64. La mutation de l’Homme

et

La fin de l’Art de l’Amour

 

Le matin était toujours aussi glacé.

Elle vint devant le Roshi et l’aida à continuer à vider le sac.

 

- Du temps de votre fils d’avant, il y avait des nonnes ici, dans ce monastère, demanda Heidi.

- Oui, répondit le Roshi… Il y avait déjà quelques nonnes avant lui… Mais avec lui, nous avons développé des techniques énergétiques très évoluées dans « l’Art de l’Amour » … Alors nous avons augmenté le nombre des femmes.

 

Elle sourit à toutes les possibilités qui s’envisageaient dans sa tête.

 

- Cela fut une réussite, demanda-t-elle ?

 

Il sourit lui aussi.

 

- Oui… Il a réussi à développer une belle rencontre entre homme et femme… et leur montrer comment ils pouvaient s’aider à grandir avec leur corps d’êtres séparés.

 

Elle témoigna de son intérêt par cette remarque :

 

- Donc il a réussi à surmonter l’handicap premier de la séparation, qui est la fin de l’état androgyne et la présence de l’homme et de la femme ?

 

Il la regarda étonné de la profondeur de cette remarque.

 

- Oui, mon fils d’avant était un Grand Maître dans cette manière d’utiliser les outils issus de la séparation originelle et de s’en servir pour établir une autre union, dit-il fièrement.

 

Elle reprit la parole dans son mouvement à elle.

 

- Alors il utilisait ce qui fut créé pour séparer, afin d’obtenir une nouvelle union, n’est-ce-pas? demanda-t-elle, captivée par les mots du vieillard.

 

L’étonnement se confirma sur son visage.

 

- Oui… Il était un Grand Maître et il disait qu’il n’est pas besoin d’avoir peur du poison lorsque l’on connaît l’antidote.

- Et il était un Grand Maître à découvrir des antidotes, n’est-ce-pas ?

- Oui… Il était un Grand Découvreur de Trésors ! dit-il, les yeux au delà des crêtes.

- Il a fait beaucoup ?

- Beaucoup…

 

Les oiseaux reprirent le pouvoir du silence.

 

- Alors, pourquoi il fut las au point de ne plus défendre sa vie ?

 

Le Maître changea son regard sur elle.

 

- Parce qu’il est Yam Majeur, enfin ! dit-il pas content.

 

Elle suivait son mouvement sans se soucier de cet écart du Maître.

 

- Il avait donc besoin des autres pour monter ses « systèmes » et mettre au point ses « trésors », n’est-ce- pas ?

 

Il revenait à elle. Elle appréciait bien !

 

- Et il était fatigué de toujours chercher, chercher et encore chercher les corps du Bam prêts à être l’espace d’accueil à son action…

Il disait souvent : « Lorsque je partirai, je ne vous aurai pas communiqué le dixième de ce que je suis capable de vous montrer… car je n’ai pas de corps prêts ! »

 

Lui revenait des mots de son Ange à elle.

 

- Il ne suffit pas de vouloir… Il faut aussi pouvoir, n’est- ce-pas ?

- Oui… Il faut pouvoir…

 

Il laissa sa voix en suspens et elle ne rompit pas sa cadence.

 

- Et lorsque la structure de base met les freins au moment où on s’y attend le moins, on se casse la gueule, comme il avait coutume de le dire avec ses mots à l’emporte pièce, dit le Maître triste.

 

Elle rit et demanda :

 

- Alors, que faisait-il ?

La question plut au Maître qui sourit dans sa mémoire.

 

- C’était incroyable sa capacité à rebondir… A ne pas accepter l’échec… A trouver une solution… Et il le faisait en donnant de nouveau de l’enthousiasme à celui qui avait failli !

 

Elle comprenait. Elle avait eu la même perception avec son Ange à elle.

 

- Il était bon, dit-elle.

 

Il la regarda surpris de ces mots.

 

- Oui… Il aimait les Hommes… Et on disait de lui qu’il avait le sabre dans une main, mais le pansement dans l’autre…

 

Il laissa son souffle en suspens, puis il dit :

 

- Il n’abandonnait jamais… Ce sont les autres qui se séparaient de cette Passion à la Vie … et qui lui reprochaient de ne plus les assister… de les abandonner.

- Alors ?

