Douzième Mouvement.

  

Personne n’en veut!

 

 

 

Le Roshi lit pour l’Univers.

Ses doigts parcheminés caressent la feuille en suivant les lignes fines.

Ses yeux sont ceux de l’aigle qui perçoit tout.

Il prononce à voix haute chaque syllabe comme si elles allaient être les dernières qui passeront ses lèvres.

 

Il a ses deux fils dans ses yeux.

Il a Heidi dans son cœur.

Il a encore de la vie et il la donne aux hommes et il ne sait pas pourquoi. Sauf qu’il doit le faire.

 

 

Le Voyage dans la Mort.

 

 

Le soir, dans le Temple, après les pratiques du soir, Padma descend de son estrade et vient s’asseoir à côté de moi.

    - Comment vas-tu ? me demande-t-il... Je trouve que ton énergie Bam manque de tonus.

    - Je suis inquiet pour ton protégé, je fais.

    - Le His Holiness ?... Mais c’est ton protégé à toi! il réagit au quart de seconde.

 

Il n’a pas tort. Je suis venu pour ce vieil ami du Roshi et je suis en train de mettre le Padma dans la sauce.

    - Tu as raison... C’est moi qui bosse pour lui, je reconnais.

 

Il reluque mon thé. Depuis plus de mille ans qu’il n’en connaît plus le goût dans la bouche, il est en train de se demander si reprendre un nouveau corps ne serait peut-être pas complètement idiot... au lieu de rester accroché à son perchoir.

C’est une difficulté du Yam Majeur, l’éternelle question: Rester, ne pas rester... Revenir, ne pas revenir... Participer, ne pas participer.

 

Lorsque l’on est un des composants d’un Univers, d’un Espace de Vie, la question tourne toujours dans tous les sens... Car si l’Espace ne tourne pas rond à cause de l’un des composants, c’est aussi l’autre qui prend la décharge électrique. Alors il ne peut pas rester insensible à la déconnante de son conjoint.

 

Car il s’agit d’un accouplement afin de donner un fruit qui est cet Espace de Vie qui rayonnera sur lui-même, mais aussi sur les autres.

Que ce soit un petit espace que l’on va appeler une famille; ou un plus grand que l’on peut appeler une société; ou encore un plus grand que l’on peut appeler une Civilisation... ou encore plus grand que l’on peut appeler l’Univers entier qui porte le nom de Création, car de lui Tout est créé... la déconnante de l’un a une répercussion sur l’autre et en finale, sur l’ensemble... qui en finale, va réagir sur chacun.

Cela fait que chacun à un impact sur l’autre et le tout... et que le désordre provoqué par l’un concerne tous les autres.

Cela est la mécanique énergétique de cet Univers et personne et rien ne peut y échapper.

    - Oui, tu as raison, me dit Padma... Je me pose cette question depuis des siècles.

    - C’est pour cela que tu continues à les superviser du haut de ton perchoir... Bien que tu n’aies rien laissé derrière toi... C’est bien toi qui m’as dit l’autre jour que tu ne fus pas assez fou pour leur laisser quelque chose de toi sur lequel ils auraient pu s’appuyer pour manipuler et utiliser ta Force et ta Puissance ?

    - C’est bien moi!... et tu le sais bien... alors pourquoi poses-tu cette question ?

 

Il est brillant le Padma! Un vrai de vrai Yam Majeur! Direct au Centre de la cible! Lui, il ne perd pas le Temps à tourner après les phrases et les mots.

Lui, il sait que la Réalité s’exprime par l’écart... pas par la continuité. Alors il saisit ce qui n’est pas logique et il sait que c’est là le fond de la question qui est sur la table maintenant, et il lance sa flèche au centre.

 

    - Tu as raison, je reconnais... Pour toi, cela est fait.

    - Et toi, tu ne sais pas comment faire, n’est-ce-pas ?

    - Oui... Je me tâte.

   - Comme moi, dit-il... Mais j’ai, en finale, pris une décision et j’ai repris avec moi ma seule amie qui est la Vue Droite sans effort.

    - Je sais.

    - Mais toi, tu ne sais pas quoi faire, n’est-ce-pas ?

    - Oui.

 

Il laisse ses yeux entrer dans le thé.

Puis il me demande gentiment:

    - Tu veux partir aussi ?

    - Oui... Je crois que je ne vais pas avoir le choix, je dis.

    - Pourquoi ?

    - Parce qu’ils n’en veulent pas!

    - Je sais, il fait... Ce n’est pas nouveau ta découverte!

