Cinquième Mouvement.

 

La copie n’est pas ce que l’on croit.

 

 

Le vieillard caressait sans fin la couverture d’or du Livre. Il ne cessait pas ce lent mouvement de ses paumes et des bouts de doigts. Il sentait chacun des grains du métal qui créait des impulsions dans ses mains et elles se prolongeaient jusqu’au cœur arrière entre les omoplates. Là, il percevait la force se propager dans sa poitrine, ouvrir son plexus et agrandir ses organes qui devenaient moins lourds et plus jeunes.

Puis, c’était le temps d’égrener les sons pour l’Univers et il glissa le doigt sur le signet de métal.

 

Le Voyage dans la Mort.

 

Le rythme des journées commence à s’installer. Le matin et le soir pour le travail. Le « Holiness » est vieux, faible et pas en très bonne santé; alors je dois me plier aux rythmes de son corps.

Cela convient aux moines qui aiment aussi l’organisation claire. Ils ont beaucoup à faire chaque jour avec des heures de Puja, ces pratiques collectives dans le temple avec clochettes, cymbales, trompettes et même trompes sur les toits à te casser les oreilles... Surtout lorsqu’ils ont décidé de faire un petit extra à deux heures du mat!...

Donc tout le monde s’organise autour de notre rencontre entre le vieux et moi.

 

Ensuite, c’est la valse des chuchoteries car on est en train d’établir des pronostics pour savoir celui qui sera le successeur du patron qui est en train de remettre son tablier.

Alors il y a des allées et venues intenses... surtout des venues de nouveaux gus qui sont tous des Rimpochés de la Lignée du vieux et qui se placent sur l’estrade des sélections afin d’être celui qui recevra la Force du vieux pour devenir le nouveau patron.

Donc, en clair, c’est la course à la succession et en tibétain, cela devient une foire.

 

Lui, le Rimpo, il est un peu bousculé dans ses certitudes. C’est un « Grand » qui n’a pas froid aux yeux et il a le courage des Grands. Mais il vient de prendre quelques châtaignes dans les gencives ces deux derniers jours, et son estomac a quelque peine à les digérer.

 

    - Je n’ai pas encore beaucoup dormi cette nuit, m’annonce-t-il direct lorsque je mets les pieds dans sa crèche.

    - Moi non plus, je fais.

    - Pourquoi ? il me demande interrogateur car il ne s’attendait pas à ces mots.

   - Tu ne pourrais pas demander à tes moines de ne pas faire une pratique très bruyante à deux heures du mat... Et ne pas courir dans les couloirs à cinq plombes... Et encore moins de sauter la jeunette des cuisines à six, alors qu’elle est en train de préparer le petit déj et la Stampa ? dis-je.

 

Il fronce les sourcils et sa bouille n’est pas très contente. Même les yeux doux en prennent un coup dans les mirettes. Je ne m’attendais pas à lui faire un tel effet avec ma petite revendication de silence nocturne et matinal.

    - Laquelle ? il me demande sérieux.

 

C’est à moi de commencer à me poser quelques questions sur le lapin que je viens de soulever.

    - La petite toute brune et assez en chair avec les cheveux longs et noirs en chignon, je fais.

    - Celle qui rit toujours avec un son aigu ? demande-t-il encore plus sérieux.

     - Oui, je fais.

    - Et elle ? il demande doucement les yeux rétrécis derrière ses paupières fendues.

    - Elle ?

    - Oui, elle ?... Comment est-elle dans tout ça ? s’impatiente-t-il.

    - Oh!... elle court vite et cela fait du bruit car ma piaule est au-dessus des cuisines... et je puis suivre la course à travers le tintamarre des casseroles qui valsent...

    - Mais encore ? insiste-t-il.

    - Encore ? fais-je comme le parfait con qui ne comprend pas ce qu’on lui demande.

    - Oui ?... Comment cela se termine ?...

   - Oh!... elle a un bon rire… Un peu haut toutefois, je fais, mi-figue mi-raisin en fixant droit le vieux qui n’est pas content et je ne comprends pas pourquoi.

 

Le « Holiness » a maintenant la mâchoire qui se durcit. Il peut donc être aussi autre chose que « gentil »... Une mâchoire de bouledogue qui ne lâche pas lorsqu’il a crocheté.

Moi, vous me connaissez... Toujours direct et pour la formation permanente sur laquelle je ne crache pas. Alors je lui demande ce qui le tracasse.

    - C’est ma fille! lâche-t-il pas content.

C’est à moi de rester un peu sur le bord de la route.

    - Tu as une fille ?

