34. La course contre la vie.

 

Hiro servit le Maître son repas du soir dans la Salle Secrète.

 

Le vieillard accusait sa fatigue. Ses yeux pochaient.

 

À son regard qui portait une interrogation car le Maître tueur avait observé le jeune Blanc toute la journée à conduire les corps des moines dans la cour de combat, Hiro répondit:

 

- Il n’est pas encore prêt… Il n’est pas encore assez affaibli… Il se maintient dans cet état très curieux qu’il appelle « point zéro » et c’est comme s'il reste en lucidité constante…

 

Le Maître soupira.

 

- C’est ce que je sens dans mes projections d’énergie… Il résiste.

 

- Plus que cela, dit Hiro… Il se renforce encore plus!… Comme si le poison que je mélange dans sa soupe lui donne encore plus de force!

 

- Je vais donner cette nuit le dernier mouvement de « l’ancien »… le lancer dans la « Joie » de l’action. Peut-être ainsi je vais pouvoir le manipuler.

 

- Par la Joie ?… demanda Hiro qui ne comprenait pas.

 

 

- Oui… par la « Joie » de l’action… Par la « Joie » du mouvement… Car la Joie est une Force de son Univers, de sa Dimension…

 

Le vieillard se recueillit.

 

- Peut-être il ne s’apercevra pas que la Joie que je vais développer dans son cœur est une joie du passé… donc une joie qui provient de Bam.

 

- J’ai besoin encore de quelques heures pour préparer le dernier « médicament » dit Hiro en souriant… Pouvez-vous attendre la lune au-dessus des crêtes pour lancer votre dernier mouvement ?

 

- Oui, dit le Maître… Je dois me préparer à lancer une joie mensongère car venant du passé.

 

- L’accrocher au passé ?

 

- Le faire revenir dans le passé, corrigea le Maître…Changer sa vibration de « maintenant ».

 

- L’urgence est là, appuya le Maître tueur.

 

- Je sais, dit le vieillard… Je sais !... Va maintenant, j’ai besoin d’être seul.

 

Lorsque la lune passa les crêtes, le Maître lança sa dernière arme: la Joie de l’action.

 

 

 

Extrait du Livre de la Famille Shin.

 

 

Yoko

 

 

Il a faim et n’a pas besoin de regarder sa montre pour savoir que midi approche. Il a envie de voir YOKO, sentir sa chaleur proche de lui, le sourire tranquille de la femme qui a cessé de se regarder.

 

- C’est moi.

 

Un rire pointu lui répond, ce rire des femmes d’Asie.

 

- Je m’en serai doutée... Tu veux que je te rejoigne pour déjeuner ?

 

- Oui.

 

- Où es-tu ?

 

- En haut du Boulevard de Clichy.

 

- Bien... Trois quarts d’heure. Le temps de faire venir un veilleur... Tu sais que nous ne pouvons pas laisser le terminal sans surveillance...

 

- Oui...

 

- À tout de suite...

 

Curieux Stéph... Curieux bonhomme!

 

- Un vichy fraise, s’il vous plait.

 

- Bien Monsieur... Est-ce pour manger ?

 

- Oui, deux couverts mais j’attends… trois quarts d’heure...

 

- Bien Monsieur... Un vichy fraise en direct.

 

- Oui... Dites!, vous qui êtes tout prêt... L’affaire Cola, vous connaissez ?

 

- Qui ne connaît pas ici, Monsieur... C’est presqu’il était du quartier.

 

- Alors!... Qu’en pensez-vous ?

 

- Je n’en pense rien, Monsieur... Je trouve seulement que c’est bien dommage que ce gentil garçon en soit là!

 

- Gentil ?

 

- Oui Monsieur... Il était souvent par là et toujours un petit bonjour... c’est pas tous les jours que maintenant les jeunes...

 

- Vous êtes ici depuis longtemps ?

 

- Oui monsieur, trente ans... Mais pourquoi me posez-vous ces questions, vous n’êtes pas de la Police ?

 

- Si.

 

- Curieux... Généralement, je vous repère de loin... L’habitude. Vous connaissez le quartier!

 

Le garçon, un homme d’une soixantaine le regardait avec un peu de suspicion, le plateau d’une main, le chiffon de l’autre. Il surveillait la salle et faisait signe à un couple en bout de terrasse qu’il les avait vus.

 

- Peut-être est-ce vous qui reprenez cette affaire dont on parle tant ces temps-ci ?

 

- J’aimerais que l’on parle un peu moins de moi et que l’on me parle un peu plus!

 

- Comme je vous comprends, Monsieur... Mais ici, vous savez, vous connaissez le quartier... C’est un peu spécial et les gens ne parlent pas beaucoup.

 

- Et vous ?

 

- Quoi, moi ?... Je ne comprends pas, Monsieur.

 

- OUI, vous, vous parlez ?

 

- Je m’excuse Monsieur... La table du fond m’appelle.

 

Bret se renfrogna dans la chaise de rotin, les jambes allongées devant lui. L’envie de mettre le bordel de tout côté montait en lui. Il fallait casser ce silence qui entourait ce gosse. Celui de la famille, du quartier, des flics...

Même le garçon de café qui ne voulait pas parler!

 

Et puis, Stéphane, tu es un mec curieux, je te le dis en direct. Tu t’es déjà rendu compte que je perds pas mon temps en verbiage, n’est-ce pas ? Alors, mec, je vais te dire ce qui me chagrine dans ton truc... tes trucs, je devrais dire.

 

Primo, vois-tu, ton carnet, c’est pas un vrai journal. Tu parles de tes états d’âme, c’est bien, mais c’est toujours des renseignements sur l’extérieur. Rien sur toi et ta famille. Dis, tu ne trouves pas le truc curieux ?

 

Moi si! vois-tu, parce qu’un mec qui se bouge tellement en extérieur, c’est qu’il y a un vide quelque part en intérieur. Comprendo ?

 

Alors, j’aurais bien aimé connaître cet intérieur-là et je dois te dire que c’est pour aller là dedans que je vais foutre le bordel avec ton carnet. Pendant qu’ILS seront occupés à cette merdouille que je fais éclater, je vais avoir le champ libre pour te pénétrer. Te pénétrer!, tu comprends mec ? Et je vais te dire, j’ai pas l’impression que ça va te faire plaisir car, tu vois, puisque l’on parle entre copains, sans s’envoyer des dégueulasseries au visage, j’ai l’impression que tu me caches un truc d’essentiel… Va, je vais pas te faire chier!...

 

- Tu rêves ?

 

Yoko est devant moi dans son pantalon de velours noir. Je sais que ses seins sont nus sous le pull à col roulé. Elle a passé un blouson de cuir léger. Il ne pleut plus depuis ce matin mais le temps couvert ne laisse rien présager de bon. Elle s’assoit sur la chaise de rotin que je tire vers moi et appuie la tête sur mon épaule.

 

- C’est cet enfant ?

 

- Oui.

 

Elle sourit.

 

- Tu ne vas pas me dire que toi qui es si fort pour manipuler les gens, tu vas racler devant un gosse! Qui y a-t-il ?

 

- Je crois, qu’il me ment.

 

- Mais il est mort!

 

- Justement

 

Il pensait à une enquête qu’il avait mené des années contre un koan. Cela était bien avant que le Rôshi le trouve quasi mort dans la forêt. Il ne disait rien sur lui, ne donnait jamais de date... Parfois « Petit Père » l’observait avec un drôle de regard, les yeux mi-clos, semblant chercher dans ce corps maigre une trace qu’il voulait reconnaître mais dont il n’arrivait pas à retrouver la piste.

 

 

« Le traqueur du Silence, c’est toi, mon fils... Mais par tous les Kamis! qu’est-ce que tu me déroutes! ».

Ange souriait, sans s’en rendre compte, comme il le faisait maintenant, car il n’avait rien à répondre et que cette phrase glissait sur lui comme eau sur vitre.

 

Comme l’interrogation muette de la jeune japonaise qui levait les yeux en fronçant le front car elle maintenait la tête dans le creux de l’aisselle.

 

C’était une histoire idiote, de celles qui relèvent de l’Impossible. Pourtant, elle avait une réponse, il en était certain et il l’avait cherchée.

 

C’était: « Un homme se tient par les dents, accroché à une corde. Il est au-dessus d’un précipice et ne peut se raccrocher à rien par les mains et les pieds. Quelqu’un passe et lui pose cette question: Que signifie la venue du Maître en Chine ? ». 

S’il répond, il devra ouvrir la bouche et donc lâcher la corde. Il mourra dans sa chute et le précipice l’avalera.

S’il ne répond pas, l’autre pourra dire de lui que c’est un homme sans éducation... 

Alors, que peut-il faire à cet instant critique ? ».

 

- À quoi penses-tu ?

 

- À toi, mon chou... J’ai besoin de quelqu’un dans la bande à José et Tonio...

 

- Tu veux que je m’en occupe moi-même ou j’envoie quelqu’un de l’équipe ?

 

- Toi... Les mecs d’ici te regardent... Ils doivent apprécier les jap bien roulées. Profites-en!... Et puis, c’est le mouvement de cette bande que je veux... Inutile une pénétration compliquée et longue.

 

- Donc, je me laisse draguer.

 

- Tout à fait.

 

- Et... Jusqu’où ?

 

- Là où tu veux.

 

- Tu sais... Je n’ai pas encore très bien compris si tu es le meilleur des hommes ou le pire des salopards.

 

- Tu perds ton temps à ces chinoiseries...

 

- Ma réponse, si je la trouvais, t’ennuierait ?

 

- Oui... Si tu concluais que je suis le MUST, je saurais plus où me mettre et je trouverais cela dommage.

 

- Ah!... parce que ta place, en ce moment, elle se situe où ?

 

- Entre tes cuisses, ma poulette.

 

- Salaud!

 

- J’aime mieux ça... Bon, tu commences tout de suite. Leur bar est un peu plus bas sur l’Avenue... Au fait, des gosses t’ont repérée... mais je ne crois pas qu’ils vont moufter... Et puis, tu sais te défendre.

 

- Café ?... Messieurs Dames.

 

- Non, l’addition!... Tu payes, Yoko ?

 

- Tiens! je croyais que j’étais invitée ?

 

- Je te mets direct dans l’ambiance...

 

- Je ne me pose plus de questions. Tu as raison et tu peux dormir tranquille.

 

- Ah, oui ?

 

- Tu es un véritable salopard!

 

- Tu... infect! Tiens!, le Roshi a bien raison de me prévenir de me méfier de toi comme de la peste!

 

- Il t’a télexé.

 

- Oui, ce matin.

 

- Pour te dire ?

 

- De me méfier de toi... Il trouve que tu es trop calme et que cela cache anguille sous roche...

 

- Tiens, ce vieux gonze tout ratatiné cherche encore à me mettre des battons dans les roues.

 

- Mais, c’est du ROSHI dont tu parles!

 

- Non, du concierge du monastère.

 

- C’est affreux!... tu n’as donc aucun respect pour personne.

 

- Si, pour moi. Largement suffisant.

 

- Mais...

 

- Dis, cocotte... C’est toi qui va rentrer dans mon cercueil ?

 

- Je ne te comprends pas mon chéri.

 

- Hé bien, pour l’instant contente-toi d’être la chérie des autres.

 

- Salaud!

 

- Salut.

 

Et il partit sous l’œil intéressé de quelques hommes qui mangeaient seuls. Il reprit la jaguar, passa devant la brasserie. Yoko conversait avec un homme d’une quarantaine d’années qui avait déjeuné à trois tables d’eux. Il était maintenant sur le siège que Bret avait quitté. La jeune japonaise le vit passer et lui jeta un regard noir.

 

 

Le commissaire de police

 

 

Il descendit l’Avenue et se rendit au commissariat de quartier. Il demanda le commissaire et l’agent se mit au garde à vous lorsqu’il présenta sa carte. Le commissaire, un jeune, vint tout de suite.

 

- J’attendais votre visite, Monsieur le Divisionnaire...

Naturellement!... Le Directeur de la Police... Il le devinait derrière lui, à épier, chercher à deviner ce qu’il va bien pouvoir découvrir.

 

- Vous souhaitez avoir mon opinion, si j’ai bien compris ?

 

Il n’a encore rien dit. Qui lui a fait comprendre ? Encore ces gens! Une drôle d’affaire. Simple en apparence mais qui faisait frémir sans raisons. Des raisons, il devait en avoir... Il le sentait. Yoko allait entrer en scène pour continuer le bordel. Elle avait compris son rôle.

 

- Non... Je venais juste voir la gueule qu’a le connard qui s’est occupé de ce gosse.

 

- Je...

 

- Tu comprends pas ? c’est ça! T’en fais pas, je comprends pour deux.

 

- Mais...

 

- Rien. Pas de “Mais”. Rien. Ta gueule... Alors, ainsi, ce cher Directeur de la Police te prévient que je pourrais être amené à venir te secouer les pinceaux... Dis, qu’est-ce qu’il t’a dit de me raconter ?

 

- Mais...

 

- Pas de “Mais”, je t’ai déjà dit... T’es encore jeune dans le métier. Il a parlé d’avancement le vieux dabe qui se branle trois fois par jour dans la solitude de son bureau.

 

- Je... Mais enfin! qu’est-ce qui vous prend ?... Monsieur le Directeur m’a bien prévenu que…

 

- Tu vois, suffisait de le dire en direct. Alors, ainsi, il t’a prévenu de quoi, dis, mon petit commissaire de quartier qui veut de l’avancement…

 

- S’il vous plait, Monsieur le Divisionnaire... Venez dans mon bureau...

 

- Pourquoi, beau gosse ?... Tes agents te gênent. Pas moi... Regarde-les un peu comme ils ont leurs oreilles de choux bien en cornet pour ne pas en perdre une miette, car tu vois, eux, contrairement à toi qui veut de l’avancement, ils sont pas d’accord d’un classement sans suite pour ce gosse qui avait une chouette réputation dans le quartier.

 

- S’il vous plait!...

 

- Non, pas de “s’il vous plait”; c’est fait pour les gens polis mais toi t’en fait pas partie. La politesse mini c’est de pas fermer les yeux sur une dégueulasserie.

 

- Mais...

 

- Comme si tu ne savais pas qu’on avait refilé le Sida à ce gosse, par vengeance, même pas dix jours avant sa mort.

 

- Je vous en prie... Venez...

 

- Non. Ainsi tu ne veux pas que tes gars apprennent tes saloperies. Mais plus la peine de se cacher. Le baveux du soir va en faire état et je te promets que deux heures plus tard, c’est la cohue des journalistes chez toi.

 

- Mais... VOUS n’avez pas de preuve! Je me défendrai!

 

- Tu vois, tu avoues. Suffit de te pousser un peu. Tes agents sont tout-oreilles. Regarde leurs gueules dégouttées; ils se doutaient bien d’un truc de ce genre.

 

- Ils ne pourront pas témoigner!... Ils sont sous serment...