 

Le Silence du Temple nous laisse dans un état de tranquillité étonnante, pleine de vigilance. Lorsque l’agitation des hommes a cessé, ce Silence est là et imprègne tout. Un état qui permet de faire un point zéro et de se laisser conduire par une Intelligence qui est au-delà des hommes.

 

Padma et moi nous connaissons bien cette Intelligence car c’est la nôtre. Mais c’est toujours un recueillement lorsque nous la sentons en dehors de nous. À ce moment, il y a un accouplement entre notre Force interne et l’espace humain qui est là, et nous sommes même portés à aimer les hommes. À ces moments, nous avons l’espoir que quelque chose de grand et beau peut s’installer sur la Terre des Hommes.

Alors cela revigore notre enthousiasme qui prend coup sur coup dans ce Bam qui ne veut pas de Nous comme partenaire, mais seulement utiliser notre Force pour accomplir sa propre œuvre selon sa propre intelligence.

 

C’est Padma qui est le plus ancien dans ces réflexions. Faut dire que plus de mille ans sur son perchoir, il a dû en voir passer une flopée d’imbécilités que l’on fait passer comme des vérités transcendantales.

 

Alors c’est lui qui reprend le crachoir.

    - La difficulté est que l’on ne peut avoir une perception de ce que Nous sommes que par l’action et dans l’action... Nous sommes l’Art du Geste qui met en vibration la Puissance que Nous sommes.

    - Et sans le « geste », il est impossible de toucher cette Force de Vie que nous sommes, je termine pour lui.

 

Il sourit avec sa moustache à la Lénine.

    - Oui... Alors, sans le Geste, Nous n’existons pas vraiment pour eux. 

Pourquoi ajouter ?

Nous sommes entre amis qui avons le même problème à résoudre: comment inviter la matière qui est Bam à s’activer selon notre Intelligence et de laisser de côté la sienne qui est de qualité très inférieure, mais très bien structurée avec ses repères de sécurité. Et lorsque notre partenaire à la création de cet Univers utilise sa propre intelligence pour mouvoir la matière qu’Il est, il fout un bordel pas possible dans l’Ordre de l’Univers... Et c’est alors un autre Univers qui se créé de proche en proche et dans lequel nous n’avons plus notre place en tant que partenaire, mais seulement en tant que pourvoyeur de la Force d’impulsion initiale.

 

    - Mais Bam ne connaît pas l’importance du Geste... Il est dans la sensation, dit-il.

    - Ce qui est normal, puisque Bam en tant que matière est sensations, je continue.

    - Et que sans sensation, le Bam est mort, reprend-il en riant.

 

Nous nous regardons en souriant comme deux amis s’aimant avec une réelle sincérité.

 

    - Alors la boucle est bouclée, comme nous le disons chez nous, je termine.

   - Et nous n’avons plus qu’à nous taire... ou partir... il confirme... Lorsque l’on n’aime pas l’Amour, l’Amour s’en va!... C’est une loi essentielle de cet Univers, que les hommes oublient.

   - Disons qu’ils ne l’oublient pas... Ils sont parfaitement conscients que Nous avons besoin d’eux pour exister sur la Terre et ils nous font tirer la langue avec des promesses d’actions toujours reportées au lendemain.

   - Oui... Je suis aussi arrivé à cette conclusion... C’est en pleine conscience qu’ils continuent à pratiquer les jeux de leur propre intelligence car ils ont le pouvoir basique.

    - Oui, celui de la matière, reconnaît Padma.

 

Cela est un monologue entre nous. Nous connaissons le problème. C’est d’ailleurs notre souffrance. Mais Nous ne pouvons pas obliger la matière à fonctionner selon Notre Intelligence. C’est simplement un choix d’amour!

 

Dans cette intelligence raisonnée et accumulatrice du Bam, il y a un confort et une sécurité. Chacun arrive à trouver une existence personnelle dans cet espace de vie. Même si Bam reconnaît que c’est un peu étriqué, sa vie, il n’en reste pas moins qu’il peut dire « C’est chez moi »... « Je suis chez moi »...

Et de n’être « Rien » avec Nous, ne les encourage pas à sauter le pas.

 

Pourtant lorsque l’on a oublié sa prétention personnelle à l’existence, et que l’on suit l’Ordre de la Création que Nous sommes avec notre Intelligence innée, il y a une sensation d’amour et de bien-être énorme qui se développe dans le corps et l’esprit de celui qui aura agi selon l’Ordre de l’Univers.

 

    - Mais pour cela il faudra que l’homme « s’oublie » comme tu le dis si bien, ironise Padma.