    - Oui... Même trois... et deux fils... me renseigne-t-il tout en ayant les idées ailleurs...

    - Pour avoir des gosses, il faut aussi avoir des femmes, je fais comme celui qui est un peu au courant que les choux ne font pas les enfants.

    - Bien sûr!... J’en ai eu deux, dit-il.

    - Donc tu es marié ?

    - Bien sûr! fait-il cette fois étonné de mes demandes.

 

Alors je commence à comprendre. J’avais oublié que dans la lignée des Nyingma, qui sont les successeurs de Gourou Rimpoché, on peut être à la fois moine ou laïc avec femmes et enfants car c’est pour eux le summum de la « Sainteté »... d’être dans la vie ordinaire comme des gens ordinaires et toucher la Nature de Bouddha et rentrer en son corps.

    - Donc, tu es laïc ? je fais.

    - Bien sûr, il répond étonné de la demande.

 

Alors je cogite et je comprends mieux ses facilités à aller voir la vérité et l’origine de chaque chose. Il n’est pas drogué comme un moine qui, lui, reste dans son monastère et a fait quelques vœux qui ressemblent à ceux des ordres religieux de l’Occident.

 

Je me souviens alors de ce que me racontait le Roshi quelques soirs devant les crêtes rougeoyantes des montagnes. Il me vantait une manière d’atteindre la perfection dans la vie ordinaire en tant que personne ordinaire, de trouver cette Plénitude avec femme et enfants et tous les soucis du Père de famille, sans la protection des murs de la solitude des monastères qui fait des gens secs et en dehors des réalités de la vie et incapables de comprendre et sentir les mouvements énergétiques à l’intérieur des corps qui sont dans la rue et leurs préoccupations réelles.

 

Il me racontait ces histoires du Tibet qui l’avaient passionné un moment dans son jeune âge:

« Le Créateur du Lamaïsme, cette Religion du Tibet qui est une des formes du Bouddhisme, fut un Saint Magicien qui fut appelé par la suite Gourou Rimpoché par ses disciples affectueux.

Il avait installé deux branches dans son système de formation: les moines et les laïcs. Contrairement aux principes habituels, ce n’étaient pas les moines qui avaient les premiers rôles. Ils partageaient avec les laïcs qui étaient considérés atteindre des Dimensions de conscience supérieures aux moines car ils restaient dans la provocation de la vie ordinaire, et ils ne s’endormaient pas sur leurs visions toujours remises en mouvement par les faits de la ronde autour d’eux qui ne cessait jamais.

Aussi la majorité des « Saints » de sa lignée étaient soit des ermites complets, soit des Pères et Mères de famille... car en plus les femmes n’étaient pas exclues du jeu et de très grands Maîtres de cette lignée furent des femmes.

 

Et puis, il y a eu les persécutions des Bouddhistes au Tibet. Les plus en vue furent les monastères et les moines qui furent exterminés. Les laïcs purent se cacher et survivre.

Aussi jusqu’à nos jours, la lignée de Gourou Rimpoché put être maintenue par les laïcs et les Grands Maîtres sont presque toujours eux. »

Le Roshi fut très impressionné par cette liberté installée par ce Gourou Rimpoché et il disait qu’il avait souvent eu l’impulsion de quitter le monastère et d’aller dans la rue enseigner les hommes ordinaires qui, pour lui, avaient moins de scories « spirituelles » que les moines qui développaient une prétention étonnante à partir de leur statut « particulier ».

 

Bon, mais ce fourbi ne fait pas mon affaire car le vieux devant moi n’est pas content et il est en train de perdre de la pression à utiliser son énergie à ces petites choses de la vie ordinaire.

Et comme vous le savez si bien, l’énergie va où l’attention est... et je vais bientôt me retrouver avec un panier percé!

 

Alors, bon comme vous me connaissez, je lui propose direct de m’occuper personnellement de cette bergère, histoire de la mettre au repos des étalons tibétains.

Ma proposition ne semble pas lui convenir car il ne rigole pas mais serre encore plus la mâchoire.

    - Je vais m’occuper de cela après notre séance, il fait, pas content.

    - Non, je dis... Tout de suite!

    - Pourquoi ?

    - Tu es en train de perdre ton jus et je ne peux pas t’emmener en voyage profond avec ce fil qui te tient à la patte... Tu te souviens de la troisième loi énergétique ? je fais.

 

Il fronce encore plus les sourcils et son front se ride.

   - Je suis en train aussi de comprendre dans ma chair comment on peut se perdre si facilement dans le marécage et perdre la Lumière que j’ai perçue hier...