 

- Patate, va! Pas besoin d’eux. Le gosse avait un “journal”. Maintenant, c’est les journaleux qui l’ont en pogne et crois-moi, c’est pas demain qu’ils vont te lâcher. Ton avancement, c’est dans le Périgord profond que tu vas l’avoir.

 

- Vous avez fait ça!... Mais vous…

 

- Rien, je te dis! Moi, je roule pour un gosse tué à douze piges.

 

- Mais...

 

- Comme tu dis...Mais” il faudra bien que tu leur racontes, aux journaleux qui vont se faire un plaisir évident de plonger les mains jusqu’aux coudes dans cette merde saignante, QUI t’a donné l’ordre de classer sans suite. Et ce QUI, va encore devoir dire POURQUOI et QUI... T’as compris, petite tête! dans quel merdier t’es... Je te demande même pas QUI. Il me suffira de lire la Presse... Tchao, mec. Je me tire, ça pue chez toi.

 

 

Marc Antoine et les gosses.

 

 

Il n’était pas encore quinze heures et il s’en allait content d’une foulée souple sur le trottoir. « Petit Père » avait raison, il était trop calme ces temps-ci.

 

Le soleil, bien que timide parvenait à percer la masse de nuages. Il ne pleuvait plus depuis ce matin et le trottoir sec avait repris ses odeurs d’été, un mélange d’urine et de cuisine car les gens gardaient leurs fenêtres ouvertes. Il avait envie de calmer ses pensées dans le jardin public prés de l’immeuble du gosse. Il sentait ce lieu comme un de ceux de STÉPH.

 

À cette heure, le jardin est désert. Hier, il a repéré un banc de bois à quelques pas d’un arbre qui lui semble très vieux. La peinture verte des planches du banc est très écaillée et par endroit elle n’existe plus. La terre nue des parterres tient encore de la pluie de la nuit et un chien qui est passé tout à l’heure à travers les arbustes en est sorti tout mouillé. Deux balayeurs sont passés devant son banc, lui jetant un bref regard sans intérêt. L’un, noir, demandait à l’autre, blanc qu’est-ce que c’est que le courant alternatif ? L’autre a répondu: « c’est comme toi! un coup tu bosses, un coup tu te reposes ». Ils sont passés et ont continué leur discussion, mais Bret ne comprenait plus le sens des mots.

 

- T’es au chômage, ou quoi ?

 

Le Marc Antoine me défrise à deux longueurs de jambes. N’a pas l’air dans son assiette, le gosse. Je déplie mes guibolles et lui fais signe qu’il peut se poser à côté de moi, en tapotant sur le banc. Il s’installe doucement, comme un vieillard fatigué. J’écoute sa respiration. Elle remplit à peine le tiers des poumons. Doit avoir un gros emmerde quelque part. Ces respirations, ça devrait être seulement pour les femmes enceintes.

 

- Tu veux m’embaucher ?

 

- Déconnes pas, il fait.

 

Puis, c’est le silence du soir qui s’installe autour de nous. Seulement autour. Car entre nous, il y a des mots non dits, des vibrations de peine, un mal de chien à vivre.

 

- Tu t’es cassé de chez toi ?

 

Il hausse les épaules en rejetant la tête en arrière. Comme il jetterait le monde un peu trop lourd pour lui. Le Stéph aussi. Il en parlait à chaque page de son journal.

 

- C’est drôle...

 

J’attends la suite. Sa bouche s’est à peine ouverte. Il exhale pour ME DIRE, peut-être son seul souffle. Je ne peux pas grand chose pour lui. Du moins pas encore. Il faut qu’il veuille VRAIMENT s’ouvrir. Autrement, c’est de la bouillie pour chien, au motif d’aider.

 

“On ne peut pas prendre à quelqu’un ce qu’il ne veut pas donner. On ne peut pas donner à quelqu’un ce qu’il ne veut pas prendre.” Tu vois, Petit Père, que j’ai bien retenu mes leçons!

 

- Tu t’assois sur le même banc que Stéph.

 

Il ne me regarde pas. Il fixe l’arbre en face. Un joli tronc, bien taillé. Un vieux. Tout noueux. Avec de l’écorce ridée.

 

- Il regardait cet arbre aussi…

 

L’atmosphère s’imprègne de Stéphane, ce petit môme qui ne savait pas dire NON, mais qui avait du courage à revendre. Mais ne pas savoir dire NON est la pire des choses. L’énergie fout le camp. Ne reste plus qu’une respiration si menue qu’elle peut s’éteindre à tout moment. Marc-Antoine respire à peine, lui aussi.

“Va!, entre malheureux, on se reconnaît”.

 

Il l’a dit hier au soir. Moi, je voyais ses yeux tristes à trop regarder. Et à ne pas savoir que faire. La tristesse de l’enfant est bien dans sa soumission à l’adulte. Il ne peut pas créer lui-même. N’a pas encore les moyens. Il lui faut respirer l’odeur des vieux. Et essayer de dégueuler le plus possible pour ne pas être asphyxié. J’aimerais bien lui augmenter le régime de ses poumons. Il n’a rien demandé. Il ne demandera rien. Peut-être qu’un jour il saura que c’est le toit du monde, le coordinateur et le régulateur de tous les viscères. Alors il saura suivre le mouvement de son corps, canoter sur son énergie, voir la relation directe entre les poumons et la rate, cette fameuse terre; puis le cœur, ce fameux SHEN, l’élan de la vie, la raison d’être de l’homme sur la terre: jouir consciemment DIEU.

 

Pas de SHEN, pas de DIEU. Ou seulement un Dieu inconscient, celui des animaux. Mais le destin de cet homme sera perdu pour l’humanité. Il entrera tout lugubre dans son cercueil.

 

Il aura fait du fric. Peut-être même pas! Alors il aura fait de la violence, une hargne à défendre sa structure.

 

Peut pas lui dire tout ce truc, à Marc Antoine, ce gosse de demi-riche, peut-être les pires. Ils ne savent pas où ils ont les pieds, en définitive. Si c’était Dieu qui les intéressait, par dessus tout, passionnément, à la folie, ils n’auraient pas besoin de se poser la question. Elle n’existerait plus. Du vent!

 

Et leur gosse ne serait pas assis à côté de moi, à prendre la pluie avec moi, à parler de Stéphane car il n’ose pas parler de lui.

 

- Tu as la même institutrice ?

 

- Oui.

 

- C’est quoi, comme gnasse ?

 

Il lève le visage au ciel sans étoile et émet un long sifflement, les lèvres en cul de poule.

 

- Tant que ça ?, je souris.

 

- Pire!... une gamine de 25 piges qui fait la morale à tout bout de champ et qui rougit écrevisse dés qu' « un courant d’air » relève sa jupe plus haut que la mi-cuisse!

 

- Et les courants d’air, c’est toujours le vent ?

 

- Pas toujours… il rigole.

 

- Comment s’appelle-t-elle ?

 

- Martine... quelque chose... tu sais nous, c’est Martine... Bon, c’est pas le tout. C’est pas que je m’ennuie avec toi, mais j’ai rencard avec Bébert.

 

Il me reluque drôlement.

 

- Au fait... hier, le rififi chez Tonio, et le José, il a bien morflé!

 

J'acquiesce. Il sourit.

 

- T’as bien fait!... Dis! si tu veux un autre coup de main... tu sais où nous trouver... Bébert a bien rigolé lorsqu’on a raconté la tripotée que tu leur as mis... On s’est dit que le Stéph, il avait bien choisi.

 

Il me tend la paluche en sautant du banc. Je la lui prends en douceur. Puis, en tentant qu’il ne se rende compte de rien, je lui presse avec le pouce le point “go koku”, à mi-chemin entre les deux métacarpes du pouce et de l’index. Plus connu sous le n°4 du gros intestin. Il a un chouette nom: « les monts convergents ». Très important pour la santé générale. Puisqu’il me demande rien! J’y mets tout mon KI. J’ai pourtant l’impression qu’il se doute de quelque chose. Il se retire façon curieuse. Beaucoup plus ramassé sur lui. Je remarque que le pied se pose mieux, avec une forte pression sur le gros orteil.

 

Il le regardait partir et il souriait; de celui-là qui étire curieusement les lèvres vers les oreilles sans laisser les dents apparaître. Cet enfant était double. Parfois il parlait comme un adulte provocant; à d’autres moments, comme maintenant et le premier soir, c’était le gosse qui n’osait pas dire sa peine.

 

Il savait qu’il ne pourrait pas beaucoup pour lui. Ce matin il l’a brutalisé car il jouait un rôle trop gros pour lui qui allait le tuer. Il n’en a pas reparlé, maintenant. Avait-il compris ? Pas certain, même improbable, mais cela n’a pas d’importance. Il ne faut pas vouloir tout comprendre. Certaines âmes sont faites pour cela, pas d’autres; souvent c’est une question du positionnement de l’envie... Mais il avait suivi avec intérêt le rythme que Bret lui soufflait...

 

 

L’institutrice.

 

 

 

Maintenant, il en venait naturellement à l’institutrice. Martine. Il ne voulait pas se presser car il était mort et maintenant, il avait droit à son temps. Ce temps qui lui avait manqué, il en était certain maintenant...

Son adresse est au dossier. Martine!

 

C’est tout près. Il ne sait pas encore ce qu’il dira. Il ne sait jamais; il agit d’instinct selon les vibrations de l’espace du moment. L’immeuble est au milieu de la rue avec ses commerces au rez-de-chaussée. La porte cochère débouche sur une cour sombre avec les poubelles dans un coin. Troisième gauche.

 

Au coup de sonnette il entend le son d’une radio que l’on baisse.

 

- Qu’est-ce que c’est ?

 

Il a déjà envie de repartir. Une voix enrouée par la poussière de craie, basse, déjà lasse.

 

- Je suis Commissaire de Police et je poursuis l’enquête sur la mort de Stéphane.

 

Une chaîne que l’on place, un verrou tiré, puis l’huis qui s’entrebâille.

 

- Vous pouvez prouver vos dires ?

 

Une frimousse qui parait à peine vingt ans, avec des tâches de rousseur autour des yeux. Elle regarde la carte qu’il a sortie de sa poche... Elle tend la main par l’espace libre et s’en saisit vite pour revenir dans la sécurité de l’appartement. Il a envie de partir. Il sait déjà tout. Il sent la déconvenue de Stéphane lorsqu’il est venu; c’est dit dans son journal.

 

“Un salon tout idiot, en bois blanc et des sièges de toile, blancs aussi. Sa jupe était encore plus courte qu’en classe et elle tirait dessus en permanence. J’ai vu qu’elle ne portait pas de slip... J’ai pas beaucoup causé, je suis parti vite. Je la dérangeais.

 

Il lui a fallu lui aussi passer par-dessus les chaînes, cadenas, l’huis qui s’entrouvre pour se refermer après, afin d’enlever la chaîne... Puis, surtout, cette voix craintive, ce “qu’est-ce que c’est ?”.

 

- Je vous prie de bien vouloir m’excuser pour cette visite un samedi après-midi, l’un de vos jours de repos, et je vous en prie doublement car je sais la tâche énorme qui est la vôtre en préparation des travaux de vos élèves, ayant moi aussi eu la très grande chance de vivre dans un milieu d’enseignants, mais voyez-vous, l’urgence...

 

Il la regarde le sourire aux lèvres, un peu contrit de ce dérangement. Elle a d’abord froncé les sourcils, puis lui a demandé d’appuyer sur la minuterie du couloir à deux mètres afin qu’elle puisse vérifier la photographie et elle a soupiré lorsqu’elle dut se rendre à l’évidence qu’il était bien ce qu’il disait être. Pas vraiment un soupir; une exhalation du souffle qui montrait son inquiétude. Lui, il l’avait perçue.

 

Le mécanisme inverse de la porte le laissa dans le noir car la minuterie venait de s’éteindre et il n’avait pas envie d’aller appuyer à nouveau sur le bouton crasseux.

 

Immédiatement, il lui parla de la beauté du milieu enseignant. Il regardait à peine dans l’appartement et s’assit sur une chaise en paille. Elle prit un fauteuil de toile en face de lui et il vit qu’elle ne portait pas non plus de culotte.

 

Je l’intéresse illico. D’ailleurs, vous avez vu la syntaxe, et tout! J’y ai mis le paquet.

 

- Ah! Vous êtes aussi d’un milieu d’enseignant... C’est le plus beau, n’est-ce pas ?

La voilà lancée sur son cheval de bataille: l’éducation et le monde de ceux qui la pensent, la mettent en pratique, ces gens qui sont comme tous les autres mais pourtant pas tout à fait, vu le destin exceptionnel qui est le leur...

 

- Ma mère, je fais laconique.

 

- Oh! votre mère... Quelle expérience inoubliable cela doit être d’être enseigné par sa propre mère... car bien sûr! elle s’est arrangée auprès de l’Académie pour que ce soit elle qui ait le droit de vous enseigner dans vos premières années scolaires, je suppose ?

 

- Tout à fait, je fais... expérience inoubliable! Vous avez tout à fait raison, chère consoeur de ma mère.

 

- Vous connaissez donc toute la difficulté d’exercer ce métier... Je crois que nous pourrons nous comprendre puisque vous reprenez l’enquête sur ce pauvre Stéphane... Je crois n’avoir pas pu très bien faire comprendre aux deux inspecteurs qui se sont occupés de cette affaire auparavant.

 

- Difficultés ?

 

- Pas à proprement parler. Disons plutôt un type d’incompréhension dialectique qui met fin aux finesses de jugement... Vous voyez ?... Tout ce qui peut permettre de comprendre une situation en intuition.

 

- Je vois très bien... Et pour ce gosse… que vous disait donc votre intuition ? chère Mademoiselle l’institutrice.

 

- Oh!, appelez moi Martine comme tous, monsieur le Commissaire... Vous savez, maintenant dans l’enseignement, nous avons beaucoup évolué. Nous ne sommes plus bégueules.

... oui, pour répondre très justement à votre question, j’ai toujours trouvé ce garçon un peu renfermé... Vous savez ?... de ces gosses qui reçoivent toujours le même type d’annotation sur le cahier ou les carnets scolaires: sérieux, mais peut mieux faire!

 

Je voyais très bien. Vous aussi j’espère. Un bon mec, ce gosse. Bridé.

 

- Il était longtemps sous votre contrôle ?

 

- Oh! c’est un grand mot... Nous surveillons de loin l’évolution d’un enfant sans vouloir nous montrer trop interventionniste... Hé bien, il arrivait vers 8h45, la classe commençant à 9h. Elle cesse à 17h. Il restait à la cantine le midi. Aussi en étude le soir... Ce qui fait, pour ne pas vous dire des bêtises, qu’il quittait l’école vers 18h45.

 

- Une rude journée!

 

- Que voulez-vous, c’est le lot de beaucoup d’autres. Il ne constitue pas une exception dans ces nombreux enfants qui passent le plus clair de leur temps en milieu scolaire. Il faut aussi se mettre à la place des parents dont les obligations...

