Neuvième Mouvement.

 

Les fuites.

 

 

Le Roshi dormit mal. Des cris sortaient de ses lèvres entrouvertes. Sa respiration courte et hachée inquiétait Hiro qui veillait à son côté. Il est venu lorsque les moines ont dit que le Maître ne semblait pas bien.

Hiro sentait dans son corps les énergies perverses qui circulaient dans le corps de son vieil ami.

 

Les « Jeux » de la succession battaient leur plein. Les trois vieux qui l’avaient aidé à changer le mouvement de Sophie riaient, assis sur leur banc de la cour lorsque le soleil donnait. Ils se disaient qu’il est le temps de partir. Ils en parlaient à Hiro qui ne disait rien. Et lorsque le Maître de Combat ne dit rien, c’est qu’il est en accord avec ce qui est dit mais il ne veut pas le reconnaître ouvertement.

 

Alors c’étaient les jeux de prétention, d’orgueil et de pouvoir qui s’étalaient dans le monastère.

Les jeunes moines en étaient heureux car ils se sentaient importants. Les « anciens », les chefs de groupe cherchaient leur clientèle... Ils cherchaient à être reconnus par le plus grand nombre...

Les autres moines attendaient. Ils ne disaient rien. Tout leur semblait hors du temps et du mouvement qu’ils connaissaient. Ils n’avaient pas été assez souvent dans le monde des hommes ordinaires. Ces jeux n’étaient pas dans leur mémoire.

Ils attendaient la décision du Roshi et ils s’y soumettront car elle ne peut être que juste!

 

Mais Hiro sentait une douleur plus profonde dans le corps de son ami. Il sentait Heidi.

Aussi il ne fut pas étonné lorsque le vieillard ouvrit les yeux avant le petit jour et lui demanda d’envoyer quatre moines vigoureux sur les chemins de la vallée pour la retrouver.

Les yeux de son ami brillaient de l’espoir. Il s’empressa de donner les ordres et il choisit avec soin ceux qui devaient aller dans le monde et revenir avec la bonne nouvelle.

 

Le vieux se faisait du souci pour la jeune femme. Du moins c’est ce qu’il voulait se faire croire.

Il avait voulu lui donner une ceinture de pièces d’or pour son grand voyage chez les hommes. Elle avait refusé dans un sourire qui venait de très loin, un sourire de celle qui sait que la pénurie ne sera pas sa compagne.

Il avait voulu aussi lui remettre une des médailles de la Famille Shin, cette médaille que tous craignent et respectent. Ainsi elle serait partout en sécurité. Elle refusa aussi avec le sourire qui vient de si loin de celle qui sait que le danger ne sera pas son compagnon.

 

Lorsque Hiro lui confirma le départ des moines, le Roshi s’assit dans son lit et Hiro le couvrit d’une chaude pelisse. Puis le vieillard demanda le papier si spécial pour écrire les billets par pigeon.

Le Maître de Combat l’installa confortablement.

 

Il resta à son côté pendant la longue et minutieuse écriture. Il sentait le combat du Maître dans son corps à lui. Alors il lui donnait sa Force par son souffle et il se mit en méditation pour transférer l’énergie au corps maigre qui souffrait.

 

Le temps glissa dans une lenteur étonnante. Les bruits du monastère leurs parvenaient à peine. Il semblait que chaque moine savait glisser sur les dalles sans émettre ses bruits lourds coutumiers. Il semblait aussi qu’ils savaient parler avec des mots doux qui ne dérangent pas l’air.

 

Le Roshi, son si vieil ami, respirait plus librement à chacun des mots tracés.

Hiro fut alors heureux.

Il ne fut pas étonné lorsque son ami lissa le papier de sa main, comme une caresse qui ne voudrait pas cesser car elle est dans le contentement du cœur.

Puis il lui demanda de libérer l’un des pigeons voyageurs destinés à son fils d’avant.

 

Il n’en fut pas non plus étonné car depuis des mois, Hiro ne savait plus ce qu’était le temps!

 

 

Le Voyage dans la Mort.

  

Mon fils,

 

Je ressens dans ton corps, ton désappointement de savoir maintenant que tu avais perdu dans ton espoir d’amener mon vieil ami à une réincarnation pouvant être une réelle aide pour le devenir de l’homme Noble...