- Alors il disait : « Vous avez choisi !... Je ne peux rien pour vous dans ce territoire dans lequel vous voulez avancer… Peut-être un jour vous reviendrez sur la Terre Sûre, là où il n’y a personne à la recherche du bonheur et où le nom de malheur n’existe pas »… Et il ajoutait aussi : « Vous fabriquez votre malheur et je ne peux pas vous donner plus d’énergie pour que vous tombiez encore plus dans votre précipice… »

 

Le silence ne fut plus. Les oiseaux prenaient le pouvoir.

 

-Alors il avait développé l’Art de l’Amour, dit-elle rêveuse… Mais lequel ?

 

Le Maître la regarda longuement. Sa question témoignait d’une grande connaissance du sujet. Il voyait en elle les traces de son fils de maintenant.

 

-Il y a d’abord l’Art de toucher une Femme et de lui donner le bonheur… et la confiance d’être une femme, dit-il.

-Oui… et encore ?

- Ensuite il y a l’Art d’unir les énergies et de faire la Grande Union… Il a monté une technique merveilleuse pour cela.

- Une technique où les deux corps accouplés se retrouvent dans la Source de cet Univers ?

- Oui… Mais tu sembles avoir une bonne connaissance de cela, demanda le Maître… Est-ce-que mon fils de maintenant t’a introduite à cet Art ?

- Oui… dit-elle dans le calme des mots qui n’ont pas de fin.

 

Le Roshi sourit. Il était content de cette entente entre son fils et elle.

 

- Alors, il t’a dit et montré que l’Art suprême de l’Amour est le contrôle de la pénétration entre le Yam et le Bam…

- Oui… Entre le Ciel et la Terre, dit-elle.

- Alors, il t’a dit que c’est la Terre qui commande la pénétration.

- Oui… Par son acceptation plus ou moins grande à accepter d’être pénétrée, dit-elle… Il m’a dit et montré tout cela.

 

Il cessa ses mots.

 

Puis le silence se rompit encore avec son souffle à lui.

 

- Alors tu es au centre du Combat de cet Univers, déclare-t-il.

- Oui… Je suis là au centre du Combat, confirma-t-elle.

 

Alors il dit dans la tristesse du Ciel que l’on ne regarde pas.

 

- Alors tu sais que le Ciel ne peut pas violer la Terre.

- Oui, je sais…

 

Puis il continua.

 

- C’est ce problème qui se retrouve dans toutes les situations de la vie : le contrôle de Bam.

- Oui, je sais cela, dit Heidi.

 

Il montra son étonnement et ses sourcils se froncèrent.

 

- Alors tu sais aussi quel est le pouvoir du Bam sur le Yam !

- Oui, je sais cela.

- Alors tu comprends le Défi de mon fils d’avant, dit-il.

- Oui, je le comprends… Lorsque c’est cette Porte qui s’ouvre devant moi.

 

Il resta attentif à cette réponse de la jeune femme et il confirma :

 

- Ta structure est celle du « Cœur »… Alors tu comprends ainsi ! dit-il.

- Oui… Je comprends ainsi… Et j’aurais aimé être là, dans ce monastère, du temps de votre fils d’avant, dit- elle.

 

Il revint pour elle dans ce temps-là.

 

- Oui, il a fracturé des résistances des structures de base par l’Art de l’Amour, dit-il, fier de son fils.

 

Elle confirma, comme dans un rêve qui était à elle.

 

- Il leur a appris par leur corps à s’ouvrir… A accepter la pénétration profonde.

- Oui… Il a fait cela.

 

Elle demanda, mais elle connaissait la réponse :

 

- Et ce fut une réussite ?

 

Il rit, heureux.

 

- Ce fut grandiose !... Ce monastère respirait la fraîcheur de la vie et son enthousiasme !

 

Le temps n’avait plus sa dimension. Les oiseaux ne suivaient pas celle des deux êtres dans la pièce. Chacun avait son espace de vie et ne se gênait pas.

 

- Alors pourquoi vous avez cessé après son départ ?

- Il était le moteur… dit-il.

 

Elle laissa ces mots glisser et dire leur nom.

 

- Vous n’aviez plus envie de continuer après… N’est-ce-pas ?

 

Il sourit dans la tristesse du souvenir.

 

- Non… C’était lui la Force de l’Imagination… Je n’aurais été qu’un magnétophone…

 

Elle confirma.

 

- Cette Connaissance n’est pas en vous, n’est-ce-pas.

 

Il se recueillit car la question de la jeune femme était d’importance et il voulait les mots justes selon la Création.

 

- Cette connaissance est en moi lorsque je l’ai apprise et vécue en mon corps… Mais elle n’est pas en moi en tant que Connaissance Fondamentale, dit-il.

 

Elle comprenait.

