60. Le Temps des Comptes

 

Hiro et les trois vieux moines portaient la tristesse dans leurs poumons qui sifflaient dans le vent froid des crêtes.

 

Le Maître les soutenait de ses yeux de bonté. Il ne leur parlait pas. Ses flammes disaient « C’est bien !

 

Son souffle portait des sons qui ne sortaient pas de sa gorge mais ils entendaient « Nous avons été Dignes ».

 

Ses pas disaient sa détermination sur la terre des hommes et résonnaient alors dans leurs jambes fatiguées « Toujours droit et debout ! ».

 

Ses silences poussaient la montagne à rugir « Mourir debout et content ! »

 

Et la glace des crêtes disait son déchirement lorsque la Création est blessée et que Bam ne veut pas s’accoupler avec Yam.

 

Cela les portait à s’asseoir avec les autres moines dans le Temple principal et d’unir leurs respirations.

 

C’est un jeune moine qui leur redonna confiance. Il dit, en les regardant : « Que vous êtes beaux !.... Vous rayonnez le Bouddha ! »

Et le jeune mit les genoux au sol devant eux et frappa trois fois son front sur le sol glacé.

La Terre résonna dans leurs os et le frisson de la vie qui revient leur fit chaud sous les vêtements lourds de l’hiver.

 

Les autres moines regardaient. Ils étaient dans le réfectoire et les bols fumants étaient sur les tables. Debout, ils s’inclinèrent. Ils confirmaient.

 

Alors les quatre vieux reprirent leur sourire et les moines sentirent une chape de plomb quitter leurs épaules, car ces vieux-là étaient les piliers de ce lieu de silence intérieur.

Lorsqu’ils n’allaient pas bien, l’harmonie était rompue!

 

Ainsi tout est lié !... Et c’est le cœur du jeune moine, à peine quinze ans, qui le leur disait.

Les autres, les plus vieux, étaient dans les habits de la bienséance. Ils avaient perdu la spontanéité.

 

Hiro s’approcha du jeune et il mit sa main sur sa tête.

Il dit : « C’est bien ! »

Le moine ne savait pas pourquoi, mais de la chaleur coulait dans ses os et son crâne rasé fourmillait de vie ; il avait envie de se gratter le cuir chevelu !

 

Le Maître de Combat dit, et il le regarda dans la profondeur de ses yeux :

 

-Il faut savoir réveiller Dieu et les morts !

 

Ils comprirent en leur cœur et Hiro leur montra les bols de soupe fumante :

 

-Prenez aussi cette nourriture... Et ne la gâchez pas à attendre… Il y a dedans peut-être plus d’amour du Bouddha que dans vos méditations lorsque vous dormez.

 

Ils prirent leur place et seul le bruit de leur succion emplissait l’espace qui fut plein de bonté.

 

 

Heidi avait la souffrance dans les poumons et la toux accompagnait ses journées.

Assise devant le Maître, elle dit simplement, comme un soupir d’enfant qui ne sait plus ce qui est vrai, ce qui est faux :

 

-Nous avons perdu, dit Heidi.

-Non… C’est la Force à sauver l’Homme qui a perdu son combat, dit le Maître, appuyé à la paroi de bois de sa chambre.

 

Il paraissait plus vieux à la jeune femme. Il soutint son regard et il lui sourit :

 

-Ton regard est celui d’une vieille qui a perdu… Alors tu ne vois que le vieux en moi, dit-il en accentuant son sourire.

 

Heidi ferma ses yeux à ce regard-là. Elle ne voulait pas que sa vue puisse être conditionnée ainsi par ses émotions. Car elle était pleine d’émotions et la nuit fut terrible !

 

-Ainsi tu peux comprendre encore mieux dans ton cœur le Combat de mon fils et de l’Univers, dit-il.

 

Son sourire étira les lèvres vers les oreilles. Il a l’air d’un Bouddha, ainsi, se disait-elle en le regardant émerveillée. Elle ne cesse pas d’être surprise par ce petit vieux qui a une ressource de vigueur qui ne se laisse pas tuer.

 

-Un combat ?

-Oui, ma fille… N’a- tu pas encore compris que c’est un combat permanent dans cet univers des Hommes ?