 

Mon fils de maintenant t’en a informé et je ne suis pas certain que ce fut bien pour ton cœur car l’espoir est un conducteur puissant de l’enthousiasme.

 

Je connais ta bravade qui cherche toujours à cacher ta sensibilité à fleur de peau... Toi l’Amoureux de la Folle Sagesse!... et qui croit que chacun est comme toi, avec ta Passion à donner la vraie impulsion à la vie.

 

Je sais que tu ne montres pas ta douleur.

 

Je sais que tu gardes le sourire, car le sourire est le dernier rempart à la tristesse qui ne veut pas se laisser voir.

 

Je sais que tu es touché profond et que tes yeux reviennent en toi pour ne voir que la richesse qu’il y a dans ton corps et son enthousiasme à donner... donner... et encore donner!

 

Alors, je puis maintenant t’avouer, mon fils, que mon cœur saignait lorsque je te vis revenir au monastère, les yeux tristes et exténué du corps au point que Hiro fut inquiet longtemps pour ta santé.

 

On ne fait pas un tel Voyage dans la Mort sans avoir poussé le corps physique et sa puissance énergétique à des limites que la pensée ordinaire ne peut pas saisir car cette connaissance n’est pas dans sa mémoire.

 

Je sais ta douleur à avoir encore perdu ton défi. Une fois de plus, la Sécurité des émotions et des visions fut la plus forte.

Même mon vieil ami fut capturé par les faux espoirs fabriqués par la Force de l’Amour Universel.

 

Alors il est revenu en réincarnation avec cet enthousiasme à créer de nouveau pour le Monde Humain.

 

Pourtant tu l’avais aidé à voir et comprendre que cet Amour-là est une des émotions-sensations créées par le Bam dans sa Dimension Majeure!

 

Il n’est donc pas revenu dans ce Monde en portant en lui cette Force de relativité, cette forme d’Intelligence qui permet de tout voir en double et de ne pas prendre ses élans comme l’impulsion des Forces libératrices.

Pourtant il savait que ce sont seulement des « élans » et des « sensations », puisque le corps est Bam; ce sont les naturelles possibilités de communication avec soi et les autres qui sont en lui.

 

Ainsi, mon ami est resté dans l’enthousiasme de revenir aider les Hommes et leur apprendre à entrer dans cet Amour Universel... Comme les autres il a oublié en chemin que l’Homme ne veut pas quitter la vibration du Bam mineur qui lui convient très bien.

 

Alors comme tu le dis si bien, rayonne sur soi ce que l’on regarde et l’on regarde ce que l’on aime.

 

Et mon vieil ami a témoigné par son amour de ce qu’il regarde vraiment... et dans son regard borgne il ne s’est pas posé la question:

 

« Mais d’où vient cet enthousiasme ? ».

Je dois t’avouer, ce que j’ai toujours tenté de te cacher..., mais en définitive, est-ce qu’il est possible de te cacher quelque chose, mon fils ?..., que j’ai découvert l’origine de l’enthousiasme grâce à toi, grâce à ce magnifique travail que tu as produit pour mon ami afin de le pousser à ouvrir plus grand les yeux et constater comment fonctionne la Création.

 

Ainsi les rêves s’en vont!... Et ce fut ton espoir car on ne peut pas obliger quiconque à entrer dans un chemin. Il y va tout seul poussé par son amour et sa connaissance.

 

Toi, tu as toujours cherché à augmenter la Connaissance afin que le choix de l’amour soit plus précis... et que l’on ne suive pas les logiques « évidentes » de l’émotionnel et des mémoires ordinaires de l’homme...

 

Mais, même avec mon vieil ami, qui était un « Grand » comme tu le dis si bien, l’amour choisi fut celui du Bam Majeur...

 

Mais je dois t’avouer, maintenant que je suis si vieux et seul dans ce monastère glacial après le départ de Heidi, que moi aussi, je ne sais pas ce que je choisirai au moment de ma mort... alors même que je sais que ce choix déterminera l’impulsion de ma réincarnation!