    - Tiens donc!... Tu grandis, Pépère.

 

Ses yeux se radoucissent et il me regarde.

    - Tu es un provocateur qu’il est difficile d’éviter, il sourit.

    - Je ne suis pas là pour ouvrir des portes ouvertes, mais pour défoncer celles bien closes, je fais... Alors les omelettes se font avec des œufs que l’on casse.

    - Et l’omelette peut être délicieuse, n’est-ce-pas ? continue-t-il en accentuant son sourire.

    - Oui... Mais il faut d’abord casser les œufs pour la goûter, dis-je.

    - Compris! dit-il... Et ne pas crier au secours lors de la casse!... C’est cela ?

    - C’est cela... Alors à plus tard, je fais... après le lunch...

 

Il me regarde me lever, soucieux.

    - Alors je règle mon problème maintenant ?

    - Oui... Le conflit fait perdre une énergie énorme... Va au plus rapide et tout est bien.

    - Alors je t’attends après le repas.

    - Après ma sieste, je fais... histoire de le provoquer un peu plus.

    - Cela me convient aussi, dit-il en souriant.

 

Je le laisse sur son divan et me dirige vers la porte.

   - Alors tout est bien et je vais aller voir certains Temples Népalais qui portent les sculptures de toutes les positions d’accouplement selon les lois divines de leur religion, je fais...

   - Pendant que moi je vais enseigner à ma fille de ne pas se laisser ouvrir les fesses si facilement! rigola-t-il... On est bien assisté par toi!

    - Je suis toujours perfect, je fais.

    - Pourquoi ? il demande interrogateur.

    - Je ne fais pas fonctionner la troisième loi.

    - C’est-à-dire ? demande-t-il préoccupé d’avoir dit une connerie.

    - Je te laisse tout seul avec ton problème et je ne m’en charge pas... Ce n’est pas moi qui ai fabriqué ta fille!

    - Compris!... À plus tard, fronce-t-il les sourcils.

 

Il a perçu mon agacement. D’ailleurs j’ai claqué la porte de la carrée en lui envoyant un coup de talon. Les moines sont surpris de mon mouvement d’humeur.

Je ne suis pas content. Être limité dans un tel travail qui demande un investissement énergétique énorme... alors que je dois me préparer longuement et ne pas me laisser soustraire de la Puissance en m’occupant d’autres choses...! par les réactions d’un Père pas content de l’utilisation que sa fille fait de ses cuisses.

Cela n’est pas la correcte attitude du mec en face de sa mort!

Il est encore trop dans sa tête!

La Mort n’est pas encore une réalité physique pour lui!

 

Je ne suis pas content.

Je me connais. Je connais la Force qui est en moi. Je sais que c’est Elle qui guide toutes « mes déconnantes » comme le dit si bien le vieux pas beau tout ridé qui a la prétention de me servir de Père.

Si cette Force m’a poussé à raconter ce petit incident matinal, ce n’est pas un hasard; ce n’est pas non plus un hasard que le Rimpo réagisse si fort ainsi et soit prêt à lâcher de la pression que je m’efforce d’installer dans son corps.

Alors il y a un renseignement perso pour moi là-dessous. Il va falloir que je le remue d’avantage, le Rimpo... et que je me méfie un peu plus!

 

« On ne peut pas donner à quelqu’un ce qu’il ne veut pas prendre »... me surinait le Roshi toute la sainte journée organisée par le Bouddha.

Alors, puisque ces mots coulent dans ma tête, je sais que cela n’est pas non plus un hasard, je passe la porte du monastère avec cette question: Qu’est-ce que le vieux ne veut pas lâcher ou prendre ?

 

Je hèle un taxi.

Aller examiner les galipettes des autres soulage la vessie...

 

Je mange Népalais et j’aime. Resto sur la terrasse d’un immeuble surplombant une ruelle du vieux Katmandou. Je ne vous dis pas le bruit!... Ni aussi la pollution!

Mais si vous n’aimez pas, il va falloir organiser vos vacances au Club Mèd.

 

À trois plombes je me pointe à la carrée du Rimpoché. Je croise des fronts bas qui voudraient entrer dans le parquet. Le Rimpo a fait du ménage!

Il est tout sourire et déjà allongé sur son lit pour l’opération.

    - Je suis maintenant prêt, il dit en souriant... Ah, au fait, tu changes de chambre et tu montes d’un étage.

Je prends la chaise à côté de lui et je commence à injecter la purée.

Il connaît maintenant le processus d’entrée dans cette nouvelle dimension de connaissance; il ne perd pas de temps en bavardage et il ferme les yeux.