 

- Et pendant tout ce temps là, vous ne l’avez vu que “sérieux, peut mieux faire” ?

 

- Que voulez-vous faire d’autre avec les classes surchargée de 40 élèves ?!

 

- Il est venu vous demander des conseils en particulier, ou peut-être un essai de se rapprocher de vous ?

 

- C’était un garçon qui était toujours assez proche de ses instituteurs... Comme s’il recherchait une protection.

 

Parfois on le sentait les larmes au bord des yeux... Récemment ? Oui. Il cherchait à discuter ...ou du moins à engager un type de discussion qui commencerait toujours par « qu’est-ce que vous feriez si...» vous savez ? dans tel type de situation... Il tournait toujours autour de ces interrogations qu’il vous présentait tout de go, souvent aux moments les plus gênants pour vous.

 

- Par exemple ?

 

- Bien, par exemple... lorsque vous rangiez vos affaires et vous apprêtiez à quitter la classe… C’est comme s’il essayait de vous retenir!...

 

- Énervant, n’est-ce pas ?... Mais, avait-il d’autres possibilités de se faire remarquer, sans déranger ?

 

- Bien sûr que oui!

 

- Lesquelles ?

 

- Hé bien, par exemple... oui... non, là!... Il faut vous dire que nous sommes vraiment débordés... non, là non plus...

 

Elle me regarde soudain avec une certaine animosité, le front ridé en son milieu.

 

- Vous me posez de curieuses questions... Monsieur le Commissaire.

 

- Oh, vous savez!... Moi, je cherche seulement à savoir avec qui il avait possibilité de parler, ce gosse.

 

- Vous voulez savoir à qui il aurait pu se confier ?

 

- Tout à fait... À vous peut-être ?

 

Elle réfléchit un long moment et son regard par en dessous ne me disait rien qui vaille.

 

- Il est venu ici... C’est ce que vous vouliez savoir ?... Monsieur le Commissaire.

 

- Ce n’est pas au dossier... Seulement que vous aviez envoyé un mot aux parents, leur expliquant que Stéphane racontait partout qu’ON voulait le tuer. Et qu’il convenait de mettre fin à cet état de chose qui ne pouvait que perturber une classe.

 

- Je vois que vous avez bien étudié ce dossier, Monsieur le…

 

- Et vous me dites maintenant qu’il est venu ici!… Quand ?

 

- Vous ne souhaitez pas un rafraîchissement, ou un alcool, vu l’avancement de cette soirée... J’ai des amis, ne croyez pas! J’ai donc quelques alcools forts qui plaisent aux messieurs... Moi, pour ma part, je me contente de jus de fruit. Je crois que c’est plus sain pour la santé, ne croyez-vous pas ?... Ah, oui... votre question... disons que je réfléchisse pour ne pas dire de bêtises... je crois bien... oui... deux jours avant sa mort...

 

- Des jours ou des nuits ? Il vous a entretenu durant la journée ou le soir ?

 

- Il est venu ici, je vous ai dit! Je n’y suis que le soir... C’était donc l’avant-veille au soir de sa mort…Voilà!

 

- C’était la première fois ?

 

- Oui.

 

- Comment connaissait-il votre adresse ? Je ne pense pas que ce soit dans les pratiques du corps enseignant de fournir les adresses personnelles.

 

- Tout se sait très vite. Paris est une petite ville. J’habite le quartier. On m’a vu faire des courses... Ce n’est pas la première fois qu’un élève frappe à la porte, vous savez! Il ne sera pas non plus le dernier.

 

- Vous les recevez alors, lorsqu’ils viennent sonner.

 

- Non… Il ne manquerait plus que ça! Corvéable à merci, on serait!

 

- Donc, vous l’avez renvoyé...

 

- Non… c’est à dire que... Voyez-vous, il a tellement insisté. Il disait qu’il s’agissait de vie ou de mort.

 

- Vous l’avez donc écouté...

 

Il faut tout lui arracher à cette instit. Pardi! Elle se trouve emmerdée. Un gosse vient la voir pour lui dire qu’on veut le tuer. Elle le renvoie chez lui en faisant parvenir un poulet venimeux aux parents. Le gosse crève deux jours plus tard!

 

Mais, dites ? Le rôle d’instit, c’est quoi au juste ? Pour apprendre à lire écrire et compter, pas besoin de tout ce bisbille.

 

- Hé bien, il était assez confus... Rien ne se tenait dans ses explications… Je lui demandais des éclaircissements qu’il était incapable de me fournir… Il n’aboutissait à aucune conclusion! Rien de clair… Comme si on peut faire confiance sur seulement l’instinct et pourtant c’est ce qu’il demandait!

 

- Il demandait QUOI, en définitive ?

 

- Je n’ai pas très bien compris… Il était trop confus. Rien de…

 

- Il est resté longtemps ?

 

- Non, pas très... Il était un peu comme vous. Il a sonné. Puis ensuite, il hésitait à entrer.

 

- Votre porte se trouvait barricadée de la même manière ?

 

- Bien sûr!... Que croyez vous ?, qu’il est possible de faire confiance ? On dirait que vous ne savez pas ce que c’est d’être une femme seule à Paris… Ou ailleurs!

 

- Il est resté combien ?

 

- Dix minutes, peut-être… À tout casser, un quart d’heure.

 

- Et durant ce temps, il a parlé combien de temps ?

 

- Que voulez-vous savoir ?... Une bien curieuse enquête, que vous menez là, monsieur le Commissaire.

 

Je lui sers mon sourire N° je sais plus combien, mais qui fait partie de la fiche: “mets-toi là que je te fasse peur”.

 

- C’est que, chère demoiselle institutrice, au regard de la loi, ne pas prendre soucis des dires d’un enfant, même confus, lorsqu’il est si longtemps sous votre responsabilité, et qu’en surplus lorsque cet enfant cherche à expliquer une chose qu’il ressent mais n’est pas très claire pour lui... comment vous dire ?... On pourrait appeler cela une non-assistance à personne en danger!... Et vous savez comment, en cette affaire, le public a faim d’un coupable, ou du moins de quelqu’un à croquer.

 

- Mais… j’ai fais ce que j’ai pu!...

 

- En êtes-vous bien certaine ?... Voyez-vous… un enfant qui reste avec vous si longtemps puis vient même vous relancer chez vous... Enfin!... le public et les magistrats peuvent apprécier que… comme vos supérieurs… Je ne trouve pas votre position bien avantageuse…

 

- Mais...

 

- Ça ne suffira pas.

 

- Mais… ma bonne foi…

 

- Ah! ça, c’est une denrée très curieuse, quasiment jouée en bourse chaque jour. En fonction de l’éclairage, de l’arrangement, la “bonne foi” fluctue selon des proportions parfois alarmantes… Vous vous en étiez d’ailleurs rendue compte dans vos appréciations au cours des corrections de travaux, n’est-ce pas ?

 

- Mais… Non… La rigueur du travail, le développé de...

 

- Vous vous pensez donc certaine dans votre position d’appréciation, et chaque jour est identique à hier et idem pour demain…

 

- Bien sûr!

 

- Alors, chère mademoiselle l’institutrice, vous allez au devant de quelques surprises de taille. Vous constaterez que ceux qui vont vous juger auront une fluctuation d’appréciation tout à fait étonnante.

 

- Mais, la Justice...

 

- Quelle Justice ?... La décision est celle de celui qui a le pouvoir. Vous vous en étiez bien rendue compte dans votre job!

 

- Oui… enfin…non.

 

- Alors, j’ai bien peur que vous alliez vers des découvertes.

 

- Mais, j’ai toujours été honnête !

 

- Croyez-vous ?... Peut-être seulement, très formelle dans vos jugements en redisant la bande enregistrée dans votre cerveau pendant le long apprentissage de l’enfant, puis de l’adolescent et enfin de l’élève instituteur, pour en terminer avec le métier final. Le tout, bien entendu, sans interruption, sans aucun accès à un autre monde de travail et de comportement, une autre manière de placer sa conscience dans les situations… Vous avez fait le cycle complet de l’élève à l‘instructeur, n’est-ce pas ? Sans arrêt.

 

- Oui… comme beaucoup d’autres... Je ne vois pas ce que l’on pourrait me reprocher à ce sujet.

 

- Si vous, vous ne voyez pas, d’autres s’en chargeront. Mais rassurez-vous! Ils ne seront pas plus honnêtes que vous.

 

- Mais...

 

- C’est simple... Vous serez rejugée. Et ce jugement, je crois bien vous laissera un drôle de goût dans la bouche.

 

- Mais enfin!... Qu’est-ce que l’on me reprochera ?

 

- Simple. De n’avoir apprécié une situation conflictuelle que par rapport à votre petit confort personnel, alors même que l’enfant dont vous aviez la charge vous relance à votre domicile et vous déclare tout de go que l’on veut le tuer... Voilà ce que l’on vous reprochera.

 

- Mais... je ne pouvais pas faire autrement, vu le manque d’arguments.

 

- Justement!

 

Je crois bien que je suis en train de la secouer hébreux. Dites, les mecs. Vous avez bien vu comment je ne suis pas doué pour vous relater des discussions. Même que je me demande si je suis doué pour un quelconque truc.

 

On pourrait peut-être... je pourrais peut-être vous faire un petit rapport succinct sur la tartine que je lui beurre en manière de lui foutre la pétoche. 0k!

 

Vous êtes sympa. Pour l’instant, votre chronopost est arrivé à l’heure. Je sais même pas comment ils ont fait au Petit Trav... PT.T.

 

JUSTEMENT!... Qu’est-ce que l’on vous a appris à cette école d’élève instit ? Mais oui, vous allez comprendre.

 

C’est marrant, vous allez voir! Le curieux de ce type d’affaire, c’est que vos instructeurs, ceux qui vous ont appris à « instruire » vous-même, n’avouerons jamais, au grand jamais, qu’ils ne vous ont pas appris la relation que le gosse a avec le temps. Vous pigez!

 

Non. Je vois bien. Va falloir vous mettre les points sur les I.

 

Le gosse, il n’est pas dans une relation de temps, mais un déroulement énergétique.

 

Je vais dire les choses autrement. Le gosse, il n’est pas capable de savoir ce que lui réserve l’avenir, il se contente de SENTIR ce qu’il veut, lui faut, l’attire... etc...

 

Aussi vous êtes une grosse dégueulasse, Mademoiselle l’instit, de demander à un gosse de “s’expliquer”. Une vraie pourriture, vous êtes. Car IL ne peut pas. C’est ça, justement, l’état d’enfant.

 

Il peut seulement dire qu’il n’aime pas, qu’il se sent pas bien dans le truc qu’on lui présente.

 

Mais VOUS, qu’est-ce que vous faites ? Vous interrogez, vous demandez des explications. Vous affirmez que vous êtes prête à “collaborer”, à “comprendre”, compatir, pâtir tout court, lever l’épée de l’aide, assistance, établir le front de défense de... Mais il faut vous EXPLIQUER.

 

Et c’est là, magnifique salope, que vous le gaulez le gosse. Et en plus, vous le culpabilisez. Pardi! C’est ta faute, gosse, de n’avoir pas pu obtenir l’aide que tu réclamais. Tu n’as pas su t’expliquer. Tu n’as su que dire ce que tu ressentais, ce qui te faisait peur.

 

À tous les coups, t’es certaine de gagner à ce petit jeu. En surplus, tu renforces ton pouvoir. Dis, mademoiselle l’instit, je ne suis pas là pour votre formation permanente et accélérée. Moi je suis ici pour défendre un gosse qui n’a pas su se défendre. Et laisser derrière moi une telle trace de trouille, que ce n’est pas de sitôt que tous ceux qui ont fait chier Stéphane, vont avoir envie de recommencer avec un autre.

 

Ce qui est triste, c’est que lorsque la compréhension n’existe pas, et non plus l’intérêt de découvrir ce que l’on ne connait pas, ce que l’on nous a pas appris, tout simplement parce que les “instructeurs” ne savent pas non plus, et non plus ne sont pas intéressés... hé bien… il ne reste plus qu’à donner la trouille. Triste, non! Pour empêcher que cela ne recommence pas devant vous. Seulement ce truc! Car derrière, ce sera rebelotte.

 

Vous voyez bien qu’il ne faut pas hésiter à poquer derechef, aujourd’hui. Pas de remettre à demain. Et vous savez pourquoi ? Parce que c’est un devoir. Un DEVOIR.

 

 

« Mon fils, je me permets de t'interrompre. Je vois bien que tu t'échauffes et tu en deviens confus dans tes explications. Pourquoi crois-tu que je t'ai envoyé pour cette affaire qui semble bien en définitive ne relever que de la simple police, que tu conclus meurtre ou accident ou encore suicide ? Tu ne crois pas, peut-être, que cette graine vicieuse que tu traînes toujours en toi et qui te fait passer parfois par des états de colère indignes de l’Homme Noble ne pourrait pas provenir de cette relation très particulière de ta mère qui est enseignante et qui prend son fils dans sa classe dans les premières années de sa scolarité ? et cela dans une école de filles!

 

Ne reporte donc pas tes humeurs sur cette enfant qui me semble tout ce qu’il y a de bien et digne, et permets au vieux que je suis de te prévenir que lorsque les dames portent des jupes très courtes et pas de culotte en-dessous, c’est que le temps est au chaud—humide, tout simplement. Que laisses-tu croire ?

 

Ton père que tu adores ».

 

Dis, vieux gonze tout ridé, reste dans ton perchoir! Tu viens interrompre un interrogatoire à ma manière perso et j’en ai rien à branler de tes remarques... Bon, d’accord... c’est pas si con que ça!

 

Je reconnais. Mais, dis, t’as vu la nana ? C’est instit, ce truc ? Bon, je retire certaines paroles hâtives que je viens de te balancer, mais tu sais bien que je n’aime pas que tu me tombes sur la couenne lorsque je suis ému.

Tu parles d’un truc pour le Stéphane qui vient chercher de l’aide!

 

Bon, d’accord, je la rebranche et lui redonne la parole.

 

- Vraiment, je ne vois rien de ce que vous insinuez, Monsieur le commissaire... et je crois bien que je vais référer mes supérieurs hiérarchiques de cette discussion qui... prend des tours surprenants...

 

- Dis! connasse... C’était pas surprenant lorsqu’il t’a dit, le gosse, que le sida, on le lui a refilé exprès en punition... C’est bien à toi qu’il l’a dit ce fameux soir... C’est dans le dossier... et ça ne valait pas la peine de tenter de comprendre ce qu’il semblait vouloir dire, le môme ?

 

- Voyons!

 

- Rien du tout. Le gosse, il est venu vers son instit, car c’est elle qui lui enseigne la conduite perfect dans le monde... et le petiot, il ne savait plus comment se comporter. Donc il vient vers vous... Et qu’en faites-vous, dites ?

 

- Sortez!

 

Elle se lève, et me tend la porte du doigt.