 

Je me sens aussi faible que mon vieil ami le Rimpoché, devant ces choix car j’aime les hommes et la vie dans mon corps. J’aime créer, j’aime faire grandir, j’aime ouvrir une rose et que son parfum embaume l’air... J’aime cela... et je ne suis pas certain de refuser cela... même si en ma conscience et mon intelligence je sais que « cela » est une production du Bam Majeur dans son espace de l’Amour Universel.

 

Je dois te le dire et te l’avouer, je ne sais pas si je saurai dire « non » à cela, même en sachant que « cela » conduit l’Homme dans des errements et des prisons qui l’engloutissent...

 

Je dois t’avouer, mon fils, même si je sais maintenant à travers toi que le destin de l’Homme est scellé, que je serai incapable de quitter ce destin...

Je crois que je serai de ceux qui préfèrent couler avec le bateau que de me jeter à l’eau... tout seul, sans rien!

 

Toujours tu nous as dit: « Il n’y a pas de grandeur et d’honneur à couler avec le bateau! ».

Je sais!

Mais lorsque le bateau est notre corps et que toute notre mémoire ordinaire est constituée par lui, qu’allons-nous devenir sans ce support ?

 

Il y a bien sûr la mémoire « profonde » comme tu l’appelles et qui nous montre comme l’Univers du Bam est constitué et quel est son mensonge actuel!

Il y a encore plus loin, d’autres connaissances... la relation entre Yam et Bam...

Puis encore plus loin!...

 

Mais avec « quoi » vivons-nous tous les jours ordinaires ?

Alors, entrer dans le « Yam », je le pourrais encore.

 

Mais être ce « Yam » qui détruit la relation entre lui et le Bam pour ne plus accepter l’impulsion de la création d’une nouvelle vie de l’Être, cela je ne crois pas que j’aurais la force d’être cela... être ce combattant perpétuel sur cette Terre des Hommes! Cela je crois que je ne pourrais pas.

 

Et ensuite être ce « Rien », dans lequel rien n’existe, je le pourrais encore moins.

 

Aussi je crois que je ferais les mêmes choix que mon vieil ami le Tibétain. Je déciderais de revenir sur la Terre des Hommes pour leur faire voir et comprendre leurs errements... dans l’espoir de leur changement... même si je sais qu’ils ne voudront pas m’écouter... même si je sais que cela est trop tard!

 

Je suis presque certain, mon fils, que je choisirais de revenir parmi les hommes... même si je sais que cette impulse est fausse et est produite par mes mémoires émotionnelles...

 

Je crois que je ne suis pas assez fort pour dire « non » à une nouvelle Vie que je connais déjà... et dire « oui » à une absence de Vie que je ne connais pas.

 

Voilà, mon fils, je voulais te dire cela.

Je suis comme les « autres »!

 

Pourtant j’ai eu l’énorme chance de t’avoir avec moi, toi qui m’as ouvert la Dimension du Yam qui aime les hommes et cherche à les aider...

Avant toi, j’étais comme les autres... Je nageais dans l’Amour Universel comme aboutissement de la vie.

 

Pourtant j’ai eu l’énorme chance d’avoir avec moi « mon fils de maintenant »... qui est toi... mais « toi » revenu en portant la Décision de rompre le lien entre Yam et Bam... Donc « toi » qui es au-delà de Yam... Toi qui es l’Intelligence du « Rien » en action dans un Yam qui reprend un corps Bam.

Alors « toi » qui tente de montrer le chemin du « départ » car le bateau de l’homme est maintenant ruiné... et qu’il y a plus grand plus loin!... et qu’il n’est pas honorable de rester bloqué par le karma de l’humanité.

 

Et malgré vous « deux »... Toi d’avant et toi de maintenant, je ne sais pas si j’aurais le courage et la décision de ne pas revenir « pour un nouveau tour de manège » comme tu le dis!

 

Je ne voudrais pas chercher des excuses... Mais Heidi me manque!

Elle, elle était déjà morte à tout cela et son corps vibrait d’un autre contentement que celui produit par l’Amour Universel.

 

Alors, je voulais te le dire. Je comprends les décisions de mon vieil ami...

 

Malgré tout ce que tu lui as montré, il est revenu selon les mêmes impulses que les autres, tous les autres, qui sont conditionnés par les émotions-sensations-visions-enthousiasmes du Bam Majeur qu’ils appellent Amour Universel... ou Dieu... ou Bouddha.