 

Pourtant elle posa la question pour l’aider à décharger son sac.

 

- Pourquoi ?

- Tu le sais bien !... Je ne suis pas un Yam Majeur !

 

Oui, elle le savait.

 

Elle ajouta :

 

- Alors lorsque le Yam est parti…

- C’est comme la Lumière qui est partie avec la lampe, dit-il.

- Je sais, dit-elle.

 

Heidi suivit la peine du vieillard et l’aida à terminer sa douleur.

 

- Alors, comment cela a-t-il continué ?

- Je suis devenu le gardien du lieu, dit le Maître.

 

La tristesse prenait possession du lieu.

 

- Dans lequel il ne se passait plus rien d’essentiel, n’est- ce-pas ?

- Oui… Rien d’essentiel !... Juste à continuer de diriger la Famille…

- Et décider des actions ponctuelles pour aider les Rois et les Empereurs.

 

La tristesse devint épaisse et les empêchait de respirer au fond de leur ventre.

 

- Oui… Nous sommes devenus un outil… Nous avions perdu notre Créateur, dit-il.

- Et ensuite ?

- J’ai attendu… Attendu… Attendu… dit-il triste.

 

Elle suivait le cœur du vieux et le caressait.

 

- Et votre fils de maintenant est venu, dit-elle.

- J’étais prêt à donner ma vie pour lui, dit-il.

 

Le temps rompit son rythme et une interrogation naquit dans l’essentiel. Une autre flamme de vie poussait la tristesse dehors.

 

- Alors… Qu’est ce qui a bloqué ? demanda-t-elle.

- Les corps, dit-il.

- Je ne comprends pas ?

 

Le Roshi reprit un dos droit et une respiration dans son ventre.

 

- Tu sais que le corps de l’humain est une condensation de l’état du corps énergétique de l’humanité, dit-il.

- Oui… Vous me l’avez de nouveau enseigné ces jours derniers.

- Alors à travers les corps des humains, il est possible de connaître l’état du corps énergétique de l’Humanité, dit- il.

- Oui… Je comprends cela.

 

Il laissa le silence s’installer un long moment. Il suivait les découvertes de son fils de maintenant et sa souffrance.

 

- Alors il voulait une fois de plus mourir… parce qu’il avait de nouveau recontacté ce corps depuis près de vingt ans… et il savait le combat vain contre ce Bam devenu si prétentieux de lui-même.

 

Elle continua pour lui.

 

- Et qui ne donne plus d’espace de vie et d’action au Porteur de Vérité, n’est-ce-pas ?

- Tu passes trop vite sur la vie de ce Monde, dit-il… Tu es encore jeune.

- Je ne comprends pas, dit-elle.

 

Il se recueillit une nouvelle fois. Puis il dit.

 

- La Vérité de ce Monde n’est plus la Vérité du Yam.

- Je ne comprends toujours pas.

 

Le Maître entra sa respiration plus profonde pour faire résonner les mots vrais.

 

- Ce Monde est en train de créer une autre Vérité.

- Mais cela n’est pas possible !

 

Il fit encore monter des mots de son centre de vie.

 

- Si… C’est possible… Lorsque l’on touche à l’origine de la vie et que l’on trouve le moyen de créer de nouveaux êtres à partir d’une cellule…

- Je ne comprends pas, confirma-t-elle.

- C’est juste un problème de culture et d’information… Ne te fais donc pas de souci sur cette incompréhension, dit-il

 

Il reprit le silence et il dit ensuite :

 

- Sophie avait compris cela… Et son oncle aussi… Et tous ceux qui les aidaient.

- La biologie du cerveau et la génétique ?

- Oui… C’est cela.

 

Alors elle reprit son souffle et une nouvelle découverte sortit de son ventre.

 

- C’est pour cela que votre fils d’avant s’est donné tant de mal !

- Oui… Ils peuvent changer le Monde, confirma le Roshi.

 

Heidi se recueillit.

 

- Je ne comprends pas bien… Mais je sens l’importance des mots que vous dites et qui résonnent dans mon ventre.

 

Le Roshi laissa le temps reprendre encore possession du temps et il dit :

 

- Lorsque l’on est capable de reconstituer en laboratoire une nouvelle cellule humaine, à partir de laquelle la chaine ADN se reconstituera, on peut programmer tout l’avenir de l’humain.

- Alors il n’y a plus besoin de l’Intelligence du Yam, suffoqua-t-elle, dans sa compréhension toute nouvelle.