 

Elle avait compris cela… Mais son cœur ne voulait pas accepter ce fait… Alors elle cherchait.

 

-Mais il existe bien un lieu, un espace sans guerre !

 

Le Roshi étira plus ses lèvres qui rejoignirent ses oreilles. Il voyait son effort à masquer les évidences.

Il ne dit rien, il ne lui dit rien !...

Ces mots grossirent dans son cœur mais ne passèrent pas les lèvres : « Que la structure est puissante à s’opposer à ce qui n’est pas elle !»

 

-Non… Pas dans cet Univers… Plus maintenant, dit le vieillard en tristesse.

-C’est donc toujours la guerre ?

-Oui… Plus ou moins apparente, parce que plus ou moins violente, mais c’est toujours la guerre en Bam et Yam, qui sont les deux Forces qui constituent cet Univers des Hommes.

 

Le silence certifia. Les oiseaux attendaient. Ils ne pouvaient pas rompre ce Silence car il ne leur appartenait pas.

Il fallait un homme et sa puissance pour changer ce silence en mots.

C’est Heidi qui entra dans la nouvelle dimension des mots compris par le cerveau.

 

-C’est depuis que l’Homme s’est séparé du Yam, n’est-ce-pas, demanda-t-elle en confirmation ?

-Non, dit le Maître… Il n’y a jamais eu séparation du Yam…

 

Les mots du Maître ouvraient encore un autre espace !

Il était le Maître !

C’est le rôle du Maître d’ouvrir.

 

Heidi perdait pied, pas à pas.

Le Maître, dans son rôle de Maître, ne lui permettait pas de s’évader lorsque qu’il s’agit de la Nature du Bouddha. Le respect doit être intégral.

 

-Je ne comprends plus… C’est bien le Yam qui porte l’Intelligence de la Création ? demanda Heidi.

-Oui… C’est lui, confirme le Maître…

-Mais ?

-Mais ce n’est pas de lui que les Hommes se sont séparés… Et c’est pour cela qu’ils peuvent continuer à transmettre au Yam une fausse promesse de rejoindre un jour Dieu.

-Alors ?

-Alors ?... C’est du Bam Majeur qu’ils se sont séparés… Pas du Yam, car ils ne peuvent pas toucher le Yam qui n’a pas de matière… Seul Bam est matière et ils sont Bam du fait tout simplement qu’ils ont un corps…

 

Le Roshi fronçait les sourcils de préoccupation.

 

-Je croyais que tu avais compris tout cela, continua-t-il les yeux mi-clos, perdus sur les crêtes glacées.

-Oui, je l’avais compris, dit Heidi, mais c’est comme si parfois mon cerveau avait besoin de revenir chercher des confirmations.

 

Il examinait le cœur de la jeune femme à travers ses yeux dans lesquels il entrait.

« Son cœur se bloque !... Il me faut trouver des mots qui vont dan son cerveau et la rassurent »

 

-Ton cerveau est Bam de maintenant, donc un outil séparé du Bam Originel… Et il cherche à récupérer des informations pour lui, toujours et toujours et toujours… Il se croit alors grand et fort…Et c’est ainsi que l’on perd sa vie à l’inutile et qu’un jour les Envoyés de la Mort te tapent sur l’épaule et te disent : « C’est ton heure ! »

… Et tu diras alors : « Mais je viens juste de commencer à comprendre quelque chose ! »

… Et ils te répondront : « Cela fait soixante quinze ans que tu es ici. »

… Et alors dans l’horreur de cette compréhension, tu sauras comment ton cerveau Bam actuel t’a fait tourner en rond, à chercher toujours des confirmations sur confirmations… Car il est relié seulement à la mémoire et la fonction de la mémoire est d’archiver.

 

Les montagnes donnèrent leur lumière car le soleil frappait la glace. La lumière créa du temps pour la jeune fille malheureuse dans ses poumons car la tristesse la heurtait.

 

-Mon Ange d’ici disait que c’est la mémoire qui a créé l’archiviste pour organiser et trier les infos…

 

Le Roshi gloussa dans un petit rire malin.