    - Mais pour qu’il s’oublie, comme je le dis si bien... il faut qu’il touche le bonheur de s’oublier, je souris.

    - Et cela n’est possible que s’il pratique Nos Gestes car nous ne sommes que Action, il continue ironique.

    - C’est effectivement notre faiblesse, je dis.

    - Je pourrais dire notre grandeur à ne pas pouvoir obliger... C’est une relation d’amour! il continue.

 

Il part dans un espace temps de mille ans et il dit:

 

    - Tu ne peux pas savoir combien j’ai œuvré pour leur faire sentir cette Grandeur à ne pas rester fermés sur leurs impulsions réflexes qui sont ordonnées par leurs mémoires accumulées...

    - Pourquoi as-tu perdu ?

    - L’action doit être faite pour que le fruit jaillisse! dit-il en colère.

  - Et lorsque le combat se fait en dialectique, c’est une masturbation de la sensation organisée par Bam et alors le fruit de l’action n’a pas sa place... je dis.

   - Et alors, c’est comme si l’action de la Vue Directe n’a pas de fruit, dit-il peiné... Je connais!

 

Il laisse un moment lever ses ailes du temps et il demande:

    - Mais toi... pourquoi supposes-tu qu’il est le moment de partir ?... Qu’as-tu essayé ?

 

Je prends moi aussi du temps de venir dans mon espace et je dis:

 

    - Toi, comme beaucoup d’autres, vous avez tenté de mettre le Bam dans un mouvement d’action en les poussant par des Enseignements. C’était alors le temps de la Foi et de la Croyance.

    - Oui, je sais... C’était la Force d’Énergie la plus puissante de mon temps, dit-il.

    - Alors j’ai tenté une autre opération. Utiliser l’ouverture des mémoires pour que le Bam connaisse par lui-même les modalités des fonctionnements de la Création.

    - Pour qu’ils suivent cet Enseignement venant directement d’eux et ne pas utiliser celui venant des autres et des Traditions ?

    - Oui, je fais.

 

Il resta dubitatif et il demanda en se massant la barbichette.

     - Et ils ont suivi cet enseignement venant d’eux-mêmes ?

     - Non, je fais.

     - Pourquoi ?

     - Parce que la philosophie est plus importante pour eux que la simple action.

     - Même s’ils savent que cela est l’action qui sauve, n’est-ce-pas ?

     - Bien vu, mon vieux! je fais.

    - Donc la sensation programmée dans la mémoire en sécurité est la plus forte, n’est-ce-pas ?... Et ils ne font pas l’action!

 

Il reprend le temps et il dit:

    - Alors rien n’a changé!... Plus de mille ans d’écart, et nous en arrivons au même point.

    - Oui, je fais... au même point.

 

C’est moi qui prends le temps.

 

    - En fait, ils pratiquent les « gestes qui sauvent » si je prends tes termes... Mais toujours trop tard, je dis... Pas en réflexe.

  - Oui... Je comprends cela... J’ai rencontré le même comportement... Ils laissent la vibration Yam s’épuiser et ensuite ils font... Mais la vibration est alors Bam et c’est lui qui se renforce.

    - Mais ils croient qu’ils ont pratiqué Yam!

    - Normal, il rigole... Rien de nouveau sur la terre des Hommes.

 

Encore le temps.

 

    - Alors, qu’est-ce que l’on fait ? demanda Padma.

    - Je ne sais plus, je réponds.

 

Il me regarde goguenard:

     - Lorsqu’un mec comme toi dit cela, c’est que la gangrène a épuisé l’os, il rigole.

     - Tiens, tu sais ce qu’est la gangrène ?

    - Je sais écouter aux portes, il rigole... Depuis le temps que je suis sur mon perchoir, comment crois-tu que j’utilise le temps ?

      - T’es parfois marrant, je fais.

    - Faut bien que je me réchauffe les couilles comme je peux, car sur le perchoir c’est plutôt dégueu de voir toute cette merde qui est faite en mon nom...

 

Je le prends à ses mots et je lance dans la foulée:

    - Et en guise de couilles... comment ça va avec la fille du Rimpo ?

 

Il rigole finement dans sa moustache et il dit:

    - Pas mal... elle est une bonne nature et a un coup de rein exceptionnel!

 

Je l’accompagne dans son rire.

    - Mais comment lui as-tu présenté la « chose » ? je demande.

    - Oh!... Comme la chose la plus simple du Monde, il sourit finement.

    - C’est-à-dire ?

