedans.

 

- Alors, s’il faut continuer ce jeu stérile des mots, je dirais simplement que le cerveau est connecté à la mémoire pour « comprendre » et en sortir une conclusion qui sera le départ de l’action… et que le cœur est « une saisie » de l’instant et l’action découle naturellement de cette « constatation » qui n’a aucune référence comme support… dit-elle…

….. Et en final, je dirais, car cela fait plaisir à mon cœur que j’ai aimé que tu dises « je sens »… Alors peut-être un jour tu mettras fin à ce réflexe de toujours chercher à « comprendre ».

- Je comprends ce que tu dis… Mais je ne saisis toujours pas en quoi ces paroles de ce Bret sont si importantes car tout cela nous le savons déjà.

 

Elle sourit tristement devant ses mots.

 

- Non, nous ne le savons pas… Pas avec notre cœur et notre corps… Nous le savons avec notre intelligence, notre mémoire accumulée…

Tu peux faire référence à ce qui nous fut dit par mon Ange d’ici… Tu peux te souvenir, tu peux dire de nouveaux ses mots, et même organiser de nouveau ses phrases selon ton rythme à toi, ce qui fera croire aux autres que tu es un grand Maître… et qui te le fera croire à toi aussi !... Mais dans tout cela il n’y a pas « l’instant qui comprend » et alors tout n’est qu’une répétition du passé et jamais rien n’est neuf … Jamais !

- Je commence à saisir… dit-il… Mais où est l’essentiel dont tu parles dans tout cela !

 

La jeune femme ferma de nouveau les paupières et cacha dessous son désarroi… Elle tournait autour de pot, comme une danse avec les mots, pour qu’il découvre par lui même la réalité des mots de cet Ange si loin et de l’aide colossale qu’il est en train de constituer pour la Japonaise… Elle aimerait être là, à Paris… Etre cette Yoko et sentir la coulée de cette Force en elle et suivre à chaque respiration la montée de cette sève qui remue le plus profond des entrailles et qui donne la vie.

 

- Oh !... Il dit tout simplement que c’est une perte de temps de chercher à l’extérieur de soi… Que tout est en soi… et que le seul travail réel et grand est de mettre en place ces outils qu’on a en soi pour retrouver cette connexion avec cette Intelligence… qui alors se servira du corps dont elle a besoin pour agir sur la Terre des Hommes car ce corps est matière… Tout simplement !

- Je ne vois pas en quoi cela est exceptionnel, dit-il… Ce genre de message, nous l’avons entendu si souvent !

- Oh !... rien de nouveau ?... Alors j’enfonce le clou plus profondément !... Il nous dit que seule la « Passion » est capable de mettre en activité ces décodeurs que nous avons dans notre corps.

- Ça, je le comprends…

 

La colère monta dans sa voix.

 

- Non, tu ne le comprends pas !... Car il dit aussi que c’est une forme d’attention à une « chose bien précise » qui réveille ces décodeurs… Pas seulement avoir une « passion » !... On peut avoir une passion pour beaucoup de choses… Mais ces passions-là ne mettront pas en activité ces outils… Il faut la Passion à découvrir « cette Force », comprends-tu cela, moine sans cœur et hypertrophié de la cervelle !

- Oui, je le comprends, répond-il.

 

Sa colère s’enfla et la voix monta et fit peur au moine.

 

- Non, tu ne le comprends pas !... Car il dit que cette recherche se fait dans tous les instants et les événements de la vie ordinaire, entends-tu ?

- Oui, j’entends cela, dit-il, interrogé par la vigueur de la parole de la jeune femme qui s’enflammait de plus en plus.

 

Elle insista et il eut peur.

 

- Non, tu n’entends pas !... Ou tu ne dirais pas ainsi !... Il dit que pour chaque instant et événement, il ne regarde que la possibilité de toucher, rencontrer cette Force qui est son amoureuse, saisis-tu cela ?

- Oui, je le comprends.

- Non, tu ne le comprends pas… Ou, du moins seulement avec ta tête et pas avec ton cœur ! soupira-t-elle.

- Je ne te suis plus !

 

Heidi se recueillit un moment et les oiseaux entrèrent dans le silence des mots. Elle voulait fermer cette discussion stérile. Elle voulait fermer son cœur à la souffrance qui entrait en elle lorsque son ami témoignait de la fermeture de son cœur. Il faudra qu’elle demande au Maître quelle structure énergétique a Tong, car elle ne trouve pas une porte d’entrée dans son mur du cerveau qui prend toujours le pouvoir en réflexe.

C’est cette pensée qui lui donna les derniers mots à porter sur la table de ce repas de mots.

 

- Si tu avais un jour la moindre faille dans ta conscience pour percevoir la réalité de l’enseignement de cet Ange si loin, tu cesserais instantanément de sauter sur l’analyse lorsque l’évènement est là.