- C’est cela, confirma le Maître… On n’a plus besoin de Lui puisqu’on va reconstituer une autre intelligence « mieux programmée »

 

La jeune femme réfléchit.

 

- Mais ils sont fous !... Les Lois de l’Univers vont réagir !

- Oui… Mais ils ne le savent pas !... Et ils n’ont plus le choix, dit le Maître… C’est leur seule manière de tenter de modifier l’évolution de l’espèce humaine qui est sur la pente de son asphyxie.

 

Heidi laissa les mots remplir son cerveau. Elle ne chercha pas à les contrôler. Tout devenait trop compliqué pour elle.

 

Elle préférait rester avec son cœur.

 

Alors elle revint à son Ange et elle dit :

 

- Il voulait mourir…

- Oui… Il voulait mourir… Et il a fait comme les saumons… Il remontait à la source qui lui avait donné la vie d’avant, dit le Maître.

 

Elle souffla :

 

- C’est-à-dire ici… dans ce monastère ?

 

Il confirma.

 

- Oui… Dans ce monastère…

- Pourquoi ?

 

Le silence de revenir. Le silence est toujours là en extérieur, mais le silence intérieur est un grand Art et les mots le détruisent.

 

- Je lui ai sauvé la vie d’avant en le sortant de la rivière… Il revenait à la source pour mourir de nouveau…

 

Il laissa ses mots en suspens et la tristesse était autour de lui.

 

- Parce que pour lui, mon « sauvetage » fut une erreur… Pour lui, j’aurais dû le laisser mourir…

 

Il continua encore plus doucement dans ses mots.

 

- Alors, il est venu reprendre le fil là où je l’avais coupé, dit le vieillard dans une douleur colossale qui broyait ses côtes.

 

Elle prit aussi son temps à ses souvenirs.

 

- Alors vous l’avez senti et vous êtes allé le chercher… Et moi je vous ai aidé à le ramener.

- Oui… Et je t’ai donnée à lui pour que ton corps fort de la montagne lui donne l’envie de vivre de nouveau, dit- il.

 

Heidi réfléchit.

 

- Alors, où et le problème, demanda-t-elle ?

 

Le Roshi sourit avec la tristesse qui augmentait dans ses côtes.

 

- Il a pris possession du corps énergétique de ce monastère et il y a perçu la même impossibilité de bouger mes moines… comme cela avait été avec les hommes ordinaires de la rue…

- Alors il était désespéré une fois de plus ?

 

Il acquiesça

 

- Une fois de plus !... Mais je continuais à avoir de l’espoir, dit-il.

- Pourquoi ?

 

Il la regarda et elle perçut dans ses yeux une tendresse pour elle qui la ramena à son enfance, lorsque sa mère lui disait le soir près du feu « Viens sur mes genoux ».

 

- Parce qu’il t’aimait… et que tu as une particularité qui ne pouvait que l’intéresser, dit-il.

- Laquelle ?

- Tu n’es pas intéressée à organiser une vie tranquille sur cette Terre des Hommes.

- Pourquoi ?

- Parce que tu es déjà morte, dit-il doucement.

 

Pour la jeune femme, ce fut un choc dans le creux de son ventre et elle tomba au sol, les bras autour d’elle comme si elle voulait s’empêcher de partir.

 

Le vieillard la regarda et ne fit pas un mouvement vers elle. Il fallait qu’elle reste seule avec sa souffrance et ses visions.

 

Il savait qu’elle revoyait son frère qui lui avait tant appris… Elle sentait dans son corps le choc des bouts d’acier que les hommes appellent des balles et qui entraient dans le corps de son frère…

Ils étaient un même corps dans la souffrance… Mais ils avaient été aussi un même corps avant dans la Confiance.

 

Elle hurla de douleur et se tordit sur le bois du parquet.

Elle resta longtemps ainsi, recroquevillée. Le Maître se leva et la couvrit d’une chaude couverture.

 

La nuit était là lorsqu’elle reprit conscience d’elle-même.

 

Le Maître lui dit : « Va te reposer en ton lit… Reviens demain… Je vais dire aux moines de t’apporter de la soupe brûlante et du thé et des gâteaux… Va, ma fille des Montagnes du Nord »

 

 

Elle fut là au matin et elle dit au Maître :

 

- J’ai fait un rêve cette nuit… Il y avait Tong et mon Ange. Il fut d’une telle intensité qu’il est gravé en mon front et je voudrais vous le dire.

 

 

Le long moine avança vers le jeune Blanc assis sur la véranda du pavillon. La lenteur de ses gestes, le recueillement de ses yeux disait l’importance de la rencontre. Il s’assit sur ses talons devant Ange, comme il en avait l’habitude depuis des mois.