 

Mais j’ai vu et senti ta souffrance de n’avoir pas pu encore ouvrir le « Chemin du Départ » à travers un autre corps d’homme ordinaire.

 

Car je sais que ce chemin ne peut pas être ouvert par « toi »... car toi, tu ne viens pas de la base, mais d’en haut!

Il te faut un homme ordinaire pour faire le « chemin » en « matière » que tu lui ouvres en « lumière » à travers tes connaissances.

 

J’ai compris, tu sais!

 

J’ai compris avec toi et aussi « toi de maintenant » que c’est le Bam mineur, la matière de « maintenant » de l’homme qui décide de se propulser dans la vibration du Bam moyen, puis du Bam Majeur...

C’est « l’homme ordinaire » qui décide de « se faire vibrer autrement »!

 

Je l’ai compris et senti par toi et toi de maintenant.

 

J’ai compris que c’est le Bam qui se propulse dans le Yam.

 

J’ai compris que c’est le Yam qui rompt avec le Bam.

 

J’ai compris que c’est le Yam qui rompt l’Ordre de la Création, qui se propulse dans le « Rien ».

 

Et tout cela part de « l’homme ordinaire »!... et c’est à lui de faire le « Voyage ».

 

Tu m’as montré dans ton action avec le Rimpoché, que le Voyage de la Mort ne se fait pas seulement sans le corps... La grandeur de l’homme est de le faire avec le corps. Ainsi il est « maître » de son futur.

 

Mais tu as échoué avec mon vieil ami... alors qu’il ne s’agissait même pas de « quitter le bateau » mais de revenir comme un Yam conscient du problème de Bam et de ne pas continuer à aider et valoriser cette inconscience qui pousse toujours à se noyer dans l’Amour Universel...

D’être un Yam conscient qui tue le mensonge... Comme toi, tu le fus!

 

Et maintenant avec mon vieil ami, il y a toi, et toi de maintenant. Vous êtes deux en action. Quel bordel vous allez être capable de produire ensemble!... J’en frémis dans tous les poils de ma peau...

Mais je dois aussi t’avouer que j’aimerais être mon ami entre vos mains!

 

Et quand je constate que tu as déjà réussi à provoquer suffisamment le Yam Majeur pour faire bouger le fondateur du Bouddhisme Tibétain... et que tu lui donnes une nouvelle impulse de rejouer aussi ses coups... car comme toi il avait perdu dans son désir à faire que le Bam vibre selon l’Intelligence du Yam...

 

Et que vous êtes en train de programmer une nouvelle incarnation d’un Être qui ne fut jamais incarné, en provoquant le Chaos et le Rien... je ne sais pas ce qu’il va advenir de mon vieil ami et du devenir de l’homme, ni le mien.

 

Je dois te dire sans détour, dans le secret de mon cœur, que ma première émotion en apprenant la nouvelle fut: « Magnifique! »...

 

Et la seconde fut une inquiétude profonde, presque une angoisse qui m’a saisie au ventre et les mots suivant sont venus s’inscrire devant les yeux: « Le Quatuor Infernal »...

C’est ainsi que le Bam réagit et comprend « votre » action.

 

Alors prends bien soin de toi, mon fils... Tu es déjà mort, mais je ne voudrais pas que tu souffres encore plus...

Je sais que pour ne pas souffrir le meilleur moyen chez les hommes est de « ne rien faire »... Alors ils peuvent mourir dans toutes les actions quotidiennes sans savoir qu’ils meurent...

Je sais que la vie est dans l’action... Je sais... Mais je crains pour toi... Alors fais attention.

Passe le message à « toi d’après »... J’ai une difficulté de communication avec Lui, depuis que Heidi est partie... Il se méfie de moi et je dois le dire à bon escient... Car Lui, il sait comment je suis faible. Mais « toi » tu crois encore que je suis un Vrai Chercheur de Vérité... et ce fut ta perte la dernière fois de croire en moi jusqu’à l’extrémité de ta vie.

 

Alors, je viens de te dire mes préoccupations, mes faiblesses et encore mes peurs...

Je t’ai parlé aussi de mes compréhensions sur la faiblesse de l’homme et de ses choix.