    - Je monte...

 

Je ferme moi aussi les yeux. Il y a une force pas sympa qui me tourne autour depuis ce matin et j’aimerais pouvoir mettre un nom dessus.

En fait, elle tourne autour du Rimpo et je crois bien que c’est elle qui l’a poussé à réagir aussi connement ce matin. Cela pourrait vouloir dire que nous approchons d’un gros morceau pour lui et que cette force tente de se protéger. Et le meilleur moyen de protection, c’est de ne pas être débusquée... Et pour ne pas être débusquée, le meilleur moyen est de ne pas pouvoir arriver jusqu’à elle... Et pour pouvoir arriver à elle il faut un kérosène un peu spécial dans le coffre... Et le meilleur moyen est de vider ce kérosène en mettant en action l’émotionnel...

Donc je suis sur le « qui vive ».

 

    - Je suis en contact de nouveau avec la Puissance de Gourou Rimpoché... Encore plus fort que hier... Mais j’ai aussi l’impression qu’il y a un combat avec une autre Force qui voudrait limiter la sienne... Je ne comprends pas.

    - Ne cherche pas à comprendre... Entre pleinement dans la Force de ton Gourou et laisse-la faire. C’est Elle qui va mettre en action tes décodeurs pour que tu puisses la suivre et la comprendre.

 

Le temps glisse encore ses minutes.

 

    - Pas très facile... Il y a une autre Force qui tente de s’interposer entre Lui et moi.

    - Lorsque tu demandes de l’aide de ton Gourou, elle arrive ?

 

Les minutes continuent. Il est soucieux et préoccupé. Ses poumons font du bruit et il a de la douleur dedans.

    - Je demande mais cela ne fonctionne pas bien... Je reçois une impulsion à aller vers lui mais à un moment il y a un barrage... Je n’arrive pas à Le rejoindre!

 

Là, je suis emmerdé.

Il bloque; ou du moins il y a cette Force de merde que je sens tourner autour de lui qui bloque!... Et son Gourou n’a pas assez de Puissance pour l’attirer à lui et le faire entrer en lui malgré cet adversaire.

 

Alors j’ai le choix entre deux possibilités.

Soit je laisse faire la Magie de l’Univers telle qu’elle est en ce moment du Corps énergétique de l’Homme... et je me tire.

Soit j’utilise mes Pouvoirs perso pour l’aider à franchir le barrage et je mets mon pied au cul de cette Force qui fait obstruction. Pour moi, pas de problo. Cette Force est une merde de seconde main. Le patron véritable est encore caché dans son trou. La mettre « out » est du fastoche.

Qu’est-ce que vous feriez, vous ?

Allez, ne vous bousculez pas au portillon!

Car si je laisse faire, c’est la merde qui prend de plus en plus possession du corps énergétique de l’humanité qui va encore gagner... et imposer sa « vue » et les logiques « évidentes » qui vont avec.

Et si j’interviens, je vais encore avoir contre moi tous les Bien-Pensants de cet Univers qui vont m’accuser de manipuler les consciences et d’intervenir dans l’Ordre « naturel »... Car bien sûr ces « Bien-Pensants » n’ont jamais compris qu’ils ont des intelligences fabriquées par cette Force de merde et ils se croient très intelligents en s’élevant comme les Gardiens d’un Ordre Naturel que cette Force a mis préalablement en place. Alors c’est l’évidence de la conclusion dans son espace d’évidence...

Mais ces Bien-Pensants ont le pouvoir!... Alors leur intelligence de merde devient une intelligence d’évidence dans l’espace d’évidence créé.

 

Les Bien-Pensants extérieurs, je n’en ai rien à branler. Ils sont cons et resteront cons encore longtemps. S’ils veulent bloquer le mouvement harmonieux de l’Univers, c’est leur problo. C’est à eux qu’ils font du mal... et les « autres » pourraient aussi leur faire connaître leur réprobation à maintenir un Ordre qui est faux, de toute évidence.

Mais il y les Bien-Pensants internes et ceux-là sont beaucoup plus dangereux et puissants. Ce sont ceux-là qui produisent toutes les sensations, émotions et visions pour te manipuler dans une direction décidée. Et ceux-là, tu ne les vois pas venir car ils font partie de ton patrimoine humain de « lucidité et d’intelligence ».

 

Alors si je pousse le vieux sous mes mains, il va recevoir un grand choc... Peut-être le plus grand de toute sa vie: il se rendra compte que le Gourou Rimpoché en lequel il s’est remis entièrement n’a pas, ou n’a plus assez de Pouvoir pour contrecarrer une Force de merde, même si elle n’est que de seconde main!