 

- J’ai une demande, dit-il en regardant le jeune Blanc droit dans les yeux.

 

Il n’attendit pas une confirmation. La lumière dans les yeux de celui en face était une invitation.

 

- Comment fait-on pour partir ?

 

Les mots se sont égrenés les uns après les autres, dans la même lenteur que son souffle venant du ventre.

 

- De quoi veux-tu partir?

- De cet Univers, dit le moine… Je veux partir de lui… J’ai perçu toutes ses imperfections et son mensonge primordial… Je ne veux plus jouer son jeu avec mon corps et lui donner de la nourriture…

- Tu sais, dit Ange… Partir est facile… Mais ne plus revenir est très difficile…

- Je crois avoir compris à travers tout ce que tu as dit….Que ce sont les rêves qui font revenir dans cette Dimension.

- Oui, souffla Ange… Les rêves !.... Mais as-tu compris ce que sont les rêves?

- Je crois, dit le moine… Je crois… Ce sont toutes les espérances de modifications et de nourrissage de cette Dimension…

- C’est cela… Mais as-tu conscience de l’importance et de la profondeur des rêves, de ces espérances?.... Je n’en suis pas certain, articula doucement le jeune Blanc.

 

Il resta avec le silence du vent, puis il dit doucement.

 

- Le rêve fait partie de cet univers, de ce Bam… C’est une création de Lui… Pas seulement la petite musique à côté… C’est la vraie musique du Bam, la musique de l’enthousiasme à créer quelque chose pour cet univers… De Lui servir de nourriture… De Le servir… de Se soumettre à Lui… De mourir pour lui…

 

Tong l’écoutait sans un frémissement de son corps.

 

- Alors, tu vois, mon ami… Il n’est pas facile de se libérer du rêve car il est dans la vibration naturelle de tes cellules… Et je ne crois pas que tu sois allé assez en profondeur de tes observations pour en avoir compris toutes les implications.

- Mais alors, comment faire, demanda le moine?

- C’est de ne plus s’occuper du rêve… Car il est inclu dans chacune des fibres de ton corps… Il convient seulement d’être “absorbé” par la mort de l’espoir… Ce qui n’est pas le désespoir… mais le non-espoir…

 

Tong sourcilla… Il commençait à comprendre.

 

- Alors c’est ce non-espoir qui va mettre fin aux rêves!

- C’est cela, dit Ange… Le rêve ne peut pas être détruit puisque son mécanisme est inclu dans ta viande lorsque tu viens dans cette Dimension… Mais ce rêve est un espoir de transformer, d’améliorer… C’est l’enthousiasme et le défi de la nouvelle réincarnation!... C’est lorsque cet espoir n’est plus, que le rêve n’a plus de but… Et tout cesse de lui-même.

- Tu veux dire que l’on n’a même plus le rêve, l’espoir que son départ peut encore servir à quelque chose pour cette humanité!

- C’est cela dit Ange… Plus aucun espoir… Mais pas de désespoir!... Au contraire, il se développe un énorme enthousiasme à mettre fin à un mensonge…

- … Car on ne peut plus arrêter ce mensonge, continua le moine.

- Tu comprends… Tu comprends, sourit ange.

 

Tong soutint son sourire et ses yeux flamboyèrent.

 

- Je sens cette nouvelle Dimension en moi!.... C’est comme un feu!.... Mais il y a un amour immense dans ce feu… C’est l’amour pour autre chose que le corps de l’humanité car cela lui est supérieur… Et que aider cette Puissance, c’est aider au maintien de l’harmonie de cet Univers…

- C’est cela, dit Ange… C’est là que l’on témoigne si on aime plus la Création, que les hommes qui sont en train de détruire le mouvement normal de la Création sur cette terre qui leur a été confiée.

 

Je comprends, dit le moine. Je crois que je suis prêt.

 

- Ne crois pas cela, mon ami… Je dois vérifier si cela est vrai dans tous les réflexes de ton corps… Car alors “partir” n’a aucun sens… puisque tu devras “revenir” pour en terminer avec tes rêves et le mensonge primordial… Et cela dans un monde encore pire que celui qui est là !… Alors il vaut mieux continuer à rester ici, car tu as besoin de ton corps pour modifier l’espace que tu es.

 

Ange rentra de nouveau dans le silence du vent, puis il dit.

 

- Même si cela était… Il resterait une autre question : Es-tu prêt à être “Rien”?