 

Mais en mon âme de Père qui t’aime et t’a aimé à la presque folie, je te dis doucement:

 

Ne fais pas attention à moi... Ne fais pas attention à nous, les humains peureux et frileux... Taille ta route comme un Grand... Comme tu aimes tailler le chemin devant toi... Et ne te soucie pas si ta machette nous coupe un bras ou une jambe au passage... même le cou!

 

Même si je ne sais pas si je pourrai un jour accepter le chemin que tu nous auras montré et que tu débroussailles, il faut que ce chemin existe dans la mémoire de l’homme.

 

Va!...

Je ne sais pas si le mieux pour toi est de revenir vivant.

Ce serait le mieux pour nous!... Seulement pour nous.

Alors ne te fais pas de souci pour nous... Taille ta route et j’inscrirai dans ma conscience tes « actes » et « ils » seront dans la mémoire de l’homme...

 

Tu n’es pas seul, mon fils!

 

Celui qui est ton Père et qui aimerait être ton fils.

 

 

Le Rimpo a mal dormi; il me l’annonce direct lorsque je passe la porte de sa carrée, avec la mine fripée et le corps tassé.

Je m’en doutais déjà à l’attitude des moines qui m’ont accompagnés jusqu’à sa porte; ils étaient faibles, tristes et inquiets.

Dans ces circuits « spirituels » lorsque le Maître ne va pas bien, tout le monde va mal.

    - J’ai eu Gourou Rimpoché toute la nuit avec moi... et il m’a donné de grands Enseignements, dit-il pendant que je mettais mes fesses sur le divan en face de lui.

 

Les moines suivaient le mouvement que j’avais initié, même si leur accord n’était pas dans leurs yeux, à ce que je sois au même niveau que leur Rimpo.

    - Ah oui! je fais...

 

Je ne suis pas trop étonné avec le turbo que le Padma avait au cul hier au soir, après notre gentille rencontre remplie de délicatesse. Alors le vieux tibétain commence à raconter. Je n’ai pas à le pousser; il est tout impressionné de la quantité de Connaissances nouvelles que lui a fourguées son Gourou.

    - Je sais maintenant que l’intelligence personnelle de la matière n’est pas une intelligence innée mais une intelligence accumulée.

    - Ah bon!

    - Je sais aussi que cette intelligence accumulée peut produire des constructions, mais qui resteront dans un circuit fermé, même si elles peuvent être d’une puissance extraordinaire pour l’action dans la vie ordinaire... Ce sont ces constructions fermées qui furent produites pas les Bön, avant l’arrivée de Gourou Rimpoché au Tibet.

    - Ah bon!

    - Il faut une Intelligence Innée pour aller au-delà des cercles de la pensée qui n’est que le décodeur de la mémoire accumulée par l’intelligence personnelle.

    - Ah bon!

    - Gourou Rimpoché était cette Intelligence Innée!

    - Ah bon!

   - C’est pour cela qu’il a soumis les Bön car il avait cette possibilité de transformer la vibration de l’énergie qui est matière, en une vibration plus fine et puissante.

    - Ah bon!

   - En fait, il m’a dit qu’il n’a pas soumis les Bön car il n’est pas possible de soumettre quoi que ce soit... Il a transformé la vibration de la matière qu’ils utilisaient en une autre vibration et alors le fruit leur échappait et venait entre ses mains.

    - Ah bon!

   - Il m’a montré qu’il n’y a donc pas de combat. L’homme ordinaire croit cela car lorsqu’il constate que le fruit échappe à l’un pour venir entre les mains d’un autre, c’est que cet autre l’a enlevé des mains du premier... Mais en fait il n’y a rien de tout cela...

    - Ah bon!

    - C’est un transfert d’énergie par modification de la radiation et l’énergie revient car elle a toujours un destinataire: le créateur de la vibration.

    - Ah bon!

 

Il respire comme une locomotive à vapeur peinant dans une côte.

   - C’est une découverte énorme pour moi et tout le Système qui est le mien!

   - Ah bon!

 

Il doit reprendre de l’air. Les infos sont trop grosses pour lui et sa Tradition.