 

Dites, entre nous, vous ne croyez pas que je lui ai donné réellement sa chance ? Dites ?

 

- Pas avant que vous m’ayez ENFIN dit la vérité.

 

Et je reste assis très tranquille, mais la Martine elle comprend que si elle ne se tient pas correct, a envie de courir vers la porte, d’appeler au secours, de me raconter des charres... Y a parfois un drôle de regard qui glisse de mes paupières.

 

- J’avais peur... peur... PEUR!... vous comprenez ça ?

 

Elle éclate en sanglot sur le divan. Un truc de gagné. Elle ne pense plus à rabattre sa jupe. Pourtant, cette fois-là, elle aurait une bonne raison avec le tissu qui se balade au raz du poil. Je n’ai plus trop envie de l’aider.

 

- Vous ne pouvez pas comprendre ce que c’est une femme seule dans Paris... Il me racontait ce qui se passait. Ce qu’il faisait. Pourquoi on l’avait sodomisé avec un porteur de Sida... J’avais peur. Je ne voulais plus l’entendre... Je l’ai mis à la porte.

 

- Que vous a-t-il dit de plus ? Ce qui n’est pas au dossier de Police.

 

- Que... que... sa mère... oh, mon Dieu!... Elle venait coucher dans son lit les nuits où elle se disputait avec son mari... souvent... j’ai cru comprendre.

 

- Et c’est à eux que vous avez envoyé un billet vous plaignant de Stéphane... Avez-vous tout dit, dans ce billet ?

 

- Oui... tout.

 

Je souris.

 

- Merci du renseignement, chère Mademoiselle l’instit... Ce billet fut détruit par les parents, un simple geste d’envoi à la poubelle... il parait. On ne savait pas très bien ce que vous avait dit réellement le gosse. Voilà maintenant chose faite.

 

Elle se mord les lèvres. Croyait que nous étions au parfum. Un truc qui me chagrinait. Ce billet. Tout le monde en parlait. Personne ne savait vraiment ce qui y avait dedans.

 

L’instit avait donc relaté fidèlement les confidences du gosse. Pas seulement les histoires de rues, celle du sida, mais SURTOUT pour les parents, leurs histoires perso, celles qui ne doivent pas, au grand jamais sortir de la maison. Voyons! Un couple si uni. Et le gosse qui va raconter ces trucs en extérieur!

 

Quelle trahison. Certains furent pendus pour moins que ça.

 

- Les parents vinrent vous voir ?

 

- Oui... le lendemain soir, articula-t-elle avec difficulté.

 

Y en a qui n’aime pas beaucoup voir arriver trop près la vérité. Elle est de ceux-là, la Martine. Avec un regard en-dessous.

 

- Et vous avez convenu ensemble qu’il serait bon de mettre le gosse au pas et de passer sous silence ses confidences, n’est-ce pas ?

 

Je fais le texte pour elle. Pas envie de continuer à perdre du temps. D’ailleurs elle semble comprendre. Elle aussi veut en finir le plus vite possible.

 

- Ils ont décidé de l’envoyer dans une pension très stricte... quelque chose qui ressemble à une maison de redressement, si j’ai bien compris.

 

- Mais... Il n’avait rien fait!... Faut avoir chouravé,... et autres bagatelles, pour être dans ces fausses écoles qui ne sont que des prisons pour gosses.

 

- Ils ont dit qu’ils trouveraient un arrangement...

 

Les salopiauds!

 

- Et vous ?

 

- Mais... que voulez-vous que je fasse ?... Je ne suis que l’instit!

 

Celle qui envoie les confidences aux parents. Seulement 1’instit.

 

- Et le Stéphane, il savait la décision prise. Curieux, ne trouvez-vous pas ? Juste la veille au soir de sa mort.

 

- Oui. J'ai... il était irritant ce jour-là!... Je crois que je me suis un peu fâchée en disant que j’allais bientôt être débarrassée de lui...

 

- Et...

 

- Je me suis laissée peut-être aller à des... indiscrétions sur les décisions prises par les parents...

 

- Quand ?

 

- Le soir... le soir de sa mort... Oh! que je m'en veux!...

 

Que ça se révèle! Oui, tu t’en veux. Pour le reste, je te fais confiance. Tu retomberas sur tes pattes vite fait.

Un mort de plus ou de moins dans ta vie, qu’est-ce que tu en as à foutre ? Dis ? tu en es déjà à combien ? Et vous ?

 

 

Madame Broussard

 

 

Il n’est content. Pas à pas, il a mis les jalons. Yoko, la Police, les journalistes et l’instit. Il a perçu sa respiration à la fin: affolée. Il a compté les vibrations: il en manquait. Elle mentait donc en partie.

 

Il fallait s’en douter. Elle a lâché du lest pour cacher un truc encore plus énorme que la maison de correction pour le Stéph. Pour l’instant, ça lui suffit. Il n’est pas pressé, contrairement à son habitude qui le pousse à accélérer les événements pour retourner au monastère. Il a du mal à vivre avec les hommes, la comptabilité de leur effort, leur mesure...

 

Ce mal de vivre-là, il l’a retrouvé autour de Stéph... dans son journal aussi. Il retrouve les mensonges aussi, cette manière de se lancer à l’extérieur, de provoquer le regard de l’autre. Il n’est plus pressé. Le monastère attendra. Il a plié sa robe de moine avec beaucoup de soin avant de partir. Il avait l’impression qu’il s’en allait pour longtemps. Cette sensation se maintenait encore maintenant dans la circulation de Paris à dix huit heures, avec tous ces gens...

 

Contrairement à ce qu’il aurait pu croire, il n’en était pas gêné. Cela lui rappelait l’histoire d’un moine mendiant, un grand chef de temple qui s’était échappé en abandonnant tout pour rejoindre un groupe de mendiants lépreux... À un disciple qui lui courait après il dit: “...me suivre ?... alors abandonne tout!” Stéph lui faisait lâcher quelques vêtements qu’il avait encore gardés. Marc Antoine le tenait par la main. Lui, il aidait à respirer. L’instit lui rappelait sa mère, bien qu’elle, elle n’aurait pas montré ses poils pubiens, au contraire!

 

Il remontait la fois où, pour la première fois, il avait vu qu’un peu de liquide blanc sortait de son sexe; il l’appelait à l’époque le “zizi”, il lui avait demandé. Elle eut un haut le cœur et lèvres pincées, une habitude quasi permanente chez elle, elle s’écria: « n’y touche pas! c’est sale... Demande à ton père! »… Le père n’a rien expliqué. Le lendemain il est venu dans sa chambre et il a posé une pile de bouquin sur le bureau.

 

- Tout est là, il a dit.

 

Puis il est parti.

 

Stéphane, lui, a demandé autre chose. Les époques changent.

 

Il n’a pas non plus eu sa réponse. Il n’est plus pressé car il veut savoir si le gosse a pu glisser dans une fuite de l’imaginaire... Sa seule chance. Il veut savoir. Absolument! Il sait qu’il tuera.

 

Il a lancé son premier pavé qui sortira ce soir. Il fera en sorte que Chity ait un autre os à se mettre sous la dent pour l’édition de demain matin. Les journaux doivent rester en haleine. Il les alimentera et la vérité sortira de cette pagaille, comme toujours.

 

Il sort du Boulevard périphérique et entre dans la grande banlieue. Il va où habite cette vieille dame qui supervise le Central de la Famille SHIN dans toute la France et avec laquelle il avait travaillé dans l’affaire Dupond

 

- Bonjour Madame Broussard.

 

- Entrez, je vous attendais mon garçon, le Roshi m’a prévenue.

 

- Tiens... Il anticipe mes décisions. Si je ne me trompe, j’ai pris celle-ci il n'y a pas une demi-heure.

 

- Arrangez-vous avec lui, mon garçon... Entrez, vous connaissez les lieux.

 

Elle riait de sa remarque et son petit visage ridé, tout rond, s’en trouvait rajeuni. Il la trouvait plus gaie, plus légère qu’il y a huit mois maintenant. Il le lui dit.

 

- Parce que j’ai remonté la pente!... Vous ne pouvez pas savoir dans quel état de délabrement mental que vous m’aviez laissée!

 

- Ah, moi!

 

- C’est ça!... c’est ça!... Dites, à vous côtoyer une seule fois, on apprend pour au moins toute une vie. Alors, ne faites pas le singe avec moi. J’ai appris à mes dépends quel manipulateur retors vous êtes!

 

- Moi ?

 

- Incroyable!... À vous voir ainsi, on vous donnerait le bon Dieu sans confession et parbleu! vous en arrivez à me faire douter. Le Roshi a bien raison!

 

- Il vient de vous télétexter ?

 

- Pardi!... Comment je sais votre venue ?

 

- Mais lui ne le savait pas encore.

 

- Vous me faites plaisir, mon garçon... Il y aurait donc quelqu’un qui est au moins aussi fort que vous! Que ce soit mon vieil ami le Roshi me procure une joie sans fin.

 

- Oh!, vous savez... Bien malin celui qui dira lequel manipule l’autre.

 

- Tiens ? Et quelle est votre théorie là-dessus ?... Prenez ce fauteuil que vous connaissez et j’ai fait de la tisane qui est encore chaude.

 

- C’est simple Yoko lui a dit que je la mettais au travail sur cette affaire. Déduction logique: je vais vous solliciter pour l’intendance qu’elle ne sera plus à même d'assumer.

 

- Je préfère ne pas discuter avec vous! J’en perds le peu de mes certitudes. Prenez des gâteaux secs, fabrication maison… Que puis-je faire pour vous ?

 

La vieille dame le regardait derrière ses lunettes, la mine à la fois soucieuse et réjouie car elle l’avait déjà vu à l’œuvre et il l’avait effrayée de son pouvoir de pénétration dans la conscience de l’homme.

 

Il ne savait plus tout à coup. L’image de l’homme pendu à sa corde par les dents se figea sous ses paupières et il ne vit qu’elle; elle qu’il a déchiffrée pas à pas, comme un hiéroglyphe, pendant des années car il savait au plus profond de lui qu’il y existait une réponse. Et il a trouvé.

 

Mais c’est l’extraordinaire aimant que cela a constitué pour mettre en lumière l’énergie des blocages qui empêchait de VOIR, qui lui revient présentement. L’action fut plus importante que le résultat!

 

Devant cette petite vieille, il a d’un coup eut envie d’abandonner la lutte, de se dire « À quoi bon! Qu’est-ce que cela changera ?!... ». Il s’est senti vide. Puis cette image de l’homme tenu par les dents au-dessus du précipice est venue...

 

Il sait qu’il lui faudra se battre toute sa vie! Car il le faut pour que la flamme ne s’éteigne pas, même au prix de sa tranquillité toujours rêvée. Alors, il lui expliqua longuement ce qu’il voulait et elle ne l’interrompit pas.

 

 

L’attaque

 

 

« DEMANDEZ le FIGARO... DEMANDEZ!

REBONDISSEMENT SPECTACULAIRE DE L’AFFAIRE COLA...

L’ENFANT ACCUSE!...

DEMANDEZ...”

 

L’article en deux colonnes de première page disait que leur enquêteur spécial avait pu mettre la main sur le “JOURNAL” de l’enfant et que: ABÉRRATION... On SAIT, de la main même de la victime, qu’on l’a sodomisé avec un porteur de SIDA dix jours avant sa mort... Que la POLICE est au courant MAIS QU’ON N’EN A PAS TENU COMPTE DANS LE DOSSIER!...

 

Suivait un tas d’interrogations sur la désinformation du PUBLIC, celle peut-être du Président de la République... à moins que la mission du Commissaire Divisionnaire BRET, revenu spécialement de Chine où il assistait les Services de Police dans le cadre d’une formation aux méthodes nouvelles, ne soit qu’un masque de plus pour cacher des vérités essentielles...

 

On laissait entendre que l’enquêteur spécial du FIGARO gardait encore un bon nombre d’informations sous la manche... Une histoire qui est loin d'être finie.

 

On parlait du Commissaire du quartier qui aurait reçu des ordres pour étouffer l’affaire... On allait savoir QUI... Du moins, si le lecteur...

 

Il se défendait bien Chity.

 

L’Éditorial du Rédacteur en Chef reprend le sujet, dénonce les Pouvoirs Publics, attaque franchement la Police, demande des sanctions et déclare sans détour qu’il ne sera pas utile de dépenser l’argent des contribuables pour un supplément d’enquête, car LE FIGARO ira JUSQU’AU BOUT et fournira LUI-MÊME au PUBLIC la totalité du dossier.

 

La guerre est ouverte. En cette période calme dans les nouvelles, Bret est certain que chacun va y aller de ses articles et que demain matin, c’est cinq journaux qui en font la une. Avec la suite qu’il a programmé, la première page sera consacrée à STÉPHANE COLA pour un bout de temps.

 

D’ailleurs, pourquoi attendre plus longtemps.

 

- LE FIGARO... J’écoute.

 

- Passez-moi Chity, s’il vous plait. De la part de l’homme qu’il a vu cet après-midi pour l’affaire Cola.

 

- Patientez...

 

- Dites, c’est du TONNERRE ce “papier” ! Vous avez lu l’article!

 

- Oui.

 

- 0k comme ça ?

 

- Tout à fait.

 

- Dites, j’ai fait le max... Les écrits du gosse peuvent faire deux articles, peut-être trois, mais pas plus. Pas assez explicite! Il parle trop de ses états d’âme... Pas assez de faits concrets. Je vais être rapido à court.

 

- Pas mon intention de vous couper une chique que vous avez si bien pendue.

 

- J’avais bien cru comprendre.

 

- Mais oui, mon gars, c’est pour moi que vous travaillez... Continuez dans ce sens et je vous fournis le nécessaire.

 

- Je ne voudrais pas médire, mais je vous trouve un drôle de flic, tout de même!... Si je comprends bien, vous voulez qu’on axe pour l’instant sur « LES SILENCES INCOMPRÉHENSIBLES DE LA POLICE »... C’est le titre de l’article de demain matin.

 

- Toujours à la une ?

 

- Vous parlez! Vous ne pouvez pas savoir tous les appels que l’on reçoit, le standard est bloqué! Tu parles d’une affaire qui va remuer le cœur des français qui n’ont rien à se foutre sous la dent depuis lurette...

Alors, ça vous va ?

 

- Oui... disons, pour demain soir vous pourriez...

 

- Non... Pas le soir. C’est un supplément qu’on vous a sorti aujourd’hui... histoire d’ameuter le poisson...

 

- Ok, après-demain, édition normale... Dites que le SOIR MÊME DE SA MORT, il est allé voir son instit, une certaine Martine, vous trouverez le nom au dossier, pour lui dire qu’ON voulait le tuer et qu’ELLE L’A MIS DEHORS!

 

- Merde... C’est vrai ?

 

- CHITY!... Si vous voulez continuer à suivre cette affaire, dispensez-vous de ce genre de question!