 

Il ménage ses effets et devient pince-sans-rire dans sa moustache au point que Lénine ne doit plus se reconnaître.

    - Je lui ai posé mon problème et mon besoin d’aide, il dit tranquille.

 

Je le vois bien, avec sa petite barbichette pointée et ses yeux perçants sous ses sourcils froncés de mécontentement permanent, se présenter devant la nana habituée depuis sa naissance à dire « oui » à toute proposition à effluves spirituelles... et en guise d’odeur spirit, le Padma il en tient une couche!

Alors avec le sourire rigolard qui me caractérise, je lui fais:

    - Donc, tu lui as fait l’offre mafiosique!

 

Il fronce encore plus les sourcils.

 

    - Tu veux dire « quoi » avec ton sourire en coin qui a l’air de se foutre de ma pomme ?

  - Tiens!... Du haut de ton perchoir, tu n’as pas connaissance de cette proposition si particulière ?

    - Qu’est-ce qu’elle a de si « particulier » ? demande-t-il comme le mec qui s’attend à une charge de lanciers dans son bide.

    - Oh!... Seulement qu’il est impossible de la refuser, je dis mi-figue mi-raisin.

    - Et pourquoi cela ?... Tout le monde est libre!

    - Nenni, mon pote!... et tu le sais bien!...

    - Et pourquoi donc ?

 

Je prends le temps avec moi car le Padma joue un jeu que je n’aime pas des masses.

 

Alors je prends les mots qui montent de mon cœur et leur fais faire un demi-tour dans mon ventre, histoire de leur donner de la puissance d’action.

 

    - Pas de liberté lorsque l’on sait que si l’on refuse, on va aller tout droit en enfer, je fais, pince-sans-rire.

    - Et pourquoi donc ?

 

Je le laisse encore mijoter dans son jus.

 

    - Tu es bien « sa » référence, n’est-ce-pas ? je dis.

    - Bien sûr!

    - Alors tire la conclusion toi-même, petit branleur de première!

 

Il trépigne de la barbichette, pas content d’être mouché ainsi.

Alors j’enfonce le clou.

    - Et est-ce que tu lui as dit que tu t’es tiré sans rien laisser derrière toi... et donc que la « référence » qu’elle utilise est une fabrication perso issue de la Tradition dans laquelle elle est ?

 

Il commence à comprendre où je veux en venir et il n’est pas très content, ni très fier de lui.

    - Je n’ai pas éprouvé le besoin et trouvé l’intérêt de lui soulever tout cela!

   - Quel joli salopard tu fais!... Tu sais pourtant sur quoi tu t’appuyais en lui faisant cette proposition « la plus simple du Monde »... Alors arrête tes charres!

 

Il me regarde en douce.

    - Tu n’es pas d’accord avec ma manière de procéder ?... elle va pourtant à l’essentiel, il dit.

    - Elle va à l’essentiel pour toi... Mais c’est elle qui est grugée.

    - Et pourquoi donc ?

    - Mais elle attend, en récompense, un résultat que tu ne peux pas lui donner!...

    - Et pourquoi pas ?

    - Mais tu n’as rien laissé derrière toi!

    - Oui, et alors ?

   - Alors ?... Il faudrait que tu crées de nouveau un flux sur cette Terre des Hommes sur lequel elle peut s’appuyer et se nourrir!... Tu le sais très bien!

 

Il rugit dans sa moustache les lèvres pincées.

    - Alors pour toi, je suis un gros salopard ? il demande.

    - Oui, je confirme.

 

Il prend encore le temps avec lui et il dit: 

    - Comment faire maintenant ?

 

Je rigole.

    - Tu es encore plus manipulateur que je le croyais!...

    - Ah, oui ? il fait, fine mouche.

   - Mais oui!... Tu sais bien que « maintenant », rien n’est réparable... et que l’on ne peut pas revenir à la Vérité car ce serait une déchirure grave pour elle... Et qu’il vaut mieux rester sur un mensonge que de détruire la foi qu’elle a en toi.

 

Il n’est pas fier de lui, le Padma.

    - Comment je peux faire, alors, selon toi ?

 

Je reprends du temps.

 

    - Lui faire aimer la vie, je réponds.

    - Je comprends, il dit... Je comprends...

C’est lui qui prend le temps avec lui.

 

    - Je suis allé directement sur le résultat et je n’ai pas porté attention au mouvement, n’est-ce-pas, il demande ?

   - Oui... Tu n’as pas été un Yam dans cette combine... Seulement un Bam à la recherche de sa satisfaction.

 

Le temps revient pour lui.