    - Oui!... J’ai reçu ainsi un enseignement essentiel: le lamaïsme, tel qu’il existe depuis le départ de Gourou Rimpoché, a un support qui est l’intelligence accumulée!

    - Ah bon!

 

Touché, le vieux!

    - Il a perdu son combat!... C’est le pouvoir de cette Intelligence personnelle qui fabrique tout et récupère tout!

    - Ah bon!

    - Son « Intelligence Innée » a perdu!

    - Ah bon!

 

Il me regarde comme la morue sortie de l’eau et qui a du mal à respirer.

  - Alors tout ce que nous avons construit est un jeu de cartes d’une puissance extraordinaire qui peut avoir une action dans le monde de l’humain... Mais cela n’est plus « Lui »!

    - Ah bon!

 

Il est palot, le Rimpo, avec ces nouvelles connaissances qui lui foutent le bordel dans son système affectif.

    - Il a tant insisté là-dessus!... Cela n’est pas « Lui » et il ne reconnaît pas ce que nous avons construit comme à « Lui »!

    - Ah bon!

Il me regarde comme le con qui ne comprend pas l’importance qu’on est en train de lui dégoiser.

    - Alors la construction de notre Tradition est d’une autre Dimension que « Lui »... et c’est un mensonge de s’appuyer sur Lui pour valider notre existence.

    - Ah bon!

 

Il en deviendrait presque en colère, le vieux!

    - Mais est-ce-que tu comprends bien ce que je dis ?... Ce qu’il m’a dit ?... Que notre Tradition est un fruit personnel qui n’a pas de lien avec l’Intelligence qu’Il a amenée au Tibet... Et que l’Intelligence que nous utilisons est la même que celle des Bön, avec lesquels d’ailleurs nous sommes de nouveau « amis »... Alors notre « fruit » est le nôtre et Il refuse de se dire impliqué par ce fruit.

    - Ah bon!

    - Il a montré « autre chose » de la Création et une manière très particulière de faire vibrer la matière qui est la seule réalité de la vie quotidienne pour son action.

    - Ah bon!

    - C’est tout ce que cela produit sur toi ?

    - Oui, je fais, pour changer de thème.

 

Le Rimpo est interrogateur. Je le laisse à son histoire. Je suis peiné qu’une telle Tradition n’ait pas la connaissance minimum du fonctionnement de l’Univers, de la présence de ces deux intelligences qui ne s’accordent plus depuis belle lurette avec la « matière » comme enjeu.

 

Mais il est lancé et je n’ai pas à l’encourager à continuer.

    - Donc Il m’a montré que cette intelligence ordinaire venait directement de la matière, comme je te le disais... Et que c’est une organisatrice de plus en plus puissante pour la création d’objets nouveaux, de nouvelles découvertes, de nouvelles connaissances...

     - Ah bon!

   - Que cette intelligence est aussi connectée avec les sensations et toutes les manifestations physiques comme psychiques qui sont des créations de cet espace de matière.

    - Ah bon!

   - Que c’est un ensemble qui se construit lui-même... sur lui-même... et organise une logique qui s’auto-justifie et s’auto-renforce à chaque instant.

    - Ah bon!

  - Que ces constructions peuvent être d’un génie phénoménal, d’une opérationnalité extraordinaire... Mais ce n’est pas « Lui » Gourou Rimpoché... Ce n’est pas « Lui »!

    - Ah bon!

 

Il a du mal à encaisser le choc, le Rimpo. La séparation entre son Gourou et sa Tradition!...

Et il se demande qu’est-ce qui se passe vraiment dans ce bordel que semble être la « vie ».

    - Il m’a donc montré qu’il y a deux Forces qui construisent ce « Monde »... C’est leur réunion qui fait la vie!

    - Ah bon!

    - Il m’a montré que l’une des Forces a pris le pouvoir.

    - Ah bon!

    - Et que ce Pouvoir fait tourner l’homme et sa conscience en circuit fermé.

    - Ah bon!

   - Mais que la puissance développée par cette Force devient extraordinaire et elle est capable maintenant de fabriquer « ce monde » toute seule... C’est du moins ce qu’elle cherche à faire et n’est pas loin de réussir.

     - Ah bon!

    - Que c’est alors un « nouveau monde » en construction et que l’avenir de l’homme ne sera plus connecté à cette Intelligence Innée... Il y aura une autre intelligence programmée dans la matière...