- Je ne comprends pas, dit le long moine.

 

Ange l’observa et dit :

 

- Tu veux sortir du Bam… Mais veux-tu sortir du Yam ?

- Je ne comprends pas, répéta le moine.

 

Alors Ange reprend :

 

- Yam Majeur, est une Intelligence… Il n’y a pas de corps… Pas de mémoire… Pas de conscience… Mais il y a un lien avec Bam car à eux deux ils font cet Univers… Es-tu prêt à aller au delà du Yam ?… Car sans cela, tu seras automatiquement relié toujours au Bam… Peut-être sans corps physique, mais toujours concerné par Bam à l’aider à vivre et survivre.

- Je ne comprends toujours pas ta question, dit le moine.

 

Ange se recueillit.

 

- Etre “rien”, c’est être rien… Tu n’existes plus!.... Pas de passé … Pas de futur… Plus de conscience qu’un Tong a existé… Plus de Tong, jamais… Plus jamais !… A jamais!... Es-tu prêt à cette complète inexistence?.... De n’avoir plus aucun futur… Car tu n’existeras plus en tant qu’être, en tant que conscience!.... Plus RIEN… Seulement des particules élémentaires dans l’univers… Une dissolution totale!

 

Puis il continua dans le silence de la montagne.

 

- Ce vent sur ta peau, es-tu prêt à ne plus jamais le sentir?.... Ce soleil sur ton corps, es-tu prêt à ne jamais le sentir?.... Cette eau que tu bois, es-tu prêt à ne plus jamais en avoir le goût?.... Ces regards des autres, ta place parmi eux, es-tu prêt à ne plus jamais les avoir…?

 

Le vent se leva et il le suivit.

 

- Et ce vent qui te conduit, es-tu prêt à ne plus jamais l’avoir comme ami?

 

Tong courba la nuque et commença à pleurer.

 

- Tu vois que tu n’es même pas capable de quitter le Bam !

Mais allons maintenant dans le Yam, dit-il.

 

- Es-tu prêt à ne plus jamais avoir une action sur les hommes?.... Ne plus jamais rien créer de nouveau?.... Es-tu prêt à cesser toute création, en arrêter avec Tong lié à la terre des hommes, à leurs mouvements, à leurs constructions… Es-tu prêt à cesser d’avoir de l’enthousiasme à aider les hommes, à les voir créer, à les voir procréer…

 

Il laissa le vent revenir.

 

- Car après… Il n’y a plus rien!.... Plus de conscience, même celle extraordinaire de Yam… Tu as cessé complètement d’exister… Es-tu prêt à cela?

 

Tong baissa la tête et son menton vint sur sa poitrine.

 

- Tu vois que tu n’es pas capable de quitter le Yam !

 

Puis le jeune homme continua :

 

- Tu vois, c’est facile de dire que l’on veut quitter ce monde!.... Et “QUI” veut?.... Le même Etre prétentieux que celui qui veut aller en religion ou au bordel!.... Exactement le même!....

 

Le vent continua à l’accompagner. La fureur suintait par tous ses pores.

 

- Car c’est encore un mensonge de vouloir partir… Obtenir une sensation de plus!.... Se faire le “maître” de son existence!.... Jouir de ce pouvoir de décider quand on va quitter la vie!....

 

Il soupira et le vent entra dans sa bouche.

 

- Mais quelle surprise au moment de la mort!... Cet esprit mesquin est le premier effaré que tout cesse pour lui… Il ne voulait pas cela!... Il est comme ces enfants qui rêvent qu’ils meurent, que tous les pleurent autour d’eux et disent leurs regrets de les avoir contrariés… Mais qui d’un coup décident de revenir vivant, le sourire aux lèvres, comme avec une baguette magique : “Voilà, je suis revenu!... Maintenant nous pouvons vivre ensemble “mes exigences”…!

 

Ses yeux étaient des flammes.

 

- Mais vois-tu, il n’y a rien de tout cela dans ce départ… C’est un complet départ sans aucun retour… Mais pas seulement sans retour, mais sans aucune autre existence… Fini!... Complètement fini!

 

Il ferma les yeux et calma sa fureur.

 

- Voila, c’est cela partir de la Dimension du Yam Majeur, et pas seulement de la Dimension du Bam car il n’est pas dissocié de Yam. Tu ne peux pas avoir l’un sans l’autre… même si tu ne fabriques pas un nouveau corps en Bam !... Tu resteras alors en tant que corps énergétique dans l’espace intermédiaire et tu tenteras d’influencer les intelligences et les cœurs qui sont dans les corps physiques de Bam.