- Mais alors comment je vivrais, comment je ferais ?

- Tu fermerais seulement la porte à cette analyse… Tu dirais « je n’en veux pas » lorsqu’elle cherchera à prendre possession de ton cerveau… Tu accepteras de ne pas comprendre.

- Et alors, que se passera-t-il ?... Je serai seulement un imbécile ignorant qui regarde les vents et les nuages et se perd dedans !

- Non, tu ne seras pas cela, rit-elle de la véhémence de son ami.

- Et pourquoi donc ?

- Parce que le vide n’existe pas… Te souviens-tu des enseignements de mon Ange d’ici, rit-elle.

- Et alors ?

- Et alors, cette Force de vie qui est dans l’événement entrera en toi et elle transformera ton corps à le pousser dans l’action de « son » mouvement… Ainsi tu deviens un nouvel homme.

- Mais pourquoi je ne peux pas le faire, alors que c’est si facile selon toi ?

- Pour ta sécurité, dit-elle triste.

- Ne comprends pas?

- Ta mémoire dans laquelle puise ton cerveau raisonné est ta sécurité… Souviens-toi des enseignements de mon Ange d’ici… Il disait toujours : « La pensée n’est jamais neuve car elle est le décodeur de la mémoire accumulée… C’est donc toujours de « l’ancien » réchauffé ! »

- Oui, je me souviens de cela… mais je ne comprends pas les liens que tu fais.

- C’est pourtant clair, soupire-t-elle… Tu as peur d’un futur qui ne soit pas construit par toi !... Voilà où est le problème !

- Ça, je le devine pendant mes nuits sans sommeil, avoua-t-il… Mais comment faire ?

- Suivre les mouvements de cet Ange si loin, dit-elle.

- Pourquoi ?

- Ne t’ai-je pas déjà dit qu’il travaille pour « nous » !... Que « nous » sommes dans cette histoire…

- Oui, tu m’as dit cela … Mais je ne saisis pas les liens d’action.

- Il fera l’action sur Sophie… Il fera le travail de modification de la structure sur Sophie… et le fruit sera inscrit dans l’Univers des Hommes et « nous » pourrons le manger et nous nourrir avec lui, elle fait doucement car ces mots sont dans le secret de son coeur et elle a peine à les mettre sur la table alors que le vent de l’inattention coule encore des lèvres de son ami.

- Alors, nous profiterons de son action, dit-il.

- Tu es toujours trop pressé et tu sautes déjà aux conclusions, gronde-t-elle.

- Alors ?

- Alors ?... Il faut d’abord que le mouvement se déroule… Et nous devons donc les aider !

- Comme nous avons fait dans l’histoire sur « l’Enfant » avec la femme qui mourait.

- Oui.

- Mais pourquoi tu dis « les »… C’est cet Ange qu’il faut aider !

- Non, c’est « elle » en premier, cette Sophie…

- Pourquoi ?

- Pourquoi ?... Mais parce que si elle ne réussit pas, c’est un « échec » qui sera inscrit dans l’Univers des Hommes… et la Force à humilier sa Dignité grandira encore plus !... Te souviens-tu de ce que nous disait mon Ange d’ici ?... « Il y a toujours un destinataire ».

- Oui, je crois que je commence à comprendre.

- Avec ta tête… Avec ta tête, dit Heidi… Car tu ne comprends toujours pas qu’Il a besoin d’elle.

- Non, cela je ne le saisis pas.

 

Heidi laissa de nouveau les oiseaux prendre possession du silence.

 

- Tu ne saisis pas que cette Intelligence n’est pas « matière » et qu’elle a besoin des Hommes pour s’accomplir sur la Terre des Hommes… C’est sa fragilité, c’est sa faiblesse… elle a besoin des corps pour agir…

- Oui, je comprends cela.

- Avec ta tête, mon ami… avec ta tête… Car alors tu saurais pourquoi cet Ange si loin a terminé avec ces mots : « C’est ma faiblesse »…

 

Les oiseaux occupèrent de nouveau l’espace. Les larmes glissèrent sur les joues de la jeune femme ; elle entrouvrit les lèvres et leur sel entra dans sa bouche.

Elle était adossée à la paroi de bois, lasse, lasse.

Tong ne comprenait pas cette douleur, ces larmes. Il respecta le silence et ne le partagea pas avec les oiseaux avec ses mots sans consistance.

 

Puis sans relever le rideau de ses paupières, des sons sortirent de sa gorge et il les reçut par ses lèvres entrouvertes.

Elle parlait pour elle, pour vider son cerveau de la souffrance qui aurait voulu rester là.

 

« Je suis certaine qu’il fut tué à cause de cette « faiblesse »…

… Je suis certaine que le dernier Livre Secret le concernant qui a titre « Celle qui l’a tué » a un sous-titre qui dit : « Jusqu’où l’Amour peut transformer un Etre ? »

 

 

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