 

    - Je suis trop resté sur mon perchoir, n’est-ce-pas ?

    - Non... Tu te trouves des excuses, je le bloque.

    - Quoi donc ?

 

Alors le temps revient à moi.

 

    - Tu veux quitter ton perchoir et tu pratiques comme un vulgaire Bam à la recherche du résultat le plus rapide, je dis.

    - Donc j’ai oublié que je suis un Yam ?

   - Tu sais bien que le Yam n’existe pas! je fais, pas content de ses manières de fuir le problème par la marge.

   - Oui, je sais... Personne n’est Yam... On est seulement Bam qui peut vibrer en Yam... et j’ai vibré en Bam, n’est-ce-pas ?

   - Cinq sur cinq, je fais.

 

Alors le temps joue son jeu tout seul.

Puis le Padma demande:

   - Comment toi, tu aurais pratiqué ?

   - J’ai un avantage sur toi, dis-je.

   - Lequel ?

   - J’ai un corps Bam.

   - Et alors ?

   - Alors ?... Je sais comment Bam manipule Bam.

   - Et après ?

   - Après ?... Je fais le point zéro dans l’événement.

   - C’est-à-dire ?

  - Je laisse monter l’impulse, mais je ne saute pas sur la conclusion évidente qui va s’inscrire ensuite dans son espace d’évidence.

   - C’est-à-dire ?

   - Je laisse l’impulse se propulser par elle-même.

   - C’est-à-dire ?

  - Si l’impulse vient du Yam, elle aura une telle charge énergétique qu’elle continuera son chemin et ira au but.

   - Et si ce n’est pas le cas ?

  - Alors c’est du Bam qu’il faut pousser... car sans « nous » elle va tomber dans le ruisseau.

 

Padma reste en silence sur son coussin et se regarde sur son estrade avec toutes les dorures autour.

 

    - Tu veux dire que j’ai poussé ?

    - Oui... parce que tu n’étais intéressé que par le résultat « pour toi ».

    - Je comprends.

   - Je ne crois pas!... Tu n’as pas de corps Bam et tu ne peux pas comprendre ce qui se passe pour Bam dans leurs jeux de sensations.

    - C’est-à-dire ?

   - Tu n’as pas perçu tout le jeu des émotions qui faisait vibrer cette jeune fille à travers ta proposition... Se faire baiser par Gourou Rimpoché!... Elle se croit déjà au Paradis à travers toi!

    - Et alors ?

   - Alors ?... Quelle chute lorsqu’elle comprendra qu’elle est toute seule avec son corps énergétique lorsque le tien ne la portera plus!

    - Et pourquoi il cesserait de la porter ?

    - Parce que tu n’as rien laissé derrière toi!... Tu as fait rideau... Dis! cesse donc de jouer au con avec moi ou je te poque direct et les mectons qui viendront demain te baiser les pieds ne comprendront pas la provenance du raisiné qui leur tombera sur la tête.

 

Pas content le Padma.

Moi non plus!

Comme il est facile de larguer sa Dimension et d’aller se dorer les fesses dans l’autre!

Et après ces mectons, ils font la morale aux autres!

 

La nuit étalait son sombre dans le Temple juste éclairé par les lampes à beurre.

Padma, pas très content de mes remarques, revient sur le sujet.

    - Alors, toi, qu’aurais-tu fait ?

 

Je lui laisse le temps de mûrir la réponse puisqu’elle est toujours contenue dans la question.

Il fronce encore plus les sourcils dans sa réflexion, ce qui fait que son front est vraiment ridé. Faut dire aussi qu’il se présente ainsi, avec son visage pas content, depuis plus de mille ans et ce n’est pas demain la veille qu’il va perdre ses rides.

Les mots ont du mal à sortir de sa gorge ankylosée. Alors, bon comme vous me connaissez, je le tiens par la langue et je fais le texte pour lui, car pour le tenir par les couilles, c’est la fille du Rimpo qui s’en occupe.

 

    - J’aurais commencé par l’aider à ne plus avoir de « méditation aride », dis-je.

    - Que veux-tu dire ?

    - Ce que tu as entre le gosier... Seulement cela!

    - Tu peux dire plus profond ? demande-t-il encore.

    - Tu veux que je fasse le texte pour toi ?... Comme cela tu vas recevoir la confirmation de ce qui se passe en toi sans te mouiller à le dire, n’est-ce-pas ? espèce de faux jeton! je lui réponds.

 

Mon air pas content accélère son petit choc sur sa prétention. Alors, comme il ne veut pas être en reste de « compréhension », il rajoute de lui-même:

    - Tu veux dire que j’aurais pu lui donner un peu de ma Dimension pour qu’elle ait l’envie d’y venir un peu plus dedans ?