Il y a en a qui se sont suicidés pour moins que cela!... Lorsque toutes leurs espérances et rêves s’écroulent.

Et le vieux sous mes mains n’est pas en bon état.

Et toutes ses croyances et certitudes peuvent se faire la malle en une seule fois et il va rester comme un petit garçon pleureur sur le bord du trottoir.

 

Alors voilà!... Je me retrouve une fois de plus devant cette question essentielle: jusqu’où l’Amour peut aider et transformer ?

Parce que si j’injecte ma propre Puissance, si j’utilise une part de mes Pouvoirs perso, et en faisant intervenir mes protections perso, il va y avoir du remue-ménage dans l’Univers et la question sera: jusqu’où le Rimpo va pouvoir assumer ce remue-ménage ?

Car s’il met ensuite la pédale douce en faisant la midinette qui ne veut pas voir les poils pubiens qui lui arrivent dessus, il va y avoir un sacré retour de bâton pour lui!

On ne joue pas dans la cour des Grands, si on ne sait pas assumer les Règles qui sont là... Plus question de jouer « petit ».

Et moi, si j’emploie mes Pouvoirs en direct, et que cela se passe mal, je vais aussi avoir un retour pas sympa en direct, vu que la seule loi qui existe dans cet Univers est celle de la cause et des effets.

 

Alors, en définitive, je préfère faire le con... Une attitude que je connais perfect et que j’ai améliorée au fil des années.

Aussi je me prépare à lui balancer une de mes phrases toutes faites et qui ne me demandent pas un effort de mémoire: « Vous n’êtes pas encore prêt... je reviendrai plus tard ».

Vous savez, comme le mec qui a dit à sa bergère qu’il sortait acheter un paquet de cigarettes le dimanche matin et qui n’était pas encore revenu dix ans plus tard, au point que la dame n’avait plus de quoi payer le loyer, et comme elle ne voulait pas quitter la crèche dans l’espérance qu’il revienne un jour et sache comment la retrouver, elle s’est mise à retapisser le trottoir devant sa porte d’immeuble, ce qui n’a pas fait la satisfaction de la concierge, ni non plus des dames bien de la bicoque... et il y a eu une foire d’empoigne épique qui fut gagnée par la dame qui attendait son mec car elle avait appelé à la rescousse quelques copines comme elle qui savaient manier le rasoir perfect qu’elles portaient dans les jarretelles de leur mini-jupe rouge et noire. Alors les dames en blanc se sont fait prendre une raclée mémorable, et la concierge ne disait plus un mot, vu qu’une lame de rasoir lui avait enlevé les lèvres et un bout de la langue.

Mais le plus affreux dans cette histoire affreuse, c’est le clébard qui traînait par-là qui s’est jeté sur les bouts de viande lâchés par la concierge et qui se les est avalés direct. Ça! Ce n’est pas bien. Pas poli d’utiliser le matériel des autres sans leur permission!

Et c’est à ce moment crucial où j’ouvrais la bouche pour laisser passer ces mots divins et soulageant de mes lèvres qu’un pigeon voyageur grande distance vint se poser sur mon épaule.

Vous avez déjà compris de « qui » il provient. Je ne vous le fais pas dire.

Comme il a une bague verte à la patte droite et que cela signifie « urgent » dans le jargon du vieux ridé pas beau qui a la prétention de me servir de Père, je ravale mes mots et prends le message pendant que le pigeon se précipite sur les gâteaux secs que les moines avaient préparés pour nous.

 

Mon fils,

 

Je te sens incertain. Alors prends et appuie-toi sur ma certitude. Je connais mieux la Vie que toi!... et le besoin des Hommes.

 

Fais-moi confiance et aide-moi dans mon effort à porter l’homme et l’humanité vers un monde meilleur ou tout au moins à les pousser dans une voie qui ne serait pas trop préjudiciable à son avenir.

Vois donc que ce vieil homme « Saint » est une future réincarnation pour ce Monde rempli de puissance et de connaissance qu’est le Monde Tibétain.

 

Pense à ce qu’il peut faire de grand dans cette future vie que tu l’aides à préparer.

Pense à ce qu’il peut encore produire comme modifications essentielles dans sa propre Famille avant de passer, l’une des plus grandes Familles de la lignée des Nyingma, les directs successeurs du fondateur de leur Religion.

Et pense aussi à l’aide que les Religions si remplies de compassion peuvent produire sur ce monde humain à la dérive et à la recherche d’une terre sûre.