 

- Excuses... Dites, au fait, comment je dois vous appeler. J’ai l’impression qu’on va se voir souvent ces jours-ci et le titre à rallonge qui vous habille, moi, ça me foutrait plutôt des boutons.

 

- Dites “Monsieur le Prince. Je m’en contenterai.

 

- Merde alors!... Mon prince... Vous vous curez le cul tous les matins avec une cuillère en argent ?

 

- Exact.

 

- Ben, si vous avez les moyens... Alors, cette info, c’est pas du bidon ?

 

- Néni... Et en PLUS, vous allez laisser entendre que le gosse est allé chez elle POUR ENQUÊTER.

 

- OK... Pas du bidon non plus ?

 

- Une interrogation tout au plus mais vous clôturerez en disant que de sources CERTAINES vous savez que cette institutrice était en relation TRÈS étroite avec les parents pour EMPÊCHER L’ENFANT DE FAIRE DES RÉVÉLATIONS... Promettez à vos lecteurs l’info pour le jour suivant.

 

- Merde!... Du tonnerre!... Tout est vrai, d’accord... sauf l’interrogation... Hein ? Le reste, vous pensez l’avoir réellement ?

 

- Je l’ai déjà.

 

- Salaud!... Tu veux nous faire tirer la langue, hein mon Prince!

 

- Disons que j’aime les collaborateurs zélés et dévoués et que je m’en donne les moyens.

 

- Tu m’en diras tant!... Bon... En actuel, on fait transpirer les flics, n’est-ce pas ?... Après demain, on attaque côté instit et famille... J’ai tout compris, Patron ?

 

- Chity, tu es adorable. Je te fais la bise sur le noeud.

 

- Envoies-moi plutôt ta copine!

 

 

Monsieur Tarin

 

 

Le soleil s’en allait derrière les immeubles mais il n’avait pas plu aujourd’hui et le ciel se dégageait de ses nuages. Il avait envie de se reposer. Cette nuit, il devra travailler et le décalage horaire se faisait sentir. Le troisième jour était toujours le plus dur. L’habitude.

 

L’appartement de la rue Mouftard est vide. Il ne connait pas ce lieu sans Yoko et cela lui donne une curieuse sensation. La jeune femme doit travailler sur José et sa bande. Il peut utiliser comme il veut ce lieu, refuge et centre de la Famille à Paris, mais un sens de la profanation le retient. Il est à Yoko; il faut qu’il le reste même si elle aime le savoir là, chez elle. Il ne sera pas toujours là. C’est d’ailleurs étonnant qu’il se retrouve deux fois en un an à Paris. Il ne connaissait plus son pays depuis dix ans, depuis qu’il était parti en Asie après avoir dit quelques mots bien sentis à ses parents... à tous ces instructeurs!

 

Alors, il fit son sac avec le kimono et le hakama, puis son sabre et le bâton. Il ira sonner à la salle du coréen, pas très loin. Il n’aura pas besoin de la voiture.

 

Il s'est incliné sur le bord du tatami, saluant le mur d’honneur avec son hôtel de petites divinités, puis, pivotant sur les genoux, il frappa le front la paille de riz devant son hôte qui s’était installé dans un angle.

 

Le Coréen, un homme d’une cinquantaine, assez rond et pas très grand, le regardait faire, sans un mot, sans un froncement de sourcils, comme s’il n’existait pas.

 

Bret a commencé par le karaté, puis il a caressé son âme avec le sabre... Cela a duré deux heures. Le kimono ruisselait de sa sueur.

 

Le Coréen salua avec lui le mur d’honneur. Puis il se tourna vers lui, tous les deux encore accroupis sur le tatami.

 

- La dernière fois... Huit ou neuf mois, je crois... je m’étais permis de vous demander QUI vous avait enseigné et vous avez bien voulu me dire une phrase magnifique “Qu’il y a encore des feux sur la Montagne...

 

Il attendit qu’un camion passe dans la rue et que le silence s’étale de nouveau entre eux, puis il continua, les yeux sur ceux du jeune homme en face de lui.

 

- Mais... si je puis, j’aimerais vous dire “merci”; c’est d’un tel contentement que de vous voir agir.

 

Il a dit “agir... Pas “s’entrainer... Il a donc vu un petit quelque chose. Alors, peut-être, la vie derrière l’apparence des choses est-elle pour lui aussi...

 

Il resta longuement sous la douche. La salle était vide lorsqu’il sortit des vestiaires. Il tira la porte derrière lui.

 

Maintenant, à vingt et une heure, il pouvait aller au restaurant japonais, tout proche. Il espérait qu’ils avaient du poisson cru. Ensuite, il sera temps d’aller voir José. Hier, l’interrogatoire fut écourté.

 

Ils avaient du bon poisson et son estomac lui disait merci, avec le bol de riz accompagné de thé vert. Il a pris son temps. Le serveur fut étonné de sa dextérité avec les baguettes; plus encore lorsqu’il porta le bol contre les lèvres. Une manière de manger à l’asiatique de campagne qui ne se trouvait pas beaucoup ici, dans ce restaurant de luxe. C’est le patron qui vint lui apporter l’addition avec une large courbette.

 

La nuit était fraîche et il ferma la fermeture éclair de son blouson de daim. Il était inquiet pour Yoko. Un jeu dangereux, mais il ne voulait pas trop se l’avouer. Il aimait dire que chacun doit se prendre en charge, mais... Il y avait ce “mais parfois bien gênant. Il espérait qu’elle s’en sorte facilement avec cet huluberlu de José.

 

D’ailleurs, pourquoi a-t-il décidé d’aller voir par là ? Il aurait pu tout autant travailler sur d’autres pistes. Il en avait tant! Par exemple, le joailler qui fut prévenu d’un casse par la bande de José, une recherche des gens auxquels IL avait dit qu’on allait leur voler leur voiture cette nuit là... l’instit, le curé... retourner sonner le grelot au commissariat pour interroger l’agent qui avait reçu le môme...

 

Les pistes ne manquent pas. Mais il va vers José car par là, il y a aussi Yoko dont il est un peu inquiet.

 

- Attention, y a du monde!

 

Il n’a pas répondu et a sorti la main gauche de la poche du blouson. Une autre main vint s’y glisser et il referma les doigts. Ils remontèrent sur le trottoir, dans la zone d’ombre d’en face. Les volets du bar avaient leurs fermetures de métal mais on voyait de la lumière par les interstices. Un homme en blouson de cuir était appuyé contre le mur, tout près de la porte fermée. On en apercevait un autre, d’une dégaine identique, faisant les cent pas au coin.

 

- Par derrière, c’est idem, dit Marc Antoine.

 

Ils passèrent sans se presser sur le trottoir d’en face et ils ne leur prêtèrent pas attention: un homme qui revenait chez lui tenant son fils par la main.

 

- Tu as vu une jeune femme asiatique ?

 

- La Jap de la rue Mouftard ?... Oui, cet aprèm...

 

- Où ?

 

- Je sais pas. Ils sont partis depuis une heure. Ils étaient dans l’arrière salle puis IL est venu avec ses gardes du corps. Tout le monde a ripé par l’autre porte. J’ai pas vu José partir. Il doit être avec le Patron.

 

- La jap ?

 

- Partie avec les autres.

 

- Certain ?

 

- Certain, il y a même un gros cul qui lui a roulé une pelle sur le trottoir.

 

- Partis ensemble.

 

- Non... Je l’ai vue se tailler toute seule vers la bouche de métro.

 

- Bien... Qui est-ce, le Patron ?

 

- Tu verras bien, dit-il en rigolant... Car tu y vas, n’est-ce pas ?

 

Le jeune homme baissa le regard vers Marc Antoine et ils se sourirent.

 

- Tu connais un moyen d’entrer sans passer par les gardes ?

 

- Même chemin qu’hier, si tu n’as pas peur de te salir.

 

- Correct... Tu fais la permanence, ici ?

 

- Je t’attendais.

 

- Comment savais-tu que je viendrais ?

 

- Tu es bien allé chez l’instit!

 

- Comprends pas.

 

- Parce que t’es encore trop jeunot dans le métier, lui répond Marc Antoine, du tac au tac...

 

Il semblerait que le garçon aime ces échanges de phrases courtes, à se dire des choses qui transpirent de l’amitié sous des dehors rudes.

 

- Heureusement que je t’ai comme prof!

 

- Comme tu dis... heureusement.

 

- Comprends toujours pas!

 

- Après ELLE, t’es obligé de venir le voir LUI, si tu as compris un peu du truc.

 

- Bah!, on verra bien. IL, ELLE, LUI, NOUS, VOUS, ELLES. Quelle différence!

 

- T’es drôle, tu sais... Je sais pas si STÉPH a bien fait de te choisir... J’ai l’impression des fois que t’as les pompes à côté de tes panards...

 

- Et toi, elles te vont bien tes godasses ?

 

- J’sais pas... Pas certain.

 

- Allez, laisse-moi passer le premier.

 

- Salut, les mecs! Je fais à l’assistance médusée.

 

Dites, le silence dans la salle. Mort subite des conversations. Faut dire qu’ils ne sont pas nombreux. Cinq en tout, dont une femme entre deux âges derrière le comptoir. J’ai l’impression que c’est elle qui a fermé le bar hier au soir après la descente de flics. Pour le reste, il y a José, avec un large sparadrap sur la gueule et sûrement un bon bandage des côtes, vue la raideur qui est la sienne sur son tabouret. Le gros que j’ai poqué hier, vautré derrière sa table où traîne une dizaine de cannettes de bière vides.

 

Et le plus intéressant, c’est le cinquième. Un mec très bien mis. Pas le genre loufiat qui a réussi. Lui, il a réussi tout de suite. Il n’a pas eu besoin de monter à l’échelle. Né le cul doré, il est sûrement. Son costume trois pièces ne trompe pas. Ni sa coupe perfect, ni surtout la manière de le porter. Dans les quarante ans, il perche du haut de sa grandeur. Car j’vous ai pas dit qu’il balance prés des deux mètres, le gus. Comme il se tient droit, même un peu raide, de ceux qui ont l’habitude de commander et de se voir obéir, il fait assurément dans les deux mètres et demi. Du moins c’est l’impression qu’il me donne.

 

Mais l’impression que je fais sur lui n’a pas l’air de lui faire chouia.

 

Pour vous dire, il me demande pas par où je suis venu... où sont les mecs derrière... quelles sont mes intentions... Enfin, tous les trucs que je vois passer dans les mirettes de José qui se planque d’un coup derrière le mec en costard.

 

Il m’observe, comme on le ferait avec une petite souris, ou le steak que le maître d’hôtel vient de vous servir pour vérifier s’il est à votre goût. Il ne me demande pas non plus QUI je suis. Il sait. Une bonne description de moi, naturlich; une bonne relation des situations, AUSSI; mais faut quand même du cran pour ne RIEN demander. Il sait.

 

Il me fait bien comprendre qu’il sait. Et attend d’être certain que vous savez vous aussi à QUI vous avez affaire. Pour causer, après. L’intendance, c’est pas son truc. Il est plus haut que ça, le mec! N’empêche que j’aimerais pas être à la place du chef d’équipe qui devait m’intercepter. Va y avoir martinet pour son cul.

 

L’homme n’a pas un regard fastoche. Il me demande pas ce que j’en ai fait des mecs.

 

- C’est donc VOUS!... articula-t-il lorsqu’il fut bien certain que j’avais tout compris.

 

Moi, vous commencez à me connaître, à ce genre d’entrée en matière qui vous tend une perche grosse comme un jambon pourri, je ne réponds pas. Faut pas être con. J’vous ai déjà expliqué dans “le tourbillon” comment on vous gaule certain avec ce genre de truc. Et que ça marche parce que vous devez être un tantinet maso.

 

Et le mec, il a pas l’habitude. Une petite flamme dans son regard me dit que j’ai pas intérêt à lui tourner le dos. Oh! pas au sens physique. C’est pas le mec à me poinçonner le ticket de la vie. Il a des gus pour ça. Qu’il doit payer au smic, compris la complémentaire maladie, la caisse des cadres, l’allocation vieillesse. Car ne croyez pas! Les macs, les loufiats... comme tous les autres assistés de la tétoun, ils ne pensent qu'à leur sécurité de vieux.

 

Hé bien, mon Stéphane, je crois bien que tu aimerais cette ambiance. Tu sais! faut pas croire. Depuis que je suis arrivé à Paname, via Singapour, je roule pour toi. Exclusivement. Et si, à certains moments, tu as pu croire que je m’égarais, c’est que t’as pas eu assez confiance.

 

Tu vois, j’y suis arrivé à faire bouger le monde. Celui-là qui te semblait si duraille, immobile. Comme un mur que l’on ne peut pas sauter, ni contourner. Ni repousser. Tu t’es cassé les ratiches dessus. Pourtant, t’avais du courage. Je commence à entrevoir pourquoi, malgré ta détermination, tu t’es cassé la gueule. Au point qu’on a décidé de te chouraver la vie.

 

Maintenant commence la soirée. La BIG soirée. Celle où tu fais sauter ce que tu veux. Je suis un ninja, un assassin de la nuit. Cette nuit, mon Stéph, elle sera à toi.

 

Car, tu vois, Stéph... si t’avais compris “le point immobile”... hé bien, comment dire le truc sans te vexer ?... bien... disons tout simplement que tu ne serais pas mort.

 

Dis! j’veux pas te vexer. Regarde plutôt la denrée pas fraîche qui se déplace pour toi, ce soir. Car c’est pour toi, qu’IL s’est déplacé. Faut pas croire!

 

Pour l’instant, il me reluque drôlement, le mec important dans son costard trois pièces. N’a sûrement pas l’habitude qu’on ne réponde pas à ses appels du pied.

 

Tu vois, mon Stéph, c’est un truc que l’on ne t’a pas appris: l’immobilité. Car dans ce “point fixe”, tu n’es pas touchable. Et toute l’éduc qu’on t’a balancée, c’est justement pour savoir où te toucher directo. Tu comprends ?

 

Ce qui intéresse les... bon, abrégeons... tous ceux qui participent à l’éducation, c’est de contrôler ton mouvement, savoir toujours, n’importe quand, où tu te trouves. ILS n’ont plus qu’à tirer. La flèche touchera son but. Pas moyen de manquer. Tu vois, le seul moyen que t’avais de t’en tirer, c’est l’immobilité dans l’instant. T’as trop bougé. On t’a gaulé.

 

- Nous serions très désireux de connaître vos intentions exactes... annonce le mec nippé, la mâchoire déjà décrochée par la moue condescendante du mec prêt à entendre les conneries du siècle, avec devoir de faire comprendre longuement que son interlocuteur se goure de première et qu’il est en train de rater le dîner qu’on lui a préparé dans une réception d’amis et qu’il se tartine sec de devoir remettre les pendules à l’heure avec un mec comme moi...