 

-Ah !… Alors il a dû te dire aussi que sans mémoire, il n’y a pas d’archiviste, répondit le Maître, les yeux toujours dans les crêtes qui prenaient leur couleur du jour avec le soleil qui pointait derrière.

 

Heidi laissa le rire engrêlé perler ses sons dans le silence de la faille d’eau qui s’appelle un torrent et qui ne donnait plus ses sons car la glace les bloquait.

 

-Oui… Il insistait beaucoup sur cela, dit-elle… Il disait que l’archiviste est une construction énergétique artificielle, et qu’il est mort si nous ne cherchons pas à retenir.

 

Le vieux tout ridé accentua son sourire ironique.

 

-Mais pour cela, il faut ne plus fonctionner avec le cerveau analytique Bam qui ne peut pas faire autrement que de retenir et classer les informations… Il a dû te dire cela, poussa le Maître un peu plus loin dans la logique de l’Univers.

 

Heidi ressentait l’ironie du Maître.

 

-Oui… Il m’a dit cela… confirma-t-elle… Et j’ai compris alors dans mon corps qu’il faut utiliser une autre Intelligence et abandonner celle issue du Bam actuel… Je l’ai senti dans mon corps !

 

« Tiens !... elle a senti dans son corps ! »… Ces mots ne passèrent pas la gorge du vieillard content d’entendre ceux de la jeune femme.

Sa provocation fonctionnait !... Le cœur se réveillait !... Mais il fallait encore continuer avec le cerveau car elle n’était pas encore prête de l’abandonner.

 

-Parce que tu étais avec lui et il rayonnait sur toi… Alors, cette autre Intelligence fut active… et c’est de cette Intelligence que tu pouvais comprendre cela… Pas du cerveau analytique ! dit-il.

-Oui… Cela je le sais aussi, dit-elle triste… Car après son départ, que c’est difficile d’être avec cette Intelligence !

 

Il éclata de rire… Elle fronça les sourcils d’interrogation. Alors il reprit les sons par la gorge et les lèvres.

 

-Non, ce n’est pas difficile, dit-il… C’est toi qui crées artificiellement le combat à l’intérieur de toi.

 

Elle chercha. Son cœur lui disait la vérité de ces mots-là… mais sa raison ne suivait pas, comme engourdie

 

-Comment ? demanda-t-elle.

 

Il feignit l’étonnement … Il faisait le Maître !... Il faisait le singe !

 

-Si tu n’es pas dans l’intelligence raisonnée et analytique, tu es automatiquement dans l’Intelligence Intuitive car elle prend la place que ton cerveau lui donne… Le cerveau n’est qu’un outil technique et il fonctionnera avec la Force qui est la plus puissante dans ton corps, dit le Maître dans une longue respiration qui semblait n’avoir pas de fin… Je croyais que tu savais cela dans ton corps ?

 

Elle savait cela. Elle eut honte d’elle. Mais une force la poussait à aller plus loin encore dans les mots de la gorge et il ne comprenait pas pourquoi.

 

-Mais pourquoi en même temps c’est si difficile ?

 

Maintenant il se moquait d’elle si ouvertement, avec ses yeux au ciel et la respiration sifflante, qu’elle entendit ses mots comme des sifflements de serpents furieux.

 

-Tu me déçois, ma fille, dit le Roshi en ramenant les yeux sur elle… Qu’as-tu compris de tout le combat de mon fils d’avant ?

-Qu’il fut bloqué par le désir de sécurité de Sophie, dit- elle… et même celui de Yoko…

 

« Tiens, son cerveau fonctionne tout de même !... »

 

-Alors ?... Pourquoi poses-tu cette question idiote ? dit-il en feignant la colère… Tout le monde est semblable !... Pourquoi crois-tu que mon fils s’occupe de ces deux femmes ? Pour leurs poils pubiens ?... Tu me déçois… Tu fus à côté de nous tout ce temps et tu n’as pas compris que la transformation du corps énergétique d’un seul être sur la Terre, est une transformation du corps énergétique de l’Humanité… Car rien n’est séparé… Car la séparation entre intérieur et extérieur n’existe pas !... Tu sais cela !...

 

Il reprit son souffle et il donna de la force dans son ventre.