    - Ah bon!

 

Il exprime sa colère devant ces nouvelles possibilités de l’humain.

    - Mais tu ne comprends pas ?... Il y a eu cette séparation entre les deux Intelligences depuis bien longtemps... Mais le « monde » avait besoin des « deux » pour exister... Maintenant il n’aurait besoin que d’une « seule » pour se procréer!

    - Ah bon!

    - Mais tu ne comprends pas ce qui est en train de se créer ?

    - Et alors ? Je fais pour changer de registre.

 

Le Rimpo reste la bouche ouverte. Alors je continue tout seul.

    - Et alors ?... Il y a bien eu séparation depuis belle lurette entre les deux intelligences... Et la conséquence est ce monde créé qui est le « fruit » d’une seule... Et maintenant, tu dis, ou ton Gourou t’explique que la future création va continuer avec cette seule intelligence et que l’autre va être mise au rancart.

    - Oui, il fait, penaud d’être remis si vite dans des réalités simples.

    - Alors, où est le problo ?... La vie continue! je fais en rigolant, avec le coude levé haut afin de lamper une gorgée du thé au beurre.

 

Je me lance la lampée dans le gosier alors que c’est le Rimpo qui a de la difficulté à déglutir...

 

Mais vous connaissez l’histoire Zen « Lorsque qu’un papillon bat de l’aile à Tokyo il y a un raz de marée à New York ».

C’est bien sûr une histoire Jap car la flotte, c’est pour les Amerloques!... Charité bien ordonnée commence par soi-même.

 

    - Mais la Vie se fait sans Gourou Rimpoché, a-t-il du mal à articuler.

   - Mais c’est ainsi depuis plus de mille ans!... Alors où est ton arête dans le gosier, Tonton ?

    - Mais... et « nous ».

    - Nous, qui ?

    - Mais, notre Tradition ?

  - Vous allez continuer comme le passé... à fabriquer un flux énergétique capable de provoquer beaucoup de mouvements dans ce monde créé par l’intelligence de la matière.

    - Mais ?!

 

Je le regarde rigolard.

    - Le problème, Tonton... C’est que tu ne peux pas accepter que ton rêve soit largué... Que tu ne puisses plus t’accrocher à ton Gourou et te dorer au soleil du flux que vous avez créé... Voilà ton « arête » Tonton... Et tes sécurités affectives se font la malle et tu es tout choqué comme la midinette qui voit sa première bite poilue.

    - Oui... Je reconnais... Continuer sans Gourou Rimpoché est pour moi impensable, impossible... Je préfère mourir que de l’abandonner.

     - Mais il est sur le bord de la route depuis plus de mille ans!

    - Oui... Mais je ne le savais pas! rugit-il en se redressant.

    - Et maintenant le « fruit » futur ne te semble pas si succulent ?

    - Oui.

    - Alors tu ne veux plus te dorer au soleil de cette Tradition qui est la tienne et qui a si bien su construire une vallée de compassion dans laquelle on prend un bain qui rend béat ?

    - Non... Je ne veux plus!

    - Tu ne veux plus revenir dans ce monde et continuer à l’aider dans cette construction du « bonheur » ?

    - Non, je ne veux plus.

    - Mais qu’est donc devenue ta compassion ? je fais, à peine ironique.

 

Je lui laisse le temps et il ne le prend pas car il est sidéré, le vieux croulant!

Donc je continue pour lui, histoire de lui donner du temps à récupérer un peu de salive.

   - Alors en ton extrême compassion, pense à tous ceux qui construisent ce « nouveau monde » dont ils vont être le maître total avec la possibilité de programmer les données émotionnelles...

    - Oui ?

  - Alors... qu’es-tu capable de leur donner en remplacement en dehors des mêmes supports que ta Tradition organise depuis plus de mille ans ?

 

Touché au cœur, le vieux copain du vieux ridé pas beau qui se fait du souci à m’envoyer des billets doux.

 

Dites donc!... Vous avez remarqué que le vieux tondu qui voudrait être mon Père, ne pense pas au pigeon qui est arrivé épuisé et tout en sueur au point que pour le tenir en forme, car j’étais soucieux de sa survie, je l’ai emmené aux cuisines. Ils ont tous été bien gentils avec lui et ont promis de ne pas préparer le four pour la cuisson car ils sont tous végétariens.