 

Qu’est-ce que tu aurais fait, Stéph ? Mais non!... NE BOUGES PAS. Faut pas aider les gus qui veulent te gauler à le faire, enfin! Laisse tomber ton masochiste une bonne fois pour toute, je te prie! Laisse-le venir. C’est un “kamae” de combat, une position d’attente. Va-t-il avoir suffisamment de détermination pour continuer son jeu sans ma participation. Sans NOTRE participation. Intéressant, non ? J’espère, entre nous, que tu saisis tout ce que je fais pour toi. Car le jeu est risqué. Y a encore les gus dehors à me chercher, leur surin à la pogne. J’suis passé par derrière le mec à la porte. Fastoche. On s’imagine toujours des mecs immobiles, attentifs au moindre courant d’air. Comme si le gus il n’avait pas envie de pisser dans un coin. Comme si le mec, il n’avait pas envie d’une cibiche, et avec le petit vent, il doit, là encore, aller dans un coin... comme si le piquet à la con, il ne laissait pas ses pensées vagabonder, le distraire, tiens! Y a même des moments où il n’est vraiment pas là.

 

Pire que de s’éloigner pour pisser.

 

Tu vois, tu t’es fait un monde de tout. Faut dire qu’on t’a aidé

 

Bon! t’as compris comment je suis entré tranquille comme Baptiste. Le seul truc, c’est que les mecs, ils sont encore à tourner et qu’il ne serait pas sain pour ma santé que je m’éternisasse en ces lieux. Dis! tu trouves pas que je fais des progrès de conjugaison ? Faut jamais désespérer!

 

- NOUS souhaiterions un entretien sérieux, et en terminer avec ces gamineries... NOUS avons fait AUSSI notre enquête, Monsieur le Commissaire... du moins si c’est le véritable titre de vos fonctions, ce dont NOUS doutons au regard de vos manières... Alors, que cherchez vous ICI ?

 

Et voilà. Tu vois que ça bouge. Reste immobile et c’est le gus d’en face qui va te faire les renseignements. IlS se sont.. bref... ILS ont cherché qui leur cherchait des poux. Mais l’emmerde pour eux, c’est qu’ILS ont quelque chose à cacher. Autrement ILS auraient pris attache avec la maison poulardin, service direction, pour « s’étonner, s’exclamer, présenter leur incompréhension la plus complète et choqués de méthode aussi anti-constitutionnelles. »...

 

Au lieu de ça, bien que me sachant Commissaire de police, même “spécial”, je reste tout de même Commissaire; ILS ont décidé de me faire une brochette dans le bide et de se marrer autour, comme hara kiri, chat qui pleure.

 

Et si le mec me parle présentement, du haut de sa grandeur étonnée, de plus en plus ma fois, tu t’en étais rendu compte aussi ?, c’est que ses portes lames m’ont raté, et qu’il se demande dans quel frigo j’l’ai mis. Et s’il peut encore compter sur eux.

 

Et puis, tu te souviens, ILS m’attendaient. Le truc m’en bouche un coin. Je n’ai parlé à personne de ma montée au bar. Sauf à vous... À VOUS... Hé! les mecs... y aurait pas un coup d’arnaque quelque part ?...

 

- JE vous prie de bien vouloir vous expliquer, Monsieur le Commissaire.

 

IL commence à prendre mal mon immobilité. N’a pas de tambour devant lui pour lui faire le retour du son. Emmerdant. Dommage que tu n’aies pas pris connaissance du rapport sur l’affaire Dupond, qui fut relatée sous le titre de “le tourbillon” par les écrivains de la Famille Shin. Il t’aurait tout expliqué sur la dynamique vachement pernicieuse dans le système question-réponse. T’aurais peut-être commencé à comprendre le principe suprême de l’immobilité.

 

LUI, IL commence à s’énerver. T’as vu ? IL est passé en quelques minutes de ON, à NOUS, et maintenant c’est du JE. Tu vois qu’on peut faire valser les gens fastoche...

 

Bon, un petit moment et je suis à toi. Y a le gros lard plein de bière qui n’a pas cuvé la raclée d’hier. Il semble vouloir remettre le couvert. Il croit faire croire qu’il se gratte l’entrejambe épineuse et qu’en aucun cas je ne puis croire qu’il est en train de chercher un surin planqué dans le haut de sa santiag. Y a des cons. Alors, poli comme tu me connais, je passe devant le fringué, lui envoie un petit sourire d’excuse au passage, comme le mec qui demande la permission d’aller pisser au petit coin, chasse mes guiboles latéralement et dans la foulée, que tu sais j’ai fine et légère, j’lui fais rencontrer mon talon avec son menton. J’sais bien que sa barbe épaisse et huileuse a fait amortisseur, mais tout de même! Il en est retombé sur sa chaise qu’il venait de quitter, le surin en pogne... Encore un qui croyait qu’il peut me surprendre. Tu sais, je ne suis pas prétentieux. Mais j’ai suffisamment pris de mandales sur la tronche pour savoir ce que je vaux.

 

Mais au fait!... Est-ce bien Carlos ? Le gus dont tu parles dans ton journal. Celui qui adore faire peur, rouler les mécaniques, une pelle aux nanas à proximité... Celui qui t’a fait chier. Même chialer si j’ai bien compris. J't'ai pas demandé. J’espère qu’il n'y a pas gourance. Car sa mâchoire a fait tilt, avec les ratiches en prime.

 

J’dois te dire que j’ai un peu pensé à toi lorsque j’ai déplié ma guibole en “yoko gueri”, un truc super pénétrant avec la hanche qui pivote et pousse à plein. T’as vraiment l’impression que c’est ton ventre que tu rentres dans le sien. C’est un peu un truc comme ça que tu voulais, si j’ai bien compris ta littérature ?

 

J’vais pas foutre le bordel intégral en quelques foulées. Tu es bien d’accord que nous allons les faire transpirer ?

 

J’insiste donc pas lorsque le gros Carlos fait exit contre le mur. Naturellement, ma position très basse des épaules lorsque j’ai foutu le coup de tatane dans le menton du mec... bon!, un truc normal, quoi!... surtout pour un super fainéant comme mézigue... qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Un sourire au passage à la tronche du mec fringué, avec proposition de sucette ? Du très normal, que je te dis.

 

C’est vrai. Il a eu une difficulté certaine à amortir la valdingue, le mec fringué. Sa tête a tapé duraille sur le coin de la table en marbre. Faut dire à sa décharge!... car souviens-toi Stéph, pour l’avenir, qu’il ne faut pas médire des gus à tout va, faut chercher à comprendre le pourquoi du comment… qu’il avait une bonne excuse pour se comporter de cette manière. Que croyais-tu qu’il pouvait faire avec une cheville dans ma pogne, et cette pogne en train de remonter vers la tête ? Pouvait qu’aller à la renverse. Surtout lorsque mon autre bras est passé sous sa jambe en valdingue et l’a accompagné sous les genoux. Faut le comprendre le mec. Tout n’est pas de sa faute.

 

Alors, tu vois, on regarde que la façade, la tenue du mec, sa manière de causer, les sons qu’il sort, ceux qui restent bloqués... Mais c’est pas du juste, ce truc. Faut le comprendre. Par exemple, pas pour t’emmerder, crois moi... oui, toi!... c’est bien à tézigue que je cause... TOI, donc, qui t’es mis à rigoler lorsqu’il a fait “ouf”, puis plus rien du tout, glissant de la table après y avoir pissé son sang... C’est vrai que la traînée rouge sur le marbre blanc, ça fait pas propre, je reconnais... mais, toi... oui, TOI... fallait pas rire comme un con. Car le mec, il n’a pas fait exprès. Son malheur, ce soir, est d’avoir rencontré un mec dans mon genre. Un fouteur de merde première classe. T’es bien d’accord ?

 

Tu piges ? Si t’avais pas espéré voir un jour des mecs comme Carlos et le gus fringué trois pièces se faire cartonner de la sorte, crois-moi, tu serais encore vivant à cette heure. Et pas parce que tu aurais démissionné de la propreté humaine. Non... NON, je te dis. Pas la peine de me regarder avec des yeux de merlan fris qui trouve pas l’huile à son goût. Faut dire qu’il pourrait porter une réclamation au service de la concurrence et des prix, qui cette fois, s’utiliserait à plein et à bon escient. Tu parles! S’faire rissoler avec un moteur oil de récup. J’crois bien qu’il y a de quoi de tourner de l’oeil.

 

S’il te plait, pour l’instant, ne tourne pas le tien, Stéph. Bon, pendant que je déconne pour te permettre de reprendre ton souffle, tu as vu le pourquoi du comment de ma question qu’est pas si conne que ça, fais-moi un peu confiance, m’enfin!

 

Oh, Stéph... T’es quand même pas con. Fais un effort. J’veux bien te les faire transpirer, mais faut que tu mettes un peu du tien. Le mini, pour toi dans TON affaire, puisqu’il s’agit bien de ce truc, est de savoir pourquoi t’es mort. Un mini. Alors fais pas charogne et bégueule pas dès que je te cause. Laisse à la caisse les « moi ? moaaa... » Fais pas la pipette. Dis, t’as bien vu que t’es gaulé parce que tu vivais dans l’avenir. Hein... Ah! t'avais pas vu ? Ah bon. Bon, écoute, Stéph... on va passer à un autre sujet. J’veux pas être responsable des bosses que tu te fais dans ton cercueil. Ni des larmes que tu vires sur ton oreiller de satin.

 

J’voulais seulement t’expliquer que dès que tu quittes le temps et l’espace du moment, t’es gaulé. Pas toujours mort, au physique. Mais c’est un coup pour rien. Un tour de manège sans ticket. Dis ?, tu vois un peu ce que je veux te dire ? Non.

 

OK. T’as raison. Passons à autre chose.

 

Moi, j’aime le temps qui s’écoule tranquille. Du temps vitesse nature, en somme. Quoi de plus banal. Donc, en te causant, j’lui ai mis les pognes dans les fouilles, au fringué trois pièces; j’suis allé direct côté droit. C’est là que ces gus remisent leur portefeuille. Un croco pure garantie. Une jolie carte professionnelle. Un conseiller juridique. Un certain Paul TARIN. Bureau dans le l6ème. Le domicile aussi m’apprend la carte d’identité. Plus un âge: 36 berges. Pour le sexe, j’ai sauté vite fait. J’crois avoir compris sans le papelard.

 

Pendant la dégustation des mecs et la fouille, le José, il est resté bien gentil. Comme tétanisé. Il a eu besoin du mur pour ne pas tourner de l’œil. S’il veut faire recette dans le tapin, faudrait qu’il se mette au parfum et ne tourne pas le cigard dès qu’un peu de raisin s’étale sur le tapis. Du moins, c’est mon avis et je le partage.

 

Toi aussi, Stéph ? Et puis voilà qu’il lui prend l’envie soudaine de nous quitter, de se jeter par la porte de la tôle, d’arquer des lattes comme s’il avait le feu au cul, d’ouvrir la bouche pour crier “au feu... vite, les pompiers”, et en surplus, le plus mesquin, le très abominable, il ne pense pas à aller payer la tôlière pour la consommation qui traine encore sur le bar. Du très curieux, du pas poli.

 

Y a pas à chier. Des mecs comme ça, je ne comprends pas comment ça peut courir les rues. Y a des services de nettoyage vraiment incompétents.

 

Donc, une fois de plus, je dois y mettre mon grain de sel. Dis, Stéph... Pourquoi tu rigoles ?

 

Est-ce ma faute si en courant il a laissé ses guiboles trainer derrière lui ? Et en ouvrant la bouche pour crier “au feu”, il a laissé sa langue trainer dehors. Et puis, enfin!, s’il ne sait pas, à son âge, enfin!, qu’on ne court pas comme un dératé en se donnant des coups de coude dans le corps. Pour en arriver à se défoncer les côtes! Dis, c’est pas du croyable. T’es bien en accord avec moi. D’ailleurs, le plus emmerdé, c’est moi. Qui va nettoyer ?

 

Ah, c’est vrai. T’as raison. Je l’avais oublié, celle-la, derrière son comptoir. Faut dire à sa décharge qu’elle ne prend pas grand place. N’est pas une exubérante du mouvement, ni de la criarderie. Plutôt une solitaire qui se satisfait toute seule. Du moins, c’est ce que j’en tire, perso, à voir son sourire et le plissement des yeux. Surtout lorsqu’ils passent et s’attardent sur le costard trois pièces.

 

- Vous vous appelez comment ? Je lui fais en m’approchant du bar. Tout en trainant le José par les godasses pour le laisser choir devant le zinc. J’ai pensé que le laisser en travers de la porte, une moitié sur le trottoir, surtout avec sa langue qui a un peu glissé à un mètre... ça faisait pas soigné. Vous voyez bien que vous pouvez continuer à me vouloir pour gendre. Des mecs comme moi, ça se fait de plus en plus rare. Propre et tout.

 

Puis, vous avez vu, et toi aussi Stéph ? comme je suis un silencieux. Dites, combien de mots que j’ai dits depuis que je suis entré dans ce bar ?

 

C’est pour faire correct que je lui cause, à la frangine. Ma mère d’instit m’a toujours dit que l’on doit se découvrir lorsqu’une femme est dans la salle. Et tout faire pour elle. Car c’est une faible créature perdue dans la jungle des hommes et qu’il faut directo aller à son secours, même lorsqu’elle demande rien. Elle ne sait pas encore qu’elle est en danger. Tout simplement. Faut donc passer outre. Et si l’on prend le battant de la porte sur le pif, dire merci, car c’est une richesse incommensurable de recevoir une tartine d’une faible femme qui s’ignore faiblarde.

 

Car si je n’avais pas deviné qu’elle est la femme de Tonio, j’aurais dû prendre des vacances vite fait pour régénérer ma comprenette. Avec phosphore en vrac.

 

Et si je n’avais pas compris qu’elle est en train de se marrer en grand, et que pour l’instant, mais à voir plus tard ? j’ai pas de soucis à me faire pour elle, et qu’elle va me rencarder vite fait, bien fait, juste à point sur le gaz... alors, je crois bien que ce serait ce gonze d’asiat que j’ai la gentillesse condescendante d’appeler “Petit Père”, pour lui faire plaisir car il aime à se croire mon père, donc, pour en terminer rapido, car je commence à trouver le temps long, peut-être vous aussi ?, donc, comme je vous le disais en direct, vite fait sur le gaz...

 

- C’est l’homme de confiance de ZAIMI... Le chef de cette bande de tarés qui se croient des marlous de première… elle me fait de la voix chantante et fluide de la gueuse qui s’enfile ses trois paquets de gitanes sans filtre par jour. Vous voyez bien que j’ai des dons pour tourner les conneries en gentillesse. Malgré ce que raconte l’éditeur qui passe son temps à râler sur mon « orto ».

 

Comme si c’était ce truc qui avait de l’importance. Dites, est-ce que vous me comprenez ?

 

Bon, dites-vous. Ok, Stéph, ne t’excite pas. Que crois-tu ? Que je merdouille dans des discrétions inutiles et à la con ? Mais pas du tout. Pas du tout! Tu crois peut-être que je ne suis pas intéressé par ses racontars. Que l’enquête, je la salope. Que... Hé bien, je vais te dire entre quatre yeux que... et merde! On va pas se fâcher.