Puis il mit de nouveau ses yeux sur elle et il dit :

 

-J’ai bien observé les enseignements que mon fils d’ici t’a donnés. J’ai vu qu’il t’a appris la technique du « Corps de Jouissance »… Mais quant tu es dans ce corps, c’est clair que ce qui est à l’intérieur est aussi ce qui est à l’extérieur !...

 

Il la fixa avec plus d’intensité et elle eut du mal à soutenir ces flammes.

 

-Alors, tu sais que la guerre contre l’autre est la guerre contre soi… que chacun se trouve donc concerné par chacun… que la beauté de l’un influe sur tous les autres… que la mauvaise action de l’un concerne tous les autres… Alors pourquoi ces détours dans ta pensée ?

 

Elle baissa le front et se recueillit. Le Maître lui laissa son temps et elle dit enfin :

 

-Parce que je suis triste et perdue après cet échec, dit-elle… Et c’est comme si mon cœur voulait parler et encore parler pour faire cesser cette douleur en lui… et la diluer dans des mots.

 

Seul le silence était une réponse à une telle souffrance.

 

-Cesse donc de penser et de vouloir comprendre. Il n’y a rien à comprendre !... Mon fils d’avant montre à chaque respiration que ce que tu crois évident, est encore une apparence trompeuse car autre chose est encore derrière… et cet autre chose peut être en totale contradiction avec la première vision… que la continuité n’existe pas !.... Il te le montre à chaque détour de ses respirations… Alors cesse de tourner en rond ou je vais me fâcher vraiment !

 

Les oiseaux ouvraient leur gorge pour dire entre eux la réalité de la vie qui coule.

Ils donnèrent du temps à la jeune femme qui avait perdu courage.

 

-Pourquoi c’est la Force à sauver l’Homme qui a perdu, demanda-t-elle… Pourquoi ce n’est pas « nous » ?

 

Il sourit avec la finesse qui le caractérisait lorsqu’un sujet passionnant se montrait devant lui.

 

-Parce que « nous » n’existons pas par nous-mêmes, dit le vieillard, une grande ride entre les yeux, ce qui témoignait de son attention extrême à donner la réponse juste.

 

Cette réponse choqua la jeune femme et son front se rida aussi.

 

-Mais nous sommes « nous » à nous découvrir d’avantage de jour en jour !... N’est-ce-pas la destination d’un lieu comme celui-ci, réagit Heidi.

-Non… Cela est encore une vérité relative pour communiquer dans la Dimension du Bam… Il faut bien utiliser des mots qui peuvent être compris par le cerveau limité, dit-il.

-Alors ce lieu n’a pas comme destination d’entrer en profondeur de nous-même et de trouver notre âme… le Bouddha en nous ?

 

Le Roshi sourit car seul le sourire peut être une réponse au vrai Bouddha.

 

-Non… car nous n’existons pas !... Nous ne sommes qu’un condensé du Corps de l’Humanité… Un petit condensé mais qui contient tout, confirma-t-il.

 

Elle suffoqua et l’air ne voulut plus sortir de ses poumons.

 

-Mais notre corps va toujours en évolution et transformation sous l’impulsion de tous nos exercices spirituels quotidiens ?

 

Il accentua son sourire qui devint une souffrance.

 

-Non, cela est encore un mensonge, dit le vieillard… Il n’y a aucune transformation du corps et de l’esprit qui s’y trouve attaché à travers ces exercices.

-Alors je ne comprends plus rien, s’exclame-t-elle !

 

Le Rohi laissa les crêtes gelées prendre le silence de la terre ; le froid rude et vif de ce petit matin donnait peu de place aux oiseaux de montrer leur présence ; ce froid immobilisait tout.

 

Le vieillard va devoir aller pas à pas dans la froidure du cerveau de la jeune fille assise en face de lui. Elle est à la limite de ses compréhensions analytiques. Les efforts produits ces jours derniers pour changer le cours des événements anciens et leur échec, pesaient lourd sur elle et elle était comme les crêtes gelées et l’oiseau à l’intérieur d’elle n’avait pas beaucoup de voix.

 

-Au départ de la vie, lors de sa création dans cette réincarnation, l’homme prend un corps, dit-il.

-Oui, fait-elle… Cela je le sais.