Mais tu continueras à être dans le même manège et toujours lié au karma de l’Humanité et à son devenir.

Et tu seras alors surpris que la souffrance existe aussi en le Yam.

 

Puis il reprit :

 

- Entrer dans la Dimension de cette Force qui crée tout, qui décide tout ?… Mais il n’y a “personne” qui crée, qui décide… Il y a seulement une “indispensabilité” dans l’Ordre de l’univers, car l’univers est ordonné et son Intelligence se suffit à elle-même… Elle n’a ni passé, ni futur… Seulement une « exigence » de l’instant!

 

Le jeune Blanc laissa tomber ses derniers mots :

 

- Alors vouloir entrer dans cette Dimension comme une sucrerie, comme une libération de cet Univers, de ce Bam, est comme vouloir un suicide en croyant que l’on va continuer à diriger les opérations de la vie que l’on quitte… C’est une folie!

 

Il conclut

 

- Il faut une autre motivation que cela pour quitter cet Univers et entrer dans le Yam Majeur, puis le quitter… Une autre impulsion que cette fuite du Bam, que cette volonté d’en arrêter avec les hommes et leurs conneries… Il faut un autre Cœur que celui que tu connais!....

 

… Alors va-t-en avec ta question et ne viens plus me déranger avec cela. Tu es loin d’être prêt… Continue de vivre ton Bam jusqu’à sa limite suicidaire… Alors peut-être tu comprendras vraiment et tu seras prêt.

 

 

Le Maître l’écouta avec une attention extrême. Puis il demanda :

 

- Et toi !... Comment as tu vécu cette rencontre ?

 

Heidi sourit. Le Maître comprenait !

 

- Mon Ange était avec moi, dit-elle.

- Et que t’a-t-il dit et montré, demanda doucement le Maître avec une voix de tendresse.

- Il m’a montré ma mort, dit-elle aussi doucement que lui pour ne pas déranger l’Univers autour d’eux qui les écoutait.

 

Alors ils se sont mis à chuchoter en rapprochant leurs lèvres et leurs oreilles.

 

- Peux-tu me raconter ? demanda le Maître, presque timide.

- Oui, souffla-t-elle… Approchons nous encore. Nos cœurs sont encore trop loin.

 

Il rit.

 

Elle commença et la Lumière prit possession de la pièce pendant que ses mots pénétraient l’espace.

 

- J’étais présente pendant la rencontre entre mon Ange et Tong, assise sur les marches de la véranda. Je percevais la fureur de mon Ange.

- As-tu compris la raison de cette fureur, demanda le Roshi ?

- Oui… C’est celle de l’échec, dit-elle lentement.

- De l’échec ?

- Oui… Devant lui, Tong était la représentation que mon Ange ne pouvait pas agir et donner la pleine puissance de ce qu’il est… parce que l’homme n’est pas prêt, dit- elle avec les mots qui quittaient doucement sa gorge.

 

Le Roshi resta silencieux et demanda.

 

- Peux-tu m’en dire plus sur ta compréhension du moment ?

- C’est comme votre fils d’avant, dit la jeune femme… Il ne pouvait pas donner sa pleine puissance de ses pouvoirs et de sa connaissance car il n’avait pas de corps prêts… J’ai ressenti exactement le même désappointement et souffrance dans les mots de mon Ange.

 

Le vieillard continua sa méditation intérieure et demanda de nouveau.

 

- Est-ce-que tu avais le « sentiment » qu’il était en colère car l’homme en général n’est pas encore prêt à quitter le bateau qui coule ?

- Oui… Je crois que l’on pourrait le formuler ainsi… Il était comme un bateau sauveteur qui attend le naufragé pour le secourir, mais le naufragé n’a pas encore conscience du naufrage dans lequel il est… dit-elle avec ses mots doux venant de son cœur.

- Donc un bateau sauveteur qui n’a pas d’emploi ?

- Plus que cela… Inutile, dit-elle … Oui !... Inutile… C’est cela que j’ai senti dans la colère qui grandissait en mon Ange… L’inutilité.

- Et toi ?... Qui étais-tu dans ce rêve, demanda le vieil homme.

- J’étais là… Tout simplement là… Je n’étais pas de la Dimension de Tong… Il n’était plus mon ami… Je ne le connaissais plus… Je ne reconnaissais rien en lui capable de me toucher… Et j’étais dans la souffrance de mon Ange… C’était comme si j’étais une partie de son cœur et je sentais ses battements dans le mien.