 

D’ailleurs, t’as raison. Je m’en fous de ses racontars. Que crois-tu qu’elle va me débiter, la gueuse ? La même chose que j’entendrais si j’allais faire mes courses en poussant le caddy du super market.

 

Que la vie est une vraie dégueulasserie; que si elle avait su elle aurait suivi les conseils de sa mère, trois fois mariée avec des fermiers cocus; que ses varices lui font le martyr toutes les nuits, mais qu’elle doit aller gagner sa... croûte sur le trottoir si elle ne veut pas de caresse de son jules en forme de martinet, que... Tout ce truc, c’est du connu. Pas intéressant.

 

Ni ce qu’elle peut me raconter sur le gus trois pièces qui commence à ouvrir l’oeil et s’étonner de sa position incongrue... ni sur son patron.

 

Si t’as pas compris que je suis pas un flic comme les autres! D’ailleurs, pour ne rien te cacher, je suis pas flic du tout. Je suis un assassin. Et je roule pour toi, Stéph.

 

Dis, mon gars, Stéph… Depuis que je suis entré dans ce fourbi de bar, j’t’ai entendu que rigoler. Pas vibrer. Pas hurler. Alors ? Qu’est-ce que t’en dis ? Dis, Stéph. Quel est le mic mac que tu me caches ? Ton journal ne serait-il pas “entièrement“ juste ?

 

Ni honnête. Dis, Stéph ? Tu vois que je ne suis pas un flic comme les autres. Hé! STÉPH... Ne te débine pas. Crois pas! Tu seras pas quitte pour autant.

 

 

La tuerie

 

 

- Viens... Qu’est-ce que tu as ?... Vite!

 

L’enfant regardait Bret avec terreur. Il fixait ce visage bloqué, les lèvres minces et serrées fortement sur les dents, ces yeux quasi fermés qui semblaient tout voir avec une férocité qui lui faisait peur.

 

- Viens, ils viennent!

 

Il entendait les gardes qui couraient dans la rue, celui de la porte qui geignait sur José. Est-ce que Bret s’est rendu compte qu’il l’a foudroyé d’un coup de coude lorsqu’il s’est précipité par dessus José qui partait en valdingue sur le trottoir ?

 

Marc Antoine a peur du visage blême de dureté devant lui, qui regarde tout comme s’il ne voyait rien...”Viens.

Il le prend par la main. Ils ont juste le temps de remonter l’échelle... Bret est comme un fauve qui se laisse conduire. Marc Antoine sent la mort prête à jaillir.

 

 

 

Extrait des Livres de la Famille Shin.

 

 

- J’ai vu passer Ange... soucieux et allégé à la fois. Dans l’ombre de la véranda, Hiro, le Chef-cuisinier, se tourne vers le Roshi, assis sur son coussin, à quelques pas de lui.

 

- II commence à sortir son problème, glissa le Maître à la nuit.

 

- Vous croyez qu’il y parviendra ?

 

Quelques secondes s’égrènent dans le silence.

 

- C’est un homme fort..., il préférera mourir que d'être incomplet.

 

- Un mort ne sert plus à rien, souffle Hiro.

 

- Pas lui... Lui, il ne servira à rien, s’il n’est pas complet.

 

Hiro médite ces paroles. Le silence, de nouveau, les enveloppe.

 

- Sa destinée ne peut pas se satisfaire d’un moyen terme... n’est-ce pas ? Le Roshi opine.

 

- L’eau du torrent doit rejoindre la mer… pour que la mer redevienne l’eau du torrent.

 

Ainsi parlait le Maître du monastère.

 

− II en est donc à sa dernière étape ?

 

Le Maître ne répond pas; c’est évident.

 

− Le Maître cuisinier, qui pendant des mois, a pris tant de soins de ce jeune Blanc, il y a neuf ans déjà, pour le ramener à la vie lorsque le Maître l’a trouvé quasi-mort dans la forêt, a le coeur qui se serre d’espoir mais aussi d’inquiétude.

 

- II peut toujours en mourir ?

 

- Oui... il peut toujours, répond le Roshi.

 

- Tu as bien relaté, dans les écritures du monastère, toutes nos constatations sur ce jeune Blanc ?

 

- Oui, au jour le jour, assure Hiro.

 

Le Roshi réfléchit un instant.

 

- II faudra garder cela très secret... s’il meurt...

 

- Et s’il ne meurt pas ? demande Hiro.

 

Un sourire s’épanouit sur les lèvres du Roshi, un sourire de Bouddha ».

 

 

Fin de l’extrait du Livre.

 

 

Il ne voulut pas fuir par les toits. Il ne voulait pas, c’est tout. Marc Antoine eut beau le tirer par la main, s’agripper à son bras, affolé de la course qui provenait de la rue. Ils arrivaient ensemble, le deuxième guetteur ayant prévenu les autres à l’arrière. Ils auraient peut-être pu fuir par là, mais Bret ne voulait pas, sans explication, le masque dur, presque brutal avec la peau tirée sur les os.

 

Marc Antoine avait peur. Il ne savait plus de quoi, en fait de ceux qui arrivaient, qu’il sentait déjà sur eux, ou de LUI, avec cette tête de cadavre, blême, dont seuls les yeux vivaient bien qu’immobiles, mais avec une lueur effrayante.

 

Lui, il était effrayé!

 

Ce fut presque un soulagement lorsque le premier arriva, le couteau au poing, le corps tendu en avant, scrutant la pièce éclairée comme s’il s’attendait à trouver un carnage, l’impensable! Derrière lui se profila une autre silhouette, puis une autre... Des voix qui se heurtaient, s’interrogeaient avec de l’angoisse, de celle avant le combat qui peut être incertain.

 

Le premier écarta les lèvres en un rictus de méchanceté, comme un homme sûr de son fait et qui se prépare déjà à donner sa raclée à l’autre et veut lui faire savoir qu’il est déjà perdu. Le deuxième ricana et quelqu'un demanda ce qui se passait... « Un pommé. Seul... » Des ricanements répondirent.

 

Marc Antoine lâcha la main de Bret. Il sentait qu’il le fallait, il ne savait pourquoi. Il n’avait plus peur: l’irrémédiable était là! Plus rien à faire et il sentait déjà la pression brutale des autres sur son corps qu’il savait perdu.

 

Il lâcha la main de Bret et recula de deux pas vers le mur. Il ne savait pas pourquoi; même pas un instinct. Cela devait être ainsi! Pourtant Bret n’a pas bougé; il ne l’a pas repoussé. Il est immobile, un peu raide, comme dans un rêve avec le regard devant lui, au sol.

 

Marc Antoine voulut fermer les yeux, mais il ne put. Il regardait, comme s’il se trouvait dans une salle de cinéma. Pourtant il savait que c’était lui qui était là, lui qui allait recevoir des coups qui seront mortels. Mais rien à y faire! Il ne pouvait pas, ni reculer, ni avancer, ni fermer les yeux. Il ne pensa pas à crier.

 

Et LUI, Bret!... Immobile, comme ailleurs, avec ce visage de cadavre blême!

 

Le premier s’élance avec force, la lame en avant, prête à perforer le flanc de Bret. Un cri de rage et de victoire sortait de sa bouche grande ouverte.

 

Ce fut son dernier cri. La mort le faucha sur la carotide. Pourtant, Bret n’avait bougé qu’un bras, le gauche, en fauchant le poignet, puis, cueillant la gorge par la tranche de la main ouverte, raidie. Le second ne comprit pas, serrant de trop près l’autre et la même main lui broya les vertèbres cervicales.

 

Bret n’avait pas encore bougé; seulement un bras! Il fixait toujours le sol devant lui de son regard mort. Deux autres restaient devant la porte, indécis, le couteau et le poing américain en avant, légèrement courbés.

 

Bret rompit son effrayante immobilité. Les yeux qu’il redressa firent reculer les deux hommes qui se heurtèrent au passage de la porte. On entendait des questions, des voix anxieuses.

 

- Viens.

 

Il tendit la main à Marc Antoine qui approcha sans réfléchir. Il savait qu’il devait le faire. Le faire ainsi, sans plus. Il ne prit pas la main; il se plaça au côté gauche, un demi pas en arrière. Il savait aussi que cela devait en être ainsi.

 

Il suivit Bret qui avançait vers la porte. Il regardait sans trop savoir. Il vit un homme fort dans son blouson de cuir noir se plier en deux dans un cri puis entendit un bruit sec, comme du bois mort que l’on rompt. Il passa tout contre le corps au sol et se fit la remarque que son cou faisait un drôle d’angle.

 

Il entendit des bruits, des voix qui s’alertaient...

 

« Attention... Gustave!... Merde, il l’a eu!... Sur la droite... Bob!...».

 

Marc Antoine suivait un corps chaud à un demi pas devant lui; c’est la seule certitude qu’il avait; encore que l’on ne pouvait pas appeler cela une certitude!, plutôt un mouvement qu’il ne pouvait pas rompre, sans qu’il sache pourquoi.

Il sentit le seuil de métal de la fermeture de la porte sous sa semelle, puis le macadam du trottoir. Il marcha, il le savait... Il voyait… Des mouvements autour, devant, sur le côté droit... Il sentait le mur sur la gauche. Il y avait une drôle d’odeur de pierre et d’enduit mouillé. Il lui sembla sentir des fleurs derrière, dans le jardin qu’il savait exister. Il enjamba un corps qui se tordait, les mains sur son ventre; il gémissait d’une manière un peu rauque, comme s’il ne pouvait plus sortir des sons. Un liquide rouge sortait de sa bouche ouverte. Il perçut une silhouette sombre qui volait sur la droite, presque au niveau de son épaule. Il ressentit le contact du crâne de l’autre avec la pierre du mur et il eu mal à la tête. Il porta la main à son front, en réflexe qu’il trouva idiot, juste à l’endroit où le trou rouge s’élargissait entre les yeux de l’homme.

 

- Monte!

 

Il ne savait pas comment il avait descendu l’Avenue et se trouvait maintenant devant la portière de la jaguar.

 

Tout à l’heure, ce fut d’autres bruits, des pas rapides, pressés... Des voix qui se disaient que la nuit était fraîche et qu’il fallait rentrer car la baby sistter devait être rentrée chez elle pour minuit et qu’il fallait encore la reconduire. Il sentit le cuir souple sous ses cuisses, mais c’est surtout l’odeur qui lui dit qu’il était sauvé. Alors, il pleura. Il gardait les mains bien à plat sur les genoux et sentait la présence des os dessous et s’étonna de ça.

 

Un goût salé lui entra dans la bouche.

 

Rue Mouftard, il fit comme Bret; il se pencha vers le pare-brise, la tête en avant. Il suivait le regard vers les étages du haut. De la lumière était au troisième. Bret n’avait rien laissé d’allumé à son départ.

 

Marc Antoine suivait et il ne savait pas pourquoi. Il n’y avait rien d’autre à faire. Il ne se posait pas la question.

 

Le regard curieux d’un couple lorsqu’il sortait de la Jaguar... Il notait l’envie dans les yeux, surtout celui de l’homme. Il s’étonna de ne sentir aucune émotion. Il suivit la mince silhouette de Bret qui contournait la voiture par le devant et se surprit à penser que Stéphane avait bien choisi. Il ne savait pas pourquoi il pensait cela tout à coup, dans cette rue où des gens passaient encore, venant sûrement de Saint Germain... Il se disait que c’était bien qu’il ne pleuve plus et il ne savait pas non plus pourquoi. La main à plat de Bret le poussait dans l’escalier, bien à plat sur ses reins. Il sentait le contact chaud et comme pour ses genoux, tout à l’heure dans la voiture, il s’étonna du contact aussi précis des os, des articulations. C’était comme si les choses se dissociaient… Qu’il existait une multitude... Il ne sait plus rien.

 

- Entre... Je t’attendais... Tu amènes du monde à manger, sourit-elle en apercevant Marc Antoine qui s’était mis naturellement derrière lorsque la porte s’est ouverte.

 

Ils entrèrent sans un mot. Il perçut le regard étonné qu’elle lui lança lorsqu’il passa devant elle.

 

Yoko rajouta un couvert sur la table basse. Marc Antoine se trouvait malhabile avec des baguettes entre les doigts. Elle lui montra comment les tenir et ils rirent.

 

Bret avait retrouvé ses yeux habituels, un peu moqueur et de la gaîté tout au fond. Ce sont eux d’ailleurs qui faisaient se plier les gens devant lui; Marc Antoine s’en rendait compte actuellement, lui qui venait de vivre la transformation.

 

Il s’accrochait à cette gaîté.

 

Il aima le repas fait de riz et d’algues avec une sauce au soja. Pas d’entrée, ni de dessert. Rien, et ce “rien” lui plut. Il ne savait pas pourquoi mais lorsque Bret dit qu’il allait dormir ici, i1 trouva ça tout à fait normal.

 

Yoko s’alarma:

 

- Mais... les parents... Ils vont s’inquiéter!

 

- Non.

 

Bret avait parlé catégorique et Marc Antoine souriait sans encore le comprendre... Il n’en revenait pas de la fluidité qui coulait en lui. Bret se retira. Marc Antoine et Yoko restèrent très tard sans se parler. Elle avait la tête dans le creux de son épaule.

 

 

Le curé

 

 

C’était le matin. Le ciel allait montrer son soleil car il avait chassé ses nuages. L’air frais colorait légèrement les joues des matinaux qui se dépêchaient sur les trottoirs.

 

« DEMANDEZ LE FIGARO...LE JOURNAL QUI VOUS DIT TOUT SUR L’AFFAIRE COLA... NOUVEAU REBONDISSEMENT... LA POLICE EN CAUSE !!!... DEMANDEZ... »

 

Il était descendu dans la rue au petit jour car il aimait cela et voulait vivre comme les autres gens au rythme des nouvelles du journal, puisque c’était ainsi qu’il l’avait voulu.

 

Au troquet du coin, l’animation tournait autour de ça.

 

- Un thé, s’il vous plait.

 

Il écoutait, attentif aux vibrations...

 

- Vous vous rendez compte!.. La Police!... Quelle salope!... Je l’avais toujours dit qu’il était impossible de classer cette affaire sans son accord!

 

- Tous des pourris... Doit y avoir une sacrée combine derrière, qui mouillera du Beau Monde!...

 

- Et ce Commissaire très spécial!... Que vient-il faire là-dedans ?... Faire venir quelqu’un de Chine!... On m’enlèvera pas de l’esprit que...

 

Il lut l’article en trois colonnes sur la première page. Chity se défendait bien. Un déroulement logique de la connaissance actuelle des faits, tout en laissant entendre qu’on attendait d’autres découvertes qui pouvaient venir changer l’analyse... Il disait et se couvrait ... Bien.

 

L’important est qu’il tenait en haleine sur un futur retentissement.