-Ce corps est un condensé du corps énergétique de l’humanité « de ce moment »… ajouta le Roshi… Cela tu ne le sais pas vraiment…

 

Ces mots la heurtèrent et son cerveau vrilla.

 

-Vous voulez dire que les corps des humains sont issus de la matière et de la vibration du corps énergétique collectif de l’humanité, fait-elle ahurie !

-Oui… C’est cela, confirma-t-il.

 

Elle retint quelques respirations puis souffla enfin des mots qui sortaient de son cerveau éclaté.

 

-Mais comment il se fait que les humains sont si différents, même dans leur corps ?

-Dans leur corps, ils ne sont pas très différents… Il y a la différence de l’espace dans lequel ils furent conçus par rapport à l’espace collectif général, dit-il.

 

Ces nouveaux sons augmentaient encore son désarroi. La terre quittait ses pieds et la peur commença à entrer en elle.

-Je ne suis pas !

 

Le vieillard fixa la pointe de ses pupilles sur la pointe de ses pupilles à elle. Elle était en désarroi et il devait la ramener à la surface… autrement le cerveau malade va tenter de tout récupérer pour se fabriquer une autre évidence qui sera le support suivant à sa logique.

 

-Il y a l’espace collectif général de l’humanité, c’est l’espace général… Puis dans cet espace, il y a des sous-espaces sous les influences karmiques, c’est-à-dire des lois de cause à effets… Alors chaque espace a « ses » particularités telle que la race, le continent, le passé, le Pays… Et c’est la condensation de cet espace-là, qui est un sous-espace du corps énergétique de l’ humanité, qui se condense et constitue le corps physique du nouvel être lors de la conception…

 

Puis il fit un aparté :

 

-Avec une coloration supplémentaire, s’il s’agit d’une conception entre étrangers très lointain au pays de conception.

 

Le cerveau de la jeune femme chevaucha cet écart car cela lui faisait gagner du temps à ne pas rencontrer le corps de l’essentiel des explications du Maître.

 

-Ce qui fait que ces nouveaux êtres issus des étrangers ont toujours l’impression d’être coupés en deux et de n’être jamais chez soi ? demanda-t-elle.

 

Le Maître sourit. Il lui laissait son temps car le temps est nécessaire au cerveau ordinaire pour trier les informations et les organiser dans une logique qui est la sienne.

 

-Oui… Je vais vite dans les explications car nous pourrions examiner les nombreux cas de figure en fonction des volontés des parents à procréer et aussi à vivre dans des pays très éloignés de celui de leur propre conception, dit le vieillard…

 

Elle reprit le souffle qui ne voulait pas entrer. Alors il continua :

 

-Je te disais que ce corps ne nous appartient pas en tant que « nous » et est une condensation du corps de l’humanité de l’espace particulier de conception.

 

De nouveau le temps fut son ami à elle. Il lui laissa cet ami dont elle avait besoin maintenant.

Puis elle dit :

 

-Mais l’esprit ?

-Il ne vous appartient pas non plus car il est une condensation d’un autre espace au-delà du Bam, lorsque le corps énergétique était dans l’espace intermédiaire après la mort physique.

-Vous voulez dire que lui aussi il est conditionné et nous n’avons pas « d’individualité » ?

-Notre individualité existe, mais elle n’est pas issue de ces deux espaces qui ont constitué les deux moteurs de l’être : le corps et l’esprit…

 

Les oiseaux reprirent leurs chants car l’espace était de nouveau pour eux.

Le Maître reprit le souffle du Vide et continua :

 

-Pour l’esprit, nous pouvons aborder cela plus tard. Pour comprendre, il te faudrait savoir ce qu’est la mort et ce qui se passe lorsque le corps énergétique est dans l’espace intermédiaire… Alors ne perdons pas de vue ta question première : la modification du corps… Restons avec cela… Largement suffisant en matière de compréhension, dit-il.

 

Le froid continuait son œuvre de froidure et les oiseaux portaient peine à communiquer mais tentaient de faire de leur mieux.

 

-Alors, pourquoi ce corps n’est pas évolutif, si je comprends bien vos mots ? demanda Heidi.

 

Le Roshi sourit.