 

Le Maître garda le silence encore quelques respirations et demanda :

 

- Dis-moi encore plus… Quelle est la vraie séparation entre toi et Tong dans ce rêve.

 

La jeune femme prit elle aussi ses respirations et elle dit, le regard sur son cœur.

 

- Il s’agissait de mort… Il s’agissait de la mort… Tong n’était pas mort… Il ne comprenait pas la mort que lui expliquait mon Ange… C’est cela l’écart entre lui et moi et que nous ne nous connaissions plus.

- Tu veux dire que toi, tu sais ce qu’est la mort ?

- Plus que cela, Maître… Je suis morte !... Cela était une évidence, un état d’être sans interrogation à ce sujet… La mort et moi étions ensemble… Il n’y avait pas de séparation… C’est cela, nous étions la même Dimension et nous comprenions ensemble ce que mon Ange disait, comme des mots qui étaient à nous.

 

Le Roshi laissa passer les oiseaux qui prirent beaucoup d’espace. Puis il murmura :

 

- C’est cela l’accomplissement !

 

Elle ne dit rien. Elle était dans ce qui s’est passé après le départ de Tong et elle oublia le vieillard.

 

Mais sa bouche s’ouvrit et le petit vieux capta ses mouvements dans le creux de son oreille contre les lèvres de la jeune fille.

 

« Viens près de moi, il dit »

Elle vint contre son épaule appuyée au bois de la palissade.

La séparation n’existait pas. La pensée n’avait pas de place.

Il laissa les oiseaux et le vent partir et dans le silence de tout,

il dit :

 

« Il est le Temps pour toi de mesurer ton sabre au sabre de la Vie »

« Celui du Maître ? »

« Non, celui de la vie ordinaire, des gens de la rue »

« Je quitte le monastère ? »

« Il est un lieu d’apprentissage et d’entraînement… Pas un lieu de Vie »

« Alors je pars »

 

Ces mots n’avaient pas de résonnance dans l’émotionnel. Ils donnaient la vérité qui était là et la jeune femme ne fut pas surprise par eux. La peur de l’inconnu n’avait pas de place là.

 

« C’est la vie de tous les jours avec des êtres ordinaires qui va te fournir le mûrissement de ta mort. »

« Oui »

« Tu auras le premier double comme aide »

 

Ces mots-là suivaient aussi le mouvement de la vérité.

 

« Puis ta mort physique viendra naturellement lorsque tu auras réussi à traverser le Yam avec le second double comme vaisseau. »

« Oui »

« Tu y rencontreras les deux Puissances principales du Yam : la Droiture et la Lucidité… Ils te guideront »

 

« Je ne le connais pas » s’entendit-elle répondre, sans angoisse, sans préoccupation… Juste une précision.

 

Il rit.

 

« Comme le premier que tu ne connaissais pas!... Et tu connaîtras le second de la même manière lorsque tu auras créé les conditions extérieures à son indispensabilité »

« C’est à moi de créer ? »

« Tu sais bien cela !... Tu reçois de l’Univers ce que tu as réussi à bouger en lui. »

« Oui, je sais cela… On est seul à mouvoir… Il n’y a pas de Père !...

 

Elle resta un moment en silence de ses mots, puis elle poursuivit :

 

« Ce sont donc les forces naturelles de la vie ordinaire qui vont me placer dans ces conditions ? »

« Oui… Elles seules ont ce pouvoir car la Vie est là, pas dans un monastère »

« Et toi ? » demanda-t-elle.

 

Il rit.

 

« Tu sais bien que je suis Rien… Je n’existe pas »

 

«Oui, je le sais maintenant »

 

Son épaule entra dans son épaule à lui et elle sut qu’elle était lui.

Le bonheur d’être seule coulait en son cœur et son corps pétillait d’enthousiasme au commencement de ce dernier voyage.

 

 

Le lendemain matin, la porte du monastère s’ouvrait poussée par deux moines arque boutés contre les lourds montants.

 

Tous les moines étaient là. Le Maître l’avait voulu ainsi.

 

- Va, ma fille des Montagnes du Nord… La vraie vie est devant toi, dit le Roshi en l’accompagnant à la limite de la cour.

 

Lorsqu’elle passa le portail, elle se retourna et leur dit d’une voix forte :

 

- Souvenez-vous !... Celui qui veut garder sa vie la perdra !

 

Le chemin avala sa mince silhouette avec le sac à dos.

 

Elle ne regarda pas en arrière. Ils avaient cessé d’exister.

 

 

 

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