Pense aussi à moi, ton Père, celui qui t’a donné une nouvelle vie alors que celle provenant de ton premier Père n’était que souffrance et mauvaises odeurs.

Pense que toi tu vas être le futur Maître de la Noble Famille d’Assassins que nous sommes et qui fait trembler les Empereurs les plus prétentieux.

Pense enfin que je t’ai demandé « une aide »; tu n’es pas en « mission »!

Alors pense à moi, à mon espoir en toi, à ma souffrance si tu ne réussis pas, car cet homme m’a sauvé la vie, et si je ne tente pas tout pour aider la sienne, je vais produire un très mauvais karma pour mon propre devenir... Et comme outil pour l’aider, je n’ai que « toi » qui es le seul sur cette Terre des Hommes à savoir entrer dans la Mort et la soumettre.

Alors, à côté de cela, que sont tes considérations « humaines » ?... Car ton dernier monologue est typiquement celui de l’humain qui a peur de recevoir des coups!... et qui calcule!...

Ne sois pas un épicier, mon fils!

Sois un Homme Véritable qui donne au Monde de l’homme le meilleur de lui et ne calcule pas les frais et les bénéfices!

Sois Digne, mon fils!

 

Aussi je te remercierais de bien vouloir utiliser les Pouvoirs qui sont les tiens et de les utiliser pour mon ami, pour moi et enfin pour cette humanité qui a tant besoin d’aide.

Pense à ce qu’il est, lui, maintenant et dans son futur.

Pense à ce que je suis, moi, maintenant et dans mon futur.

Pense à ce que tu es, toi... Un expert qui connaît les points essentiels des articulations de l’Univers et qui a pris un corps pour nous aider, nous qui sommes de la Terre, à faire ce Monde Meilleur et nous donner les armes dans ce combat constant contre cette Force à se faire du mal qui ensorcelle l’homme dans ses filets de la fausse intelligence.

 

Alors si je n’ai pas assez fait pour toi, que tu penses à moi, que tu veuilles m’aider, « moi », alors regarde ce qu’est cet homme en face de toi, dans ce Monde prestigieux des Tibétains qui furent les derniers Grand Maîtres de cette Terre... Alors aide-le à être un Grand Maître dans sa vie future... Aide-le à retrouver toute sa Connaissance et les Pouvoirs qu’ont pu perdre les Tibétains à cause de l’interruption des chinois sur leur territoire qui était leur lieu de « source »!

 

Vois, sens et devine quel Grand Homme il pourrait être dans sa nouvelle réincarnation!

Aide-le, s’il te plaît, à la limite de toutes les possibilités.

Va au-delà et par-delà tous tes pouvoirs, sans peur, mon fils.

 

Fais-moi confiance, va et agis.

 

Ton Vrai Père.

  

Et Tonton qui ramène instantanément sa fraise, à croire qu’ils sont en phase, ces deux croûtons.

 

Aussi la voix douce du Rimpo glisse dans l’espace de silence qui a pris possession de la chambre.

    - Je sens que tu peux m’aider à aller au-delà de cette force qui me bloque... j’ai demandé à Gourou Rimpoché... Il m’a dit que ton nom dans l’Univers est « Celui, sans peur, au-delà de tous les Pouvoirs »... alors, aide-moi, s’il te plaît... il égrène lentement le vieux Rimpo... histoire de me rappeler à son bon souvenir.

 

 

Le vieillard referme brutalement le Livre d’or. Il se lève et marche agité dans sa chambre.

Hiro qui le surveille du coin de la pièce, ne l’avait pas vu ainsi depuis que les chars russes ne venaient plus sur leur territoire... Ni que les soldats chinois n’entraient plus dans les maisons pour voler, piller et violer.

Le vieux se tord les mains. Cette agitation inquiète Hiro et il n’a pas le temps de se poser des questions.

Le Maître ouvre brutalement la porte et face aux montagnes glacées il hurle: « Pourquoi vous ne m’avez pas tué ?... C’est votre devoir de veiller sur ce lieu!... Pourquoi vous m’avez laissé faire ?».

 

Les montagnes rirent et se moquèrent de lui. Leur ironie fut comme une lame fine d’un poignard dans son dos.

Il comprit enfin qui est maintenant le Maître de la Terre des Hommes!

 

La froidure entre et soulève les robes du vieux. Hiro le prend dans ses bras et il le couche sur son lit. Le vieillard grelotte. Il fait « non » de la tête lorsque son ami remonte les couvertures sur son menton. Hiro ne comprend pas. Le vieux lui montre le Livre d’or à terre.