   - Dis, connard!... Tu veux ma main sur la gueule ? je fais en accélérant ma respiration dans mon ventre, histoire de lui montrer que je ne suis pas loin de le poquer direct.

 

Il recule un peu en glissant les fesses au fond de son coussin, histoire de prendre de la distance et de n’être pas trop surpris lorsque le pain va lui arriver en pleine bouille.

 

Puis, comme il ne veut pas être en reste, il reprend le fil du rasoir. Il préfère tenir l’engin que d’être coupé!

    - Tu veux dire que j’aurais dû lui donner de la joie ? il demande en confirmation de ce qu’il sait déjà.

    - Banco, connard! je confirme... Lui donner de la Joie et pas une obligation en plus sur les épaules!... Dis, tu ne crois pas qu’elle en a déjà assez comme cela, sur le dos ?... À te courir après alors que tu t’es tiré les flûtes et que tu ne laisses qu’une odeur sans support!... Tu ne crois pas qu’elle est assez épuisée comme cela à « pratiquer » pour attirer ton attention afin que tu viennes un peu lui faire un « tout petit » câlin sur le coin de l’oreille... histoire de lui faire sentir par le corps que tu existes et qu’elle n’est pas toute seule... Dis connard!... Tu comprends ce que je te fourgue là dans les gencives ou tu veux ma paluche en plus comme confirmation ?

 

Donc, vous avez compris que je ne suis pas content. J’ai dû faire un peu de bruit dans mon mécontentement que j’ai exprimé vertement, car vous savez bien que je ne me mets jamais en colère, puisque que trois bouilles interrogatrices passent la porte entrouverte et voudraient comprendre ce qui se passe « encore » dans la partie sainte de leur Gompa dans laquelle nous avions déjà foutu un petit bordel une de ces dernières nuits.

Ce sont des Tibétains. Ils sont très gentils, mais ils sont comme les autres: ils n’aiment pas les phénomènes inexpliqués et pour l’instant, le phénomène, c’est « moi » qui arrive à faire plusieurs voix en même temps comme un super ventriloque. Je sens le moment où ils vont bientôt me demander une démonstration collective, histoire de se dérider les fesses et de se marrer un bon coup.

 

    - Je comprends ce que tu exprimes, condescend-il à dire.

 

Mais il n’est pas heureux de le dire. Alors j’enfonce encore le clou car nous avons à travailler profond ensemble et je préfère lui dire en direct que certaines attitudes sont des coupures irrémédiables avec moi et que jamais je ne reviens près de ces connards car lorsque l’on est con, on est con... et c’est pour longtemps... Il n’y a pas les vieux cons des neiges d’antan et les jeunes cons de la dernière pluie... Il y a tout simplement les cons!

 

    - Tu t’es conduit comme un de ces « Maîtres » qui inondent le Monde... Un de ceux qui chargent toujours encore plus l’autre et le tirent par le bout du nez sans jamais le pousser par derrière. Ainsi il a le nez déformé, et la caboche aussi dans la même foulée, et comme tu sais que le cerveau est dedans, celui-ci en prend un drôle de coup!... Et c’est ensuite la précipitation à toujours courir dans le vide devant soi, perdre l’équilibre et se casser bien les rotules avec la gueule en sang... Et le Maître de rigoler aves ses remontrances... histoire de le culpabiliser un peu plus et entrer encore plus profond dans la manipulation émotionnelle, je continue dans la foulée.

 

Il préfère observer les statuettes et Tankas de Lui qui inondent le Temple.

Mais il est toutes oreilles débouchées car il sait que va se jouer son avenir dans les prochaines minutes et il ne veut pas rester sur le bord de la route encore une dizaine de siècles.

 

Alors pour l’instant, il me laisse vider mon sac. Ensuite il choisira sa manière de danser avec.

Aussi je continue dans l’espace qui est ouvert devant moi, car intelligent comme je vous connais, vous savez déjà que le Yam ouvre toujours l’espace; c’est le Bam qui le ferme.

 

    - Tu aurais pu lui faire une petite injection de Toi... hein ?... Histoire de donner... hein!... et pas toujours de prendre!...

... Et puis dans la foulée, tu pouvais aussi lui ouvrir quelques portes de sa conscience afin qu’elle reçoive « enfin » quelques réponses à ses demandes restées toujours arides... car elle ne pouvait pas recevoir de réponse... puisqu’elle ne pouvait pas entrer dans la dimension de la réponse... Dis, tu sais cela, petit mecton à la barbiche d’un mec qui a fait flamber le Monde moderne ?... Tu aurais pu lui ouvrir ta Dimension!