 

-Si, il est évolutif… Mais pas dans le sens que tu le dis et le veux selon les évidences de ta structure… Alors tu ne perçois pas son évolution… Tu regardes seulement dans une seule direction !

 

Encore le barrage de la structure !... Heidi sentait ce virus très actif dans son corps. Alors, pour rompre son action, elle se lança encore dans les mots sans fin.

 

-Comment est-il évolutif ?

 

Il lui laissa encore le temps. Peut être fallait-il cesser cet échange. Elle était au bout de ses limites d’élasticité de son cerveau qu’il provoquait depuis le début de la rencontre.

 

Il faut savoir aussi cesser lorsque l’attention ne portera plus la Force à l’Intelligence Intuitive.

 

Mais dans sa bonté de Maître, il tenta encore un essai. Il poussa plus loin et lui donna la réponse qu’elle attendait.

 

-Cela est un Grand Secret de l’Univers ! dit-il en reprenant sa respiration profonde afin d’être certain que les mots justes vont passer ses lèvres.

-Alors ?... demanda Heidi, impatiente.

 

Il lui donna la force des flammes de ses yeux et il dit, en détachant chaque syllabe afin qu’elle s’imprime dans les os du front de la jeune femme.

 

-Alors ?... Ton corps physique est une condensation du Corps énergétique de l’Humanité… Donc tu es un condensé de tout ce qui est bon, comme mauvais dans ce corps…

-Je comprends cela… C’est ce que vous venez de dire.

 

Il sourit. Le cerveau fonctionnait encore !

 

-Mais le Grand Secret de l’Univers, c’est que ton corps ne t’appartient pas… Il appartient au corps énergétique collectif et il continue « à chaque instant » à être un condensé de lui.

 

Heidi blêmit et la posture assise en tailleur lui fut souffrance. Son corps éprouvait le besoin de s’allonger sur le sol.

Les mots sortirent de sa gorge mais elle ne savait pas si c’étaient ses mots à elle. Il lui semblait que ces mots sont des inventions de son esprit.

 

-Vous voulez dire que mon corps énergétique est à chaque instant un condensé du corps énergétique de l’humanité ? dit-elle suffoquée.

-Oui… C’est exactement cela, confirme le vieillard.

 

Les oiseaux partirent ; ils avaient aussi peur des mots vrais qui dérangeaient l’ordre de l’habitude.

 

-Alors… Si je comprends bien, continua-t-elle les yeux agrandis de stupeur… Chaque jour je suis nouvelle et une représentation du « collectif » !

-C’est cela… dit le Maître

 

Le souffle manqua et la cire vint sur ses joues.

 

-Et lorsque le corps de l’humanité plonge de plus en plus profond dans la merde, il y a de quoi se nettoyer tous les jours ! continua-t-elle…

 

Le Roshi sourit. Le contentement glissa dans ses os. Il n’avait pas perdu le Temps du Silence qui Seul, Aime.

 

-Alors tu comprends quel est le combat permanent dans l’Univers… Et le combat de mon fils d’avant !

-Oui, je commence à saisir l’intensité de l’action et ce que cela veut dire : être devant sa mort !

-Alors tu saisis aussi qu’il n’y a jamais un avantage de gagner et que d’archiver les compréhensions pour s’en servir demain ne sert à rien…

-Puisque demain le terrain d’aventure est toujours changé et que les infos d’avant son obsolètes, dit-elle… Votre fils de maintenant m’a beaucoup dit là-dessus mais je découvre pas à pas… Il faut donc du temps.

 

Le Roshi appuya son dos à la paroi de bois derrière lui et regarda la jeune femme.

Le « temps » !... Encore lui !... Elle ouvrait une porte nouvelle à l’esprit. Il ne voulait pas s’engouffrer par cette ouverture. Elle avait la fatigue dans tous ses muscles.

Il lui fallait lui laisser le temps de son repos.

 

-Vas te reposer, ma fille des montagnes du nord… Reviens demain.

 

Elle détendit son corps raide. La souffrance prenait possession de chaque muscle. Elle se sentait une petite vieille.

Elle se courba devant le Roshi avant de passer la porte.

Il suivait ses pas lourds descendre les marches de bois de la véranda.

 

 

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