    - Donne, dit-il... Il faut que je continue... Pour mon ami... Pour tout et tous... Pour cet Univers!

 

Il ne savait plus pourquoi. Cela devenait des mots sans sens devant l’urgence. Il lui fallait continuer.

Ses doigts recherchèrent la page qu’il avait quittée. Ses yeux revinrent sur les mots de son billet qu’il avait envoyé à son fils pour le pousser « Pour le bien de l’humanité! ».

C’était le même billet, presque le même, qu’il avait envoyé à son fils lorsque celui-ci voulait cesser son action avec Anne!

Et maintenant tout est perdu!

 

Alors il continue de ses yeux mouillés, peut-être seulement « pour lui »... Trouver lui aussi la voie qui sort de cet Univers.

Il sait maintenant qu’il a joué avec la vie de son fils, comme un homme ordinaire, et comme un homme ordinaire il a perdu.

Lui, son fils, n’a pas perdu. L’espoir le quittait à chaque respiration et il a poussé au-delà de tous ses pouvoirs et il est parti heureux car il a fait ce qu’il devait faire.

 

Et eux, et lui, il est maintenant là, à ne pas savoir quoi faire avec l’Univers car il a poussé à la mort celui qui pouvait leur montrer les articulations subtiles et essentielles pour intervenir dans l’Horloge Cosmique.

Ses mots avaient peine à passer ses lèvres; ils restaient coincés dans sa gorge.

 

Si le vieux pas beau et tout ridé qui a la prétention de me servir de Père est monté sur son canasson fougueux pour m’impressionner, le vieux pas du tout ridé devant moi car il a trop de graisse sous la couenne, il me le demande comme une prière et avec une humilité qui serait bien capable de me toucher le cœur, si j’en ai un, car avec toutes les connections à la con qu’ils m’ont faites avant de me propulser « destination Terre », je ne sais plus très bien si j’ai ce truc qui fait pleurer les humains et tomber dans les bras les uns des autres.

 

Mais le Tonton il me rattrape vite fait car il est déjà en train de partir en voyage, destination Tibet.

    - Je vois et je sens dans mon corps la Force de Gourou Rimpoché qui est restée accrochée aux montagnes et vallées du Tibet... C’est cette Terre qui a absorbé son Pouvoir!

 

Moi, je ne le pousse pas. Je laisse venir. Je mets la gomme, comme me le demande si gentiment le Roshi de cette Famille de Fous qu’est Shin... Puis je laisse faire. Je ne veux pas m’impliquer dans ces histoires de cons!

    - Cette Terre a absorbé les énergies de Gourou Rimpoché... Maintenant c’est cette Terre qui rayonne cette Force sur les Hommes et les aide.

 

Il n’est pas très heureux de ce qu’il voit et il prend son temps à décortiquer les nouvelles connaissances qui lui viennent avant de les sortir en mots.

    - Il n’y a plus Gourou Rimpoché sur cette Terre... Il est parti car il a perdu son combat!... On lui a préféré les moines qui enseignaient la fausse compassion... en fait, toutes les copies que nous avons vues hier dans le grand marécage... Alors il est parti!

 

Les minutes continuent.

 

    - Il a perdu et il est parti... Il a dit: « Je pars avec ma seule amie la Vue Droite sans effort »... Et il est parti et il n’a rien laissé!... Il n’a rien laissé!!!!

 

Il a du mal à encaisser l’info, le tonton.

    - Son Pouvoir n’est plus sur la Terre des Hommes... Il reste seulement la radiation de son Pouvoir sur les Montagnes et Vallées du Tibet qui l’ont absorbée lors de son action... Il ne reste que la radiation!...

 

Il pleure.

    - Et la radiation s’épuise car il n’y a plus de source. Alors il n’y a plus le Pouvoir, mais seulement la mémoire.

    - La mémoire ? je fais, intéressé.

    - Oui... Il y a seulement la trace de ce Pouvoir dans les éléments naturels de cette Terre et les hommes sont un de ces éléments... Alors il y a la trace de cette Puissance dans la mémoire des hommes, dit-il lentement.

    - Tu peux préciser ?

   - Toutes les connaissances que Gourou Rimpoché a développées sur cette Terre, sont en mémoire dans les éléments de la terre, de l’eau, du vent et des hommes... Mais ce sont des connaissances!... Il n’y a plus de Pouvoir... Juste son odeur. 

    - Précise ?

   - Comme la trace d’un lapin reniflé par le chien... Le lapin n’est plus là, mais le chien peut s’en faire une idée et croire qu’il tient le lapin dans sa gueule... C’est exactement cela, dit-il lentement... Nous avons tenu une mémoire dans notre gueule et nous avons cru que cela était la Réalité...