 

Le rédacteur en chef en avait fait encore son Éditorial. La mise en cause de la Police se concrétisait et ne prêtait plus à discussion. ELLE ETAIT ÉTABLIE.

 

Il terminait bien…«... et l’homme de la rue, le citoyen de ce pays, n’a pas que le droit de savoir QUI a fait classer l’affaire! C’est une exigence morale impérative qui soutient sa revendication qu’il est prêt à porter au plus haut des niveaux: alors, Monsieur LE PRÉSIDENT!... QUI a donné cet ordre ? ».

 

- Vous vous rendez compte!... Y a pas intérêt qu’il se défile une fois de plus celui-là!

 

- Il parait qu’il annonce une conférence de Presse pour cet après-midi.

 

- Oui, je l’ai entendu à la radio en venant.

 

- Tiens!, y a intérêt!

 

L’air vif lui fit du bien après ce confinement dans l’angle de la banquette au fond du troquet. Il les voyait passer devant le zinc. Ils commandaient un café pour la plupart; certains commençaient déjà par un “petit blanc, patron!”.

 

L’affaire Cola étaient sur leurs lèvres après la poignée de main ou le premier bonjour. C’est ce qu’il voulait et il descendit vers la Seine.

 

Il aimait marcher. Aussi, il traversa l’Île de la Cité, passa les deux ponts avec l’eau boueuse en-dessous car il avait dû pleuvoir plus en amont.

 

Il longea les quais de l’autre côté, des quais encore humides de la rosée de la nuit. Il y avait peu de monde et il marchait d’un pas vif qui le décontracta. Ce n’est pas qu’il se sentait barbouillé, mais lui, il aurait pu aller beaucoup plus vite pour clôturer cette affaire. C’était pour Stéph! Il prenait son temps, s’obligeant à musarder, comme maintenant, regarder l’eau couler.

 

Le gosse avait droit à Son Temps. Il avait droit à ce que l’on porte un regard sur lui, un regard soucieux et interrogatif, un de ceux qui cherche vraiment à comprendre ce qu’IL voulait bien dire!

 

C’est pour cela qu’il déchaînait la Presse. C’est pour cela aussi qu’il allait tout à l’heure bouger le cureton...

 

C’est pour cela... Un gosse courageux qui est allé au bout de lui-même, trop loin, trop loin... Il ne s'est pas rendu compte.

 

Mais il avait tant besoin qu’on le prenne au sérieux! « Peut mieux faire!... ».

 

 

- Que puis-je vous dire, mon cher Monsieur ?... Un gosse apparemment sans problème, vivant dans un milieu aisé...

 

- Vous ne comprenez pas ?

 

- Non... je dois avouer que sa mort m’a laissé...

 

- Il était venu vers vous, je crois ?

 

- Oui... Mais, voyez-vous...

 

- Oui, je vois.

 

- Mais quoi donc ?... Je ne vous ai encore rien dit!

 

- C’est votre Évêché qui vous a demandé d’être si... précautionneux dans vos mots ?

 

- Je ne vois pas ce que vous voulez dire, mon frère!

 

- Il vous a parlé ?

 

- Oui... je vous disais qu’il...

 

- Il était inquiet ?

 

- Mais... Je voudrais bien terminer mes phrases et...

 

- Oui, je vois... Il était ennuyant, n’est-ce pas ?

 

- Mais, enfin!...

 

- Enfin, il est mort, n’est-ce pas ?

 

La cuisinière, sûrement femme à tout faire du presbytère, vint remplir de nouveau les tasses d’un café qui sentait fort la chicorée. Le curé, un certain DUJARDIN, un entre les deux âges au point que l’on ne pouvait plus lui en donner, avait reçu Bret avec une facilité déconcertante, tout de suite très décontracté par ce sujet qu’il tenait à manier avec légèreté... « Ces journaux!, comprenez-vous »... Plus de sérénité!

 

- C’est bien l'Évêché qui vous dicte votre conduite, n’est-ce pas ?

 

- Mais enfin! Qu’insinuez-vous là ?...

 

- Rien, je constate et le dis.

 

- Mais... Vous constatez quoi, à la fin ?

 

- Qu’un curé qui connait très bien un môme qui vient de mourir prend cela dans la décontraction... La sérénité…!

 

- Je ne comprends pas ce que vous insinuez.

 

- Ni décontraction, ni sérénité... Pas possible pour un curé. Son gosse, « celui dont il avait la « charge devant DIEU » est mort soit assassiné, soit suicidé... Où voyez-vous « sérénité » ?

 

- Je...

 

- Vous avez donc reçu des ordres très précis... L’ Évêché, n’est-ce pas ?

 

- Je ne voudrais pas poursuivre cette conversation en ce sens, Monsieur le Commissaire.

 

- Cela ne fait rien... Vous la poursuivrez avec les journalistes… Comme tous ceux qui font la Loi du Silence.

 

- Je ne voudrais pas que vous vous imaginiez que je cherche à cacher quoi que ce soit... Je veux dire tout simplement et Monseigneur en est bien conscient...

 

- “Monseigneur”!...Vous resterez toujours les mêmes, des pétochards!

 

- Pardon!... Monseigneur croit que...

 

- Vous expliquerez tout cela aux journalistes...

 

- Mais à la fin, que voulez-vous ?

 

- Vous!, dit Bret avec brutalité.

 

- Pardon... Je crains ne pas comprendre.

 

- Sans importance, Dujardin, curé à ses heures… Vous avez mis à la porte un gosse qui venait vous dire qu’on allait le tuer. Il est mort. Dites, d’après vous, où se situe le problème ?

 

- je ne comprends pas.

 

- C’est bien là le “HIC”.

 

- Mais...

 

- Parlez-moi du môme, puisque c’est la seule chose que vous a autorisé à raconter votre MONSEIGNEUR.

 

- !!!!!!

 

- C’est tout ?

 

- Monsieur le Commissaire, je puis vous assurer que le Directeur de la Police avec lequel Monseigneur entretient de chaleureux rapports de bons Chrétiens, sera informé sans plus tarder de vos procédés inqualifiables!

 

- Ne prenez pas cette peine. IL n’est plus DIRECTEUR de quoi que ce soit avant longtemps.

 

- Mais... Que dites vous ?

 

- Tout simple. TOUS CEUX qui ont touché à cette affaire se verront mettre vite fait sur une voie de garage à moins d’avoir besoin de vos bons offices pour un enterrement.

 

- Mais... Je ne comprends rien à ce que vous dites!

 

- Simple: l’affaire COLA sautera comme une bombe car le gosse avait mis le doigt sur un truc énorme et VOUS LE SAVEZ!

 

- Monsieur... Monseigneur!...

 

- Il n’est plus là pour vous dicter vos réponses. Alors, j’attends... Si vous voulez de la pub, je peux téléphoner à des journalistes pour qu’ils soient présents à l’entretien.

 

- Je... J’en sais plus rien! Vous êtes le Diable!, vous mélangez tout!

 

- Je suis celui qui cherche la Vérité.

 

Le ventre déjà bien rebondi qui avait du mal à tenir à l’aide de la ceinture de pantalon s’agitait. Bret ne voulait pas regarder les mains ni le visage un peu huileux de ceux qui mangent bien et n’ont pas d’activité physique. Il suivait les tressautements du ventre et il le sentait prêt à craquer. Il allait bientôt abandonner la lutte, oublier “Monseigneur. Comme tout un chacun, c’est à sa peau qu’il allait maintenant penser avec la crainte des journalistes, des articles... Les regards dans la rue... Surtout ceux des femmes... Les chuchotements durant la messe. Il y avait déjà si peu de Monde!

 

- Je... il fait.

 

- Oui, monsieur le Curé, je fais.

 

Le ventre eut un dernier soubresaut de résistance, puis il s’avachit.

 

- Il parlait de sa famille... de sa mère surtout!

 

- Ah!

 

- Rien de précis... Comme une ambiance.

 

- Disait-il qu’elle se chamaillait avec son mari ?

 

- Oui.

 

- Le soir, surtout ?

 

- Surtout... la nuit. Elle pleurait et venait lui raconter dans sa chambre.

 

- Elle y restait ?

 

- Je... Je crois qu’elle lui demandait de se pousser un peu dans le lit...

 

- Tiens, ça vous gêne!

 

- Vous savez... un enfant!... Les parents ne savent plus se tenir de nos jours. Il faut qu’ils trouvent toujours quelqu’un pour se raconter.

 

- J’en connais quelque chose!

  Il prenait ça comment ?

 

- Mal, je crois... Il étouffait.

 

- Pourtant, vous avez prévenu les parents!

 

- Oui... Pour son bien à lui!

 

- Tenez... Explique Dujardin et ma foi, peut-être curé à ses heures.

 

- Merci...

 

- C’est ce que “ MONSEIGNEUR” ne veut pas que tu dises ?

 

- Oui... Je rompts une promesse... Mon Dieu!

 

- Un gosse est mort, ne l’oublie pas!

 

- Oui...Vous avez raison... Pas la “Loi du Silence”... Pas ça! Mon Dieu!

 

- Alors, vous avez écrit aux parents, n’est-ce pas ?

 

- Comment le savez-vous ?

 

- Parce que le “dossier” a cafouillé là-dessus. Le Commissaire a mal relu le procès verbal rédigé par son agent. Il parlait “des billets”.

 

Pas d’un seul. Donc, après l’instit, il y avait un autre... Logique.

 

- Oui... J’ai écrit une longue lettre où je leur rappelais leurs devoirs de parents d’amener leur enfant dans la clarté de l’esprit jusqu’à l’âge adulte, moment où ils seront libérés de leur charge par le Seigneur qui...

 

- Je vois. Vous leur avez rappelé que leurs histoires, ils devaient se les garder pour eux et ne pas les faire partager à un gosse de douze berges.

 

- Oui, c’est à peu près cela... avec plus de...

 

- Plus de mouvements onctueux des mains en train de bénir des culs à merde.

 

- Je... Je ne dirais pas cela!... Devant Notre Seigneur qui nous a donné son fils pour...

 

- Et les parents vous ont prié de vous occuper de vos oignons.

 

- Comment le savez-vous ?

 

- Logique... Comme la mère c’est une emmerdeuse de première et qu’elle veut garder le haut du pavé devant les autres, c’est un petit mot à « Monseigneur ».

 

- Mais vous êtes le Diable!

 

- Non, un autre truc mais vous ne pouvez pas comprendre... Fallait bien un ordre “d’en haut” pour vous empêcher de dire ces trucs aux policiers...

 

- Par délégation, le Seigneur a utilisé les voies de Monseigneur…

 

Logique.

 

- Oui... Il me fut d’abord donné l’ordre de retirer mes dires et de calmer l’enfant qui me faisait confiance... Monseigneur a suggéré que ces confidences pouvaient être faites sous le sceau de la confession...Ce qui rendait leur communication impossible...

 

- Mais, il ne se confessait pas, le môme. Il vous parlait comme vous et moi sommes en train de le faire...

 

- Oui... Mais peut-être, dans son esprit, c’était comme une confession et dans la Loi du Seigneur, ce qui compte c’est « l’Intention »... Monseigneur a eu raison, à mon avis, d’attirer mon attention sur le sujet.

 

- Ce qui fait que la Mère pouvait raconter ouvertement tout ce qu’elle voulait et que personne n’avait le droit de la contredire!

 

- Oui... Surtout devant moi... Le pauvre enfant!

 

- Et VOUS, entouré d’autres personnes qui étaient toutes oreilles, n’est-ce pas ?

 

- Hélas!

 

- Et par votre silence OBLIGÉ, vous validiez ces dires... selon le principe “qui ne dit mot consent“.

 

- Mon Dieu!... Vous ne pouvez pas savoir qu’elle fut ma souffrance...

 

- Vous avez entendu dire qu’on allait le mettre dans une Maison de Correction ?

 

- Redressement, il me semble... Les parents...

 

- On aime jouer sur les mots dans votre job.

 

- Je n’ose pas vous répondre… Vous avez par trop raison...

 

- Car c’est lorsque vous avez appris sa mort que vous avez commencé à vous poser des questions... Avant, c’était juste de l’intendance!

 

- Mon Dieu!... Vous êtes le Diable!

 

- Juste ?

 

- Je... Ce fut horrible! Vous ne pouvez pas savoir les doutes qui m’ont assailli!

 

- Si... Mais “motus bouche cousue”, comme disent les gosses.

 

- Mon Dieu, ce fut horrible... Ces journées à traîner ces pensées... Je n’en pouvais plus!

 

- Et c’est là que vous vous en êtes ouvert à “Monseigneur” qui, en bon délégué syndical du Seigneur, vous a dit de la boucler sur toute la ligne.

 

- Vous êtes le Diable!

 

- Peut-être… ou son copain. D’ailleurs, sans vouloir être mauvaise langue, je me demande sérieusement si sa compagnie ne vaut pas la votre et de loin.

 

- Je...

 

- Non, rien. Ne dites rien. Vous êtes trop dégueulasse car c’est APRÈS que sont venus tous ces trucs de conscience. Le AVANT et le PENDANT, c’est le confort qui compte. Je vais vous dire, Monsieur le cureton Dujardin, vous vous en foutez du môme Cola, même maintenant! Ce qui compte, c’est les emmerdes qui vous tombent sur la gueule car le pire, c’est que LES GENS SAVENT! Le pire! Être dévoilé! Le reste, vous vous en foutez...

 

- Mon fils!...

 

- Tiens, Mon Père!... Laissez ce truc à ceux qui jouissent d’être roulés. Je vais vous dire ce qu’on va mettre en gros dans les journaux “ LA LOI DU SILENCE MÊME À L’ÉVÉCHÉ. MAFFIA!!!...” 

Je vous passe la suite et c’est bien fait pour vous! Si vous n’en aviez pas des retombées, vous vous en foutriez qu’il soit mort, le STÉPH; comme de votre première nonne que vous avez triquez.

 

- Mon fils!

 

- Salut, mon Père!

 

fin des extraits des Livres de la Famille Shin

 

 

Le vieillard s’écroula. Sa tête heurta les dalles de la Salle.

 

La lune vira au jaune sale au-dessus des crêtes.

 

Les oiseaux de nuits gagnèrent leurs abris et se disaient la violence qui arrivait.

 

Le vent poussa en tornade sur les vitrages de la baie ouvrant sur le précipice et les rompit.

 

Le bruit ne toucha pas les oreilles du vieillard qui avait perdu connaissance.

 

Les débris de verre griffèrent ses joues et le sang coula doucement.

 

La furie du Souffle s’engouffra dans la pièce.

 

Les Livres frémirent sous sa violence.

 

Celui tenu encore par les doigts du vieillard gisant fut arraché de sa main.

 

Un cri ouvrit la montagne qui se fractura.

 

Les Moines sursautèrent et sortirent en courant dans la cour pour regarder la paroi de la montagne qui se déchirait.

 

Heidi se précipita vers le pavillon du jeune Blanc.

 

Le lit était vide.

 

 

 

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