 

Il confirme d’un hochement de tête.

   - Tu t’es conduit comme un Bam manipulateur en attente du résultat que tu escomptais, n’est-ce-pas ?

    - Je le reconnais, dit-il du bout de sa barbichette... Mais la question reste posée: qu’est-ce que « toi » tu aurais fait ?... Tu restes trop dans le vague. Tu sais bien qu’un Yam est une Intelligence pratique.

    - Ok!... touché au centre de la cible, je dis.

    - Alors ?... Je reste toujours sur mon interrogation.

 

Je me cale plus dans les coussins. Il se relaxe.

Alors j’attaque en direct au plexus et il a du mal à garder sa salive dans la bouche.

    - T’est vraiment un connard de manipulateur!... Un vrai Bam dans ta manière de faire!

    - Pardon ?... a-t-il du mal à déglutir.

   - Dis, petite barbiche à la Lénine, tu sais bien qu’il n’y a pas de réponse « Yam » à ta question!... Hein, tu le sais cela ?... Il y a seulement une réponse « Bam ».

 

Il continue à faire l’imbécile et j’ai les paluches qui se chargent en courant haute tension qui va bientôt illuminer ses loupiottes, à ce mecton.

Il sent le danger imminent. Alors il s’empresse de donner la réponse:

    - Je voulais seulement te tester... Puisque nous avons à travailler ensemble!... Oui!... Connaître ta rapidité à la connexion avec l’Intelligence Yam lorsque l’on est dans une situation Bam.

    - Ah, oui! je fais... avec le bras qui me démange à aller lui caresser les ratiches qu’il n’a pas nettoyées depuis plus de mille ans au point que ça pue franchement dans la carrée.

 

Il reprend du recul et préfère lâcher du lest.

   - Bien sûr que je sais que l’on ne peut savoir « quoi faire » que lorsque l’on est dans l’événement... autrement c’est toujours une action Bam qui prend appui sur la mémoire occupée par toutes les théories comportementales... Je sais cela!... Même si je suis resté sur mon perchoir depuis quelques kalpas, je ne suis pas encore sclérosé du ciboulot!

    - Content de te l’entendre dire!

 

Il reprend un peu de souffle...

Mais il va falloir que je lui dise de ne pas ouvrir trop grand la bouche, à cause de l’odeur... Aussi je vais en toucher quelques mots à la fille du Rimpo qui pourra lui conseiller quelque pâte dentifrice de notre temps, un peu plus efficace que le doigt sur les gencives après l’avoir trempé dans leur alcool local.

 

    - Je sais bien que c’est seulement lorsque l’on touche l’évènement que le Yam sait ce qu’il doit et peut faire... continue-t-il.

     - Et c’est toi qui a touché la guenon, pas moi, je fais un peu rigolard.

    - Exact, c’est moi, reconnaît-il les lèvres pincées... Mais j’aimerais aussi, puisqu’on en est aux politesses, que tu cesses de l’appeler « guenon » car c’est humiliant pour moi.

    - Tiens, pourquoi ?... Tu n’es pas un taureau qui tire dans la vache ?

    - Non!... Je m’introduis en elle, il fait sentencieux...

 

Il prend maintenant la mine de ces curés qui vous mettent la main aux fesses, mesdames, et qui regardent la Croix en même temps pour laisser croire qu’ils sont uniquement avec Dieu, et que si leur main dérape, c’est simple négligence musculaire.

Et puis, si vous dites « Mais voyons, Monsieur le curé! », il vous regardera contrit et triste et en remettant la paluche dans sa poche, il vous balancera entre les gencives « Vous n’avez pas beaucoup de compassion pour votre prochain, ma fille! ».

Alors le Padma, à force de rester dans le même espace, il a pris des habitudes. Il prend aussi la gueule de ces curetons et cela me démange de ne pas lui envoyer une châtaigne en pleine poire, histoire de lui faire changer de grimace.

 

    - Fais pas le gnace, doux crétin!... Elle a besoin d’un coup de boulet dans le ventre pour le réveiller... Alors ne fais pas le con qui touche du bout des doigts et qui attend les résultats d’une action à pleines mains, pleine bouche et pleine bite!...

 

Il a du mal à avaler l’air, le Padma... Je dois dire que je préfère qu’il l’avale, plutôt que de l’extraire, vue l’odeur.