 

Les larmes coulaient en abondance.

    - Voilà pourquoi nous avons perdu nos Pouvoirs... Parce que nous n’en avions plus... et dès l’origine!... Lorsque Gourou Rimpoché est parti, chassé par les nouveaux moines qui avaient gagné le match dialectique devant le roi...

 

Il pleurait maintenant doucement:

    - Et cela était obligé de perdre ce match...

    - Pourquoi ?

    - Le Pouvoir est dans l’action... C’est l’action qui le montre et le met en évidence...

    - Et alors ?

   - Dans un match de dialectique, ce Pouvoir d’action est toujours perdant, car ce Pouvoir n’a pas les mots comme appui...

    - Et après ?

    - Après, cette Force de Vue Directe n’est plus là lorsque le Porteur n’est plus là!

    - Et alors ?

    - La copie peut se développer et entraîner l’Homme dans son espace mensonger... Il faut que les vrais porteurs de vérité s’en aillent pour que les faux maîtres puissent prendre le pouvoir!... Voilà ce que je vois!... Et nous étions perdus à l’origine... Dès le départ de Gourou Rimpoché... Voilà ce que je vois!

 

Il a du mal à respirer. Son asthme se rappelle à ses poumons et la souffrance est de nouveau là.

    - Alors, c’est comme une odeur. Elle est d’abord forte, puis elle se diminue lentement... C’est la même chose avec la Puissance de Gourou Rimpoché qui a imprégné les éléments, dont l’homme... Ils se sont crus très forts, d’abord, puis ils sont devenus de plus en plus faibles... Ils ont cherché des moyens nouveaux pour maintenir ce qu’il semblait être la Force... Comme par exemple...

    - Comme par exemple ?

  - La recherche des nouvelles réincarnations des Grands Maîtres afin d’accélérer le développement de leurs anciens Pouvoirs... Avant il n’y avait pas besoin... Il y avait la reconnaissance spontanée de celui qui pouvait prendre la succession de la lignée à travers ses compétences... Puis tout se perdant, il faut rechercher toujours l’ancien pour faire du nouveau!

 

Il reprit ses respirations.

    - Ils jouaient tout simplement avec le vent qui passe et qui a une odeur.

    - Et ?

   - Voilà pourquoi Gourou Rimpoché ne pouvait pas m’aider à passer au-delà de cette Force qui faisait barrage... Il n’est plus là... Il n’existe que son odeur et elle produit une telle sensation dans mon corps à travers ma mémoire que je crois qu’il est là... C’est moi qui construis sa présence!... Mais de présence il n’y a pas!...

    - Tu veux dire que c’est toi qui fabriques tes visions et tes sensations ?

    - Oui... C’est exactement cela!... Et je suis seul...

 

C’est un « Grand »!

 

Puis il ajoute, avec une lenteur qui est celle du prononcé des jugements à Mort:

    - Alors cela veut dire que la seule réalité ce sont les « copies » et que le reste n’est que du virtuel... C’est la copie qui a le Pouvoir... Le Pouvoir de la copie... c’est-à-dire « rien » pour moi et « tout » pour la Terre des hommes... Je voudrais maintenant partir... maintenant.

    - Alors tu reviendras car tu partirais sur un désespoir, dis-je.

    - Que veux-tu dire ?

    - Le désespoir fait aussi partie des créations des copies. Si tu utilises l’un de ses moyens, tu resteras attaché à son créateur et tu reviendras encore et encore et encore... dis- je.

    - Mais je veux revenir pour aider les Hommes! dit-il en se redressant…

 

Je laisse le temps prendre sa place et je dis:

    - Alors il va falloir que je te montre comment retrouver ta conscience en revenant sur cette Terre des Hommes... Mais tu décides là d’un défi qui va peut être te dépasser et t’engloutir à tout jamais, je fais.

     - Je ne comprends pas ce que tu dis.

    - Alors, pendant que tu es encore en connexion avec ton Gourou Rimpoché, utilise-le... Il ne peut pas te donner le Pouvoir, mais il peut te donner la Connaissance... Histoire de revenir moins con!

 

Je continue à le charger. Il a encore un grand voyage à faire dans la Connaissance.

Je ne sais pas si je fais bien. Je ne sais pas...

 

Qu’est ce qui est le meilleur pour l’Homme ?... Est-ce-que les docteurs et les psy ne disent pas qu’il ne faut pas prévenir le condamné de la certitude de sa fin ?

 

 

 

 

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