 

Ce petit intermède en cuisine m’a permis de constater que la fille du Rimpo a une mine rayonnante avec les seins gonflés de bonheur... Est-ce que le Gourou du vieux est allé faire double enchère avec la fille après avoir briefé le papa ?

J’ai une impression dans ce sens et il y a des silences dans les cuisines avec des sous-entendus qui laissent penser que la jeune fille ne fut pas seule cette nuit et qu’elle a impressionné un bon nombre de moines qui se regardent entre eux pour deviner celui qui a gagné au loto.

Cela serait bien aussi l’inquiétude que je sens percer sous la couenne du vieux et qui ne vient pas de son « Enseignement ».

D’ailleurs il semble se réveiller d’une longue léthargie et il dit:

    - Ce que je veux, c’est rejoindre Gourou Rimpoché, où qu’il soit.

 

Sa voix est douce et déterminée. Il n’a pas d’émotion. Il veut. Il dit.

    - Alors il va falloir aller dans le Yam, dis-je.

    - Je ne sais ce qu’est le Yam, mais j’irai, dit-il de la même voix tranquille.

    - Hon, hon... je fais.

 

Il se masse le menton.

    - Est-ce un grand voyage ? il me demande.

    - Plus grand que tu ne le penses, je fais.

    - Peux-tu m’en dire plus ?

    - Il te faudra oublier les pierres que tu as dans les poches pour traverser la rivière, je fais.

    - Quelles pierres ?

    - Celles de tes attirances, je dis doucement.

 

Il n’a pas l’habitude de m’entendre dire doucement les mots. Aussi il fronce les sourcils.

    - Cela est si difficile ?

    - Oui, je fais...

    - Pourquoi ?

    - Il te faudra ne pas croire et suivre tes impulsions de contentement et de satisfaction.

 

Il reste un moment silencieux, puis il dit:

    - Je comprends.

    - Non, tu ne comprends pas avec le corps... seulement avec ta tête, je fais.

    - C’est pour cela que c’est si difficile ?

    - Oui.

 

Il reprend du temps dans le temps chronologique puis il dit:

    - Je le ferai.

 

Sa voix était claire et douce; une voix de celui qui a pris une décision et qui s’y maintiendra.

Il ne rediscutera pas avec lui-même.

 

Mais il ne sait pas encore ce que sont les réflexes devant les faits qui vous entraînent sur une pente savonnée et on s’en rend compte trop tard, lorsque l’impulsion du Yam est détruite dans le Bam.

Alors il reste à revenir à la case départ et attendre un nouvel événement afin de témoigner de ses impulsions immédiates.

Mais le problème est que ce nouvel évènement sera produit par une impulsion nouvelle du Yam poussant le Bam... Et si ce Yam est lassé de toujours recommencer, le Bam va rester sur le bord de la route.

Cela le Bam ne le sait pas. Il croit que le Yam sera toujours là à le servir au moment où il veut et comment il le veut.

La particularité du Bam est son désintérêt du fonctionnement du Yam et une absence de préoccupation pour lui, pour l’aider et le soutenir.

 

Alors comment va tenir la résolution du vieux devant la déchirure toujours agrandie entre son Gourou et sa Tradition ? 

Je reste sceptique.

Même si je sais que son Gourou est en train de mettre le turbo après notre rencontre de cette nuit, je n’oublie pas que la dernière fois il a fait le choix du confort fourni par sa Tradition.

 

Aussi je reste en arrière-plan et ne m’engage pas dans ses mots et promesses.

Je vais l’aider au mieux de mes Pouvoirs... Mais mes Pouvoirs ne sont opérationnels que s’il y a acceptation de mon intervention... de ma pénétration!

Et je ne suis pas certain que le Rimpo soit en acceptation de la pénétration. Il a toujours été le « Maître » et il n’est pas encore prêt à quitter cette estrade.

Pour l’instant, pour lui, je suis le pourvoyeur d’Énergie lui permettant d’avoir ce contact privilégié et intime avec son Gourou... et le spectateur de son propre théâtre.

 

 

 

 

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