    - Tu sais quel est le problo majeur des mecs de nos jours avec les nanas ?

    - Non, il fait.

    - Ils ne savent plus dire à la gonzesse « J’ai envie de toi »... Ils tournent tout en théories psy... Et la femme ne sait plus qu’elle est une guenon en attente du taureau, car en fait le gorille n’est pas encore assez long pour elle puisque, à force de singer les hommes, il devient frileux comme eux et il ne sait plus donner du corps sans complexe.

 

Là, il est sonné, le Grand Gourou!

 

    - Alors pour toi... quoi faire ? il articule entre ses gencives tuméfiées par le coup tordu que je viens de lui envoyer.

    - Alors ?... Je rigole... Alors ?... Je rentre dans son espace... Je sais alors comment elle vibre... Je plonge dans la faille... Je la surprends, quoi!

    - Tu la surprends ?

    - Bien sûr!... Je la surprends!... Je la sors de ses repères tous fabriqués par ses théories et je la remets en face de ses envies profondes.

    - Pourquoi ?

   - Éh! mecton du Yam!... Tu as oublié qu’il faut une quantité d’énergie énorme pour changer les repères de la structure de base ?

   - Ok!... Je comprends ta manière de procéder, dit-il en hochant la barbichette... Tu fais sortir l’énergie où on l’attend le moins et ensuite tu la conduis.

   - Non!... T’es encore trop intello!... Je fais exploser l’énergie par la faille que la guenon me présente car c’est à ce « moment » que c’est possible... Pas avant, pas après!

   - Ok... Je te comprends mieux... Tu la prends comme un Fleuve d’énergie et tu plonges dans le courant qui est là, à ce moment.

   - Bien sûr, puisque c’est le seul moyen de plonger profond!

 

Il ouvre les mirettes et en oublie de caresser ses poils du menton qui tombent maintenant tout seuls à ses couilles car il a oublié de se raser depuis belle lurette.

 

   - Alors tu la prends comme une matière en mouvement qui montre l’ouverture qui est la sienne à ce moment... Un vrai Yam en action!... Je comprends maintenant ta colère contre moi...

   - Ok, je fais... L’important est que tu comprennes quelque chose dans ce fourbi, dis-je, conciliant.

    - Il n’en reste pas moins que, moi, je me suis conduit comme un Bam avec ses mémoires et théories... Du pur réflexe de mémoire!

    - Oui, je fais.

 

Il masse sa barbichette qu’il a remise à sa juste place.

 

   - Tu veux dire en cela, aussi, que l’énergie que nous produisons ensemble sera Bam et ira donc à ce flux comme destinataire final.

   - Oui.

   - Donc que rien ne changera pour elle...

   - Oui.

   - Mais ce sera seulement pour moi un entraînement de mes testicules immobiles depuis des siècles ?

   - Exact, je fais.

   - Et qu’en définitive, je l’utilise sans rien lui donner en contrepartie ?

   - Oui.

 

Il remet son menton droit en face de moi et me regarde dans les yeux.

   - Maintenant je comprends ta colère... et toutes les indications parallèles que tu viens de me donner.

 

Je hausse les épaules. Pourquoi tant dire ?

   - Alors, que puis-je faire pour changer le mécanisme mis en action ?... Tu as un corps Bam... Tu peux donc me trouver une porte de sortie.

   - Fais la jouir, je dis.

   - Jouir ?

 

Je prends un peu de temps.

   - Dis-lui de trouver sa jouissance partout... avec le plaisir d’avoir un corps et d’être vivante, je dis.

 

Sa comprenette est limitée sur le sujet.

    - Peux-tu me donner plus de détails ? demande-t-il.

 

C’est moi qui prends le temps avec moi et ensuite cela sort comme un coup de canon.

 

   - Pousse-la à avoir plaisir de se lever le matin, car elle est vivante... de descendre l’escalier vite, car elle est vivante... le plaisir de peiner dans la montée de l’escalier car elle est vivante... le plaisir d’avoir la pluie sur le visage car elle est vivante... le plaisir d’avoir le froid ou le soleil sur la peau car elle est vivante...

... rends la vivante dans toutes les actions de sa vie de tous les jours... et encourage-la avec ta Force que tu lui communiques en la pénétrant.

    - Je comprends, il fait.

 

Il est touché, le Gourou.

C’est lui qui conclut:

      - Ainsi je lui donne la vie dans le Bam et elle me donne la Vie dans le Yam.

    - En finale, t’es pas trop con! je fais gentil... peut-être que nous allons pouvoir faire équipe ensemble.

 

 

 